tumultueuses de la révolution de Juillet. Marmus acheta sur-le-champ
une maison à Paris, avec le produit de son prix et de la gratification
ministérielle. Le voyageur fut présenté à la cour, où il se contenta
d'écouter. On y fut si enchanté de sa modestie, qu'il fut aussitôt
nommé conseiller de l'Université. En étudiant les Hommes et les choses
autour de lui, Marmus comprit que les cours étaient inventés pour ne
rien dire; il accepta donc le jeune Perroquet que le baron Cerceau lui
proposa, et dont la mission était, en exposant la science des Instincts
comparés, d'étouffer le fait du Zèbre en le traitant d'une exception
monstrueuse: il y a, dans les sciences, une manière de grouper les
faits, de les déterminer, comme en finance, une manière de grouper les
chiffres.
Le grand philosophe, qui n'avait ni places à donner, ni aucun
gouvernement pour lui autre que le gouvernement de la science à la tête
de laquelle l'Allemagne le mettait, tomba dans une tristesse profonde
en apprenant que le cours des Instincts comparés allait être fait par
un adepte du baron Cerceau, devenu le disciple de l'illustre Marmus.
En se promenant le soir sous les grands marronniers, il déplorait le
schisme introduit dans la haute science, et les manœuvres auxquelles
l'entêtement de Cerceau donnait lieu.
«On m'a caché le Zèbre!» s'écria-t-il.
Ses élèves étaient furieux. Un pauvre auteur entendit par la grille de
la rue de Buffon l'un d'eux s'écrier en sortant de cette conférence:
«O Cerceau! toi si souple et si clair, si profond analyste, écrivain
si élégant, comment peux-tu fermer les yeux à la vérité? Pourquoi
persécuter le vrai? Si tu n'avais que trente ans, tu aurais le courage
de refaire la science. Tu penses à mourir dans tes nomenclatures, et
tu ne songes pas à l'inexorable postérité qui les brisera, armée de
l'Unité zoologique que nous lui léguerons!»
[Illustration]
Le cours où devait se faire l'exposition de la science des Instincts
comparés eut lieu devant la plus brillante assemblée, car il était
surtout mis à la portée des Femmes. Le disciple du grand Marmus,
déjà qualifié d'ingénieux orateur dans les réclames envoyées aux
journaux par le bibliothécaire, commença par dire que nous étions
devancés sur ce point par les Allemands: Vittembock et Mittemberg,
Clarenstein, Borborinski, Valerius et Kirbach avaient établi, démontré
que la Zoologie se métamorphoserait un jour en Instinctologie. Les
divers instincts répondaient aux organisations classées par Cerceau.
Et, partant de là, le jeune Perroquet répéta, dans une charmante
phraséologie, tout ce que de savants observateurs avaient écrit sur
l'instinct, il expliqua l'instinct, il raconta les merveilles de
l'instinct, il joua des variations sur l'instinct, absolument comme
Paganini jouait des variations sur la quatrième corde de son violon.
[Illustration]
Les bourgeois, les Femmes s'extasièrent. Rien n'était plus instructif,
ni plus intéressant. Quelle éloquence! on n'entendait de si belles
choses qu'en France!
La province lut dans tous les journaux ce fait, à la rubrique de Paris:
«Hier, à l'Athénée, a eu lieu l'ouverture du cours d'Instincts
comparés, par le plus habile élève de l'illustre Marmus, le créateur
de cette nouvelle science, et cette première séance a réalisé tout
ce qu'on en attendait. Les Émeutiers de la science avaient espéré
trouver un allié dans ce grand zoologiste; mais il a été démontré que
l'Instinct était en harmonie avec la Forme. Aussi l'auditoire a-t-il
manifesté la plus vive approbation en trouvant Marmus d'accord avec
notre illustre Cerceau.»
Les partisans du grand philosophe furent consternés; ils devinaient
bien qu'au lieu d'une discussion sérieuse il n'y avait eu que des
paroles: _Verba et voces_. Ils allèrent trouver Marmus, et lui firent
de cruels reproches.
«L'avenir de la science était dans vos mains, et vous l'avez trahie!
Pourquoi ne pas vous être fait un nom immortel, en proclamant le grand
principe de l'attraction moléculaire?
--Remarquez, dit Marmus, avec quel soin mon élève s'est abstenu de
parler de vous, de vous injurier. Nous avons ménagé Cerceau pour
pouvoir vous rendre justice plus tard.»
