Mon maître était un simple instituteur primaire aux environs de

Paris, que la misère ennuyait fort. Nous avions cette première et

constitutive ressemblance de caractère, que nous aimions beaucoup à

nous occuper à ne rien faire et à bien vivre. On appelle ambition

cette tendance propre aux Anes et aux Hommes: on la dit développée par

l'état de société, je la crois excessivement naturelle. En apprenant

que j'appartenais à un maître d'école, les Anesses m'envoyèrent leurs

petits, à qui je voulus montrer à s'exprimer correctement; mais ma

classe n'eut aucun succès et fut dissipée à coups de bâton. Mon maître

était évidemment jaloux: mes Bourriquets brayaient couramment quand les

siens ânonnaient encore, et je l'entendais disant avec une profonde

injustice: «Vous êtes des Anes!» Néanmoins mon maître fut frappé des

résultats de ma méthode qui l'emportait évidemment sur la sienne.

[Illustration]

«Pourquoi, se dit-il, les petits de l'Homme mettent-ils beaucoup

plus de temps à parler, à lire et à écrire, que les Anes à savoir

la somme de science qui leur est nécessaire pour vivre? Comment

ces Animaux apprennent-ils si promptement tout ce que savent leurs

pères? Chaque Animal possède un ensemble d'idées, une collection de

calculs invariables qui suffisent à la conduite de sa vie et qui sont

tous aussi dissemblables que le sont les Animaux entre eux! Pourquoi

l'Homme est-il destitué de cet avantage?» Quoique mon maître fût d'une

ignorance crasse en histoire naturelle, il aperçut une science dans la

réflexion que je lui suggérais, et résolut d'aller demander une place

au ministère de l'instruction publique, afin d'étudier cette question

aux frais de l'État.

Nous entrâmes à Paris, l'un portant l'autre, par le faubourg

Saint-Marceau. Quand nous parvînmes à cette élévation qui se trouve

après la barrière d'Italie et d'où la vue embrasse la capitale, nous

fîmes l'un et l'autre cette admirable oraison postulatoire en deux

langues.

Lui: «O sacrés palais où se cuisine le budget! quand la signature d'un

professeur parvenu me donnera-t-elle le vivre et le couvert, la croix

de la Légion d'honneur et une chaire de n'importe quoi, n'importe où?

Je compte dire tant de bien de tout le monde, qu'il sera difficile de

dire du mal de moi. Mais comment parvenir au ministre, et comment lui

prouver que je suis digne d'occuper une place quelconque?»

Moi: «O charmant Jardin des Plantes, où les Animaux sont si bien

soignés, asile où l'on boit et où l'on mange sans avoir à craindre

les coups de bâton, m'ouvriras-tu jamais tes steppes de vingt