Sur ces entrefaites, l'illustre Marmus fut nommé député par
l'arrondissement où il était né, dans les Pyrénées-Orientales; mais,
avant sa nomination, Cerceau le fit nommer quelque part professeur
de quelque chose, et ses occupations législatives déterminèrent la
création d'un suppléant qui fut le bibliothécaire, l'ancien journaliste
qui se fit préparer son cours par un homme de talent inconnu auquel il
donna de temps en temps vingt francs.
La trahison fut alors évidente. Sir Fairnight indigné écrivit en
Angleterre, fit un appel à onze pairs qui s'intéressaient à la science,
et je fus acheté pour une somme de quatre mille livres sterling, que se
partagèrent le professeur et son suppléant.
Je suis, en ce moment, aussi heureux que l'est mon maître. L'astucieux
bibliothécaire profita de mon voyage pour voir Londres, sous le
prétexte de donner des instructions à mon gardien, mais bien pour
s'entendre avec lui. Je fus ravi de mon avenir en entrant dans la place
qui m'était destinée. Sous ce rapport, les Anglais sont magnifiques.
On m'avait préparé une charmante vallée, d'un quart d'acre, au bout
de laquelle se trouve une belle cabane construite en bûches d'acajou.
Une espèce de constable est attaché à ma personne, à cinquante livres
sterling d'appointements.
«Mon cher, lui dit le savant professeur de puffs décoré de la Légion
d'honneur, si tu veux garder tes appointements aussi longtemps que
vivra cet Ane, aie soin de ne jamais lui laisser reprendre son ancienne
allure, et saupoudre toujours les raies qui en font un Zèbre avec cette
liqueur que je te confie et que tu renouvelleras chez un apothicaire.»
Depuis quatre ans, je suis nourri aux frais du _Zoological-Garden_,
où mon gardien soutient _mordicus_ aux visiteurs que l'Angleterre me
doit à l'intrépidité des grands voyageurs anglais Fenmann et Dapperton.
Je finirai, je le vois, doucement mes jours dans cette délicieuse
position, ne faisant rien que de me prêter à cette innocente tromperie,
à laquelle je dois les flatteries de toutes les jolies miss, des belles
ladies qui m'apportent du pain, de l'avoine, de l'orge, et viennent me
voir marcher des deux pieds à la fois, en admirant les fausses zébrures
de mon pelage sans comprendre l'importance de ce fait.
«La France n'a pas su garder l'animal le plus curieux du globe,» disent
les Directeurs aux membres du Parlement.
Enfin je me mis résolûment à marcher comme je marchais auparavant.
Ce changement de démarche me rendit encore plus célèbre. Mon maître,
obstinément appelé l'illustre Marmus, et tout le parti _Variétaire_,
sut expliquer le fait à son avantage, en disant que feu le baron
Cerceau avait prédit que la chose arriverait ainsi. Mon allure était
un retour à l'instinct inaltérable donné par Dieu aux Animaux, et dont
j'avais dévié, moi et les miens, en Afrique. Là-dessus on cita ce qui
se passe à propos de la couleur des Chevaux sauvages dans les llanos
d'Amérique et dans les steppes de la Tartarie, où toutes les couleurs
dues au croisement des Chevaux domestiques finissent par se résoudre
dans la vraie, naturelle et unique couleur des Chevaux sauvages, qui
est le gris de souris. Mais les partisans de l'unité de composition,
de l'attraction moléculaire et du développement de la forme et de
l'instinct selon les exigences du milieu, seule manière d'expliquer
la création constante et perpétuelle, prétendirent qu'au contraire
l'instinct changeait avec le milieu.
Le monde savant est partagé entre Marmus, officier de la Légion
d'honneur, conseiller de l'Université, professeur de ce que vous savez,
membre de la Chambre des députés et de l'Académie des sciences morales
et politiques, qui n'a ni écrit une ligne ni dit un mot, mais que les
adhérents de feu Cerceau regardent comme un profond philosophe, et le
vrai philosophe appuyé par les vrais savants, les Allemands, les grands
penseurs.
Beaucoup d'articles s'échangent, beaucoup de dissertations se publient,
beaucoup de brochures paraissent; mais il n'y a dans tout ceci qu'une
vérité de démontrée: c'est qu'il existe dans le budget une forte
contribution payée aux intrigants par les imbéciles, que toute chaire
est une marmite, le public un légume, que celui qui sait se taire est
plus habile que celui qui parle, qu'un professeur est nommé moins pour
ce qu'il dit que pour ce qu'il ne dit point, et qu'il ne s'agit pas
tant de savoir que d'avoir. Mon ancien maître a placé toute sa famille
dans les cabanes du budget.
[Illustration]
Le vrai savant est un rêveur, celui qui ne sait rien se dit Homme
pratique. Pratiquer, c'est prendre sans rien dire. Avoir de
l'entregent, c'est se fourrer, comme Marmus, entre les intérêts, et
servir le plus fort.
Osez dire que je suis un Ane, moi qui vous donne ici la méthode de
parvenir, et le résumé de toutes les sciences. Aussi, chers Animaux,
ne changez rien à la constitution des choses: je suis trop bien au
_Zoological-Garden_ pour ne pas trouver votre révolution stupide! O
Animaux, vous êtes sur un volcan, vous rouvrez l'abîme des révolutions.
Encourageons, par notre obéissance et par la constante reconnaissance
des faits accomplis, les divers États à faire beaucoup de Jardins
des Plantes, où nous serons nourris aux frais des Hommes, et où nous
coulerons des jours exempts d'inquiétudes dans nos cabanes, couchés sur
des prairies arrosées par le budget, entre des treillages dorés aux
frais de l'État, en vrais sinécuristes marmusiens.
Songez qu'après ma mort je serai empaillé, conservé dans les
collections, et je doute que nous puissions, dans l'état de nature,
_parvenir_ à une pareille immortalité. Les Muséums sont le Panthéon des
Animaux.
DE BALZAC.
[Illustration]
LES CONTRADICTIONS
D'UNE LEVRETTE
J'ai toujours aimé le théâtre à la folie, et cependant il y a peu de
personnes qui aient plus de raisons que moi de l'avoir en horreur, car
ce fut là, vers les neuf heures du soir, que je vis pour la première
fois mon mari. Comme vous pouvez bien le penser, tous les détails de
cet accident me sont restés présents à l'esprit. J'ai des raisons
sérieuses pour ne les point avoir oubliés.
En toute franchise,--je ne veux accuser personne,--je n'étais point
faite pour le mariage. Élégante, belle, je puis le dire, faite pour
les enivrements du monde et les joies rapides de la grande vie, il
me fallait de l'espace, de l'éclat, du luxe; j'étais née duchesse...
j'épousai une première clarinette du théâtre des Chiens. C'était à
mourir de rire, et, entre nous, j'en ai furieusement ri! Vous voyez du
reste que je n'en suis pas morte.
Oui, vraiment, il jouait de la clarinette, le soir de huit à onze; on
lui confiait même les rôles pas trop difficiles; il me le dit du moins,
mais sans doute il me mentait indignement, car j'ai toujours trouvé
qu'il jouait faux comme un jeton, quoique j'aie moi-même l'oreille
peu musicale. Dans la journée, il était second trombone chantant à la
paroisse... des Chiens, et postulait en outre pour obtenir un chapeau
chinois dans la garde nationale. Tous ces détails sont grotesques,
qu'on me les pardonne, j'ai juré de décharger mon cœur.
Un soir donc que je m'étais laissé entraîner au théâtre, j'aperçus
pendant un entr'acte, dans l'orchestre des musiciens, un gros
Bouledogue à lunettes, coiffé d'une calotte, qui, non loin de la grosse
caisse, se mouchait dans un mouchoir à carreaux. Il s'ensuivit un tel
vacarme, que toutes les têtes se retournèrent vers lui. On m'aurait dit
à ce moment-là: «Cette clarinette qui se mouche sera bientôt ton mari,»
que j'aurais répondu:... ou plutôt je n'aurais rien répondu à une telle
absurdité.
Cependant sous le feu de tous ces regards, au milieu de l'hilarité
générale, mon futur époux replia son mouchoir lentement, avec soin,
promena sur l'assemblée un regard indifférent par-dessus ses lunettes,
et, s'étant essuyé le nez, changea l'embouchure de son instrument
avec beaucoup de calme. Il avait fait preuve de tant de sang-froid,
que machinalement je dirigeai mon lorgnon de son côté. Il remarqua
mon mouvement sans doute, car immédiatement il ôta sa calotte et
caressa sa grosse tête ronde dont les cheveux étaient coupés en
brosse, rajusta ses lunettes, vérifia sa cravate et tira son gilet.
Il n'est monstre si laid qui ne fasse toutes ces petites choses-là
sous le regard de la première venue. Toutefois, son œil qui rencontra
le mien me parut singulièrement brillant. Il était laid, mais il
était ému; j'étais fort jeune, un brin coquette, en sorte que cela
m'amusait assez d'être regardée ainsi. Le chef d'orchestre monta sur
son trône, et la ritournelle commença. Le gros musicien m'adressa un
dernier regard qui ressemblait à un aveu et, précipitamment, souffla
dans son appareil. Il était parti trop tard et, voulant rattraper le
temps perdu, se précipita dans sa partition comme un cheval échappé,
tournant deux pages pour une, tricotant de ses gros doigts avec une
rapidité folle sur son malheureux tuyau d'où s'échappaient des bruits
impossibles à décrire, mais effrayants. Le chef d'orchestre, rouge
comme une pivoine, en nage, les cheveux en désordre, criait au milieu
du vacarme et le menaçait de son archet; ses voisins le poussaient, le
frappaient, le huaient; les cahiers de musique et les instruments de
cuivre commençaient à pleuvoir sur sa tête; mais lui, toujours calme en
apparence et la rage dans le cœur probablement, soufflait, soufflait
comme un soufflet de forge qui a pris le mors aux dents.
Il me sembla que cette clarinette devait être une clarinette
passionnée, et ne doutant pas que le délire qu'elle ressentait en
ce moment n'eût pour cause que ma présence même, je fus... touchée,
flattée... Enfin, je l'aimai dans ce moment-là; c'est clair: je
l'aimais.
Au bout d'un quart d'heure il s'arrêta tout court, déposa sa clarinette
entre ses jambes et, ayant enlevé sa calotte, s'essuya la tête avec
son grand mouchoir rouge. Il était calme, mais il n'avait pas un poil
de sec. Le lustre s'était éteint.
[Illustration]
C'est au sortir de cette représentation remarquable--il était onze
heures trente-cinq et il pleuvait un peu,--qu'en passant devant
l'entrée des artistes du théâtre des Chiens je fus presque renversée
par un individu coiffé d'un grand chapeau gris à longs poils. Je le
vois encore sortant de cette porte et se précipitant sur nous. Je dis
nous, car j'étais, ce soir-là, accompagnée de ma mère; je n'allais
point encore seule au théâtre.
«Mesdames..., mademoiselle, s'écria le Bouledogue,--vous l'avez deviné:
sous ce chapeau gris se cachait l'impétueuse clarinette,--mesdames,
arrêtez, au nom du ciel!
--Et que voulez-vous, à cette heure..., en ces lieux?... dit ma mère
avec son grand air. Écartez-vous, clarinette, écartez-vous!»
Devant tant de noblesse et tant de dignité le musicien resta comme
anéanti, balbutia, et ôtant son chapeau:
«Il pleut, mesdames, il pleut, et vous êtes sans parapluie..., daignez,
oh! daignez accepter le mien.»
[Illustration]
Ma mère, qui a toujours été assez petite-maîtresse et craignait l'eau
comme le feu, fut assez folle pour accepter, ne se doutant pas, la
chère âme, que ce parapluie devait ouvrir pour moi les portes de
l'hymen!... Je passe. Tous ces souvenirs m'irritent, et d'ailleurs leur
banalité leur enlève tout intérêt. Il était écrit que je ferais une
sottise absurde; je la fis.
Après quelques visites de mon étrange prétendu, ma mère me dit un jour:
«Élisa, comment le trouves-tu, mon enfant, là, franchement?
--Qui cela, maman, fis-je ingénument, le musicien?
--Oui, petite espiègle, la clarinette, le jeune Bouledogue qui
recherche ta main; tu sais bien que je parle de lui.
--Mais, maman, je le trouve laid.
--Moi aussi, mon ange, mais il ne s'agit pas de cela.
--Eh! eh! fis-je malgré moi, je trouvais que cette question n'était pas
sans importance;--de plus, petite mère, je lui trouve l'air commun, un
peu grotesque, et tu conviendras qu'il est ennuyeux comme la pluie.
--Je suis de ton avis, ma belle, mais encore une fois il ne s'agit pas
de tout cela, te convient-il? Moi, il me convient à tous égards.
--Oh! maman! te quitter!»--Je fondis en larmes, et cependant je n'étais
pas triste. J'en suis encore à me demander pourquoi je fondis en larmes.
«Ne fais donc pas de singeries, mon petit ange, poursuivit ma mère, tu
grilles d'envie de te marier, et tu as raison; or, ce jeune Bouledogue
offre des garanties sérieuses. Sa double position de première
clarinette chantante et de trombone à la paroisse lui assure une fort
jolie indépendance. Que peut-on demander de plus à un mari? Songe, mon
enfant, que la beauté physique, la grâce, sont des avantages passagers;
et d'ailleurs n'es-tu pas gracieuse et belle pour deux? C'est dans
l'intelligent croisement des natures et des caractères opposés que gît
le bonheur conjugal, ma petite Chienne chérie. Tu es jolie, espiègle,
légère, paresseuse, insouciante, prodigue, peu affectueuse. Eh bien, il
n'est pas sans avantage pour l'équilibre des choses, que ton époux soit
laid, taciturne, lourd, travailleur, sérieux, économe et affectueux.»
Je compris immédiatement que maman était dans le vrai et je donnai
mon consentement. Eh! mon Dieu! si c'était à refaire, je crois que
j'agirais de même. Un mari solide, c'est énorme dans la vie. Quand on
a le pain sur la planche, il faut être bien sotte pour ne point se
procurer le superflu. Je n'osais point m'avouer toutes ces choses, mais
instinctivement j'en avais conscience et je dis: «Épousons-le.» Ne
dit-on pas dans l'espèce humaine: «Passons notre baccalauréat, c'est un
titre qui mène à tout.»
Vous dire que ma lune de miel fut un long enivrement serait exagérer.
Malgré ma bonne volonté et mon courage, je ne fus pas longue à
m'apercevoir que la nature singulièrement grossière et banale de mon
mari était peu faite pour sympathiser avec les instincts élégants
et aristocratiques de la mienne. Il se levait au petit jour et me
réveillait chaque matin pour m'embrasser au front. Il approchait de
mon visage son petit nez ridicule, ses grosses joues boursouflées...
Il était hideux! S'il eût eu seulement la discrétion de sa laideur!...
Une fois levé, il mettait sa calotte et étudiait sa clarinette avec
l'emportement et l'obstination qui caractérisent la médiocrité.
«Piano, mon ami, plus piano, lui disais-je; je vous jure que cela sera
mieux!» Il faisait mille efforts pour souffler moins violemment, mais
ses notes les plus discrètes faisaient tout trembler autour de nous
et les soupirs qui s'échappaient de son infernal tuyau ressemblaient
à une tempête. Ce qui m'irritait surtout, c'est qu'il était en nage,
c'est qu'il concentrait toute son attention, se mordait les lèvres et
soufflait comme un Phoque pour jouer la chose la plus simple du monde.
«Vous ne prenez pas un peu l'air, mon bon ami, lui disais-je bientôt,
vous allez vous fatiguer.» Je l'aurais battu.
Souvent alors il s'essuyait le front et allait se promener, s'arrêtant
à tous les coins, cancanant avec tous les voisins, fouillant sans
scrupule parmi ces débris de toutes sortes, amoncelés le matin sur la
voie publique en tas régulièrement espacés; il fouillait là dedans...
Ah! qu'il m'a fait souffrir, ce musicien né pour être Chien de boucher!
Que de fois, me promenant côte à côte avec lui, ne m'a-t-il pas laissée
seule tout à coup pour courir vers un os qu'il avait aperçu! Et les
querelles! et les batailles! et son gros rire bruyant! et sa démarche
lourde! et ses observations vulgaires! et...
Je commençai à le prendre sérieusement en grippe. Il m'agaçait,
il m'irritait. Je veux bien qu'il se mît en quatre pour augmenter
l'aisance du ménage et en toute vérité travaillât comme un Chien, mais
l'argent ne saurait compenser les douleurs d'une union mal assortie.
Sous différents prétextes j'évitai peu à peu ces promenades conjugales
qui m'étaient devenues odieuses, et je flânai seule avec délices.
J'avais pris en affection un jardin public fort à la mode, où le beau
monde se donnait rendez-vous. Les enfants y venaient jouer en foule,
on s'y promenait, on s'y faisait voir, on y voyait les autres. C'était
adorable, et je ne tardai pas à m'apercevoir qu'on m'y remarquait
beaucoup. J'avais trouvé mon milieu.
Un jour, il m'en souvient, j'errais dans une contre-allée sous les
arbres touffus, lorsque j'entendis une voix qui me disait tout bas:
«Ah! qu'il serait heureux, madame, celui qui, au milieu de la foule,
fixerait votre attention!»
[Illustration]
Ces paroles me plurent; elles avaient je ne sais quoi de contenu,
de respectueux, d'ému, qui me charma immédiatement. Je me retournai
et j'aperçus un ravissant Insecte qui voltigeait autour de moi. Il
était fort bien mis; ses manières recherchées, ses allures discrètes
me prouvèrent tout de suite qu'il était du monde. Il me parut, du
reste, avoir conscience de sa valeur, et j'ai peine à croire qu'en se
regardant dans la glace il ne se trouvât pas joli garçon.
«Ah! que vous êtes belle, Levrette! murmurait-il avec obstination; que
votre tête est fine, vos pattes élégantes et votre robe soyeuse! Que de
distinction dans votre démarche, de grâce dans vos allures!»
Je hâtai le pas, toute tremblante de tant d'audace; mais, au fond de
mon cœur, les paroles de l'inconnu vibraient comme une délicieuse
musique. Ce garçon avait du goût et de la finesse.
[Illustration: Se regardant dans la glace, il se trouve joli garçon.]
«Vous êtes mariée, adorable créature?» ajouta-t-il.
Je ne résistai pas au plaisir de me figurer un instant que mes chaînes
s'étaient brisées et je répondis très-sèchement: «Je suis veuve,
monsieur.»
Oh! je vous jure, je ne voyais en tout cela aucun mal. Quel danger y
avait-il, après tout, à ce qu'un Insecte me trouvât jolie et m'exprimât
son admiration? On ne comprend pas assez que la beauté a besoin
d'être entourée, appréciée; le regard du public est le soleil qui la
réchauffe et la fait vivre; l'indifférence la tue et la flétrit. Notre
coquetterie à nous autres, belles créatures, exprime tout simplement le
besoin naturel, et par conséquent respectable, d'être vues et admirées.
Il n'y a là ni intention coupable ni orgueil exagéré; il y a conscience
d'un... eh! mon Dieu oui, d'un tribut qu'on doit nous payer; il y a,
je le répète, besoin de soleil. Et la preuve que je dis vrai, c'est
que, tout en étant la Levrette la plus vertueuse du monde, je fus comme
enivrée par les paroles de l'Insecte inconnu.
«Tu as les yeux terriblement brillants et la voix bien sonore,» me dit
au retour mon mari. Il rongeait, dans un coin, un os qu'il avait trouvé
je ne sais où.
«Faut-il donc, pour vous plaire, avoir les yeux éteints et la voix
enrouée?» lui répondis-je.
Rien au monde n'est irritant comme ces questions banales et sottes dont
vous soufflettent certaines gens, et ils demandent ensuite pourquoi on
les déteste!
Je sentais mon mari de plus en plus indigne, sa personne me choquait
plus que je ne saurais dire. Je ne lui en voulais pas seulement de sa
trivialité et de sa laideur, mais encore de la peine qu'il se donnait
pour moi; je rougissais de profiter de son labeur ridicule, et je ne
pouvais manger une gimblette sans songer que je la devais à l'infernale
clarinette dont il jouait si mal. Ce qui m'agaçait aussi, c'était son
flegme irritant, son calme inaltérable, et aussi sa bonté niaise,
inattaquable, sans réplique; de sorte que j'étais obligée de renfermer
en moi-même toutes mes irritabilités, mes mauvaises humeurs, mes
indignations, mes révoltes...
Vous ne savez pas combien cela est atroce quand on est nerveuse. La vie
me devint extrêmement pénible.
Le bel Insecte s'en aperçut bientôt, car il me poursuivait chaque jour
de ses prévenances et de son bourdonnement délicieux.
«Vous êtes malheureuse, Levrette idéale; vous souffrez, je le vois, je
le sens. Le chagrin devrait-il effleurer une tête si belle? me dit-il
avec des larmes dans la voix. Ne craignez-vous pas que les soucis ne
rident votre front et ne ternissent votre beauté?» Je tressaillis. Ce
qu'il disait là n'était malheureusement que trop vrai, l'inquiétude
pouvait me rendre laide, alourdir ma démarche, voiler mes yeux; et,
réfléchissant que mon mari serait encore la cause de cette nouvelle
infortune, je fus indignée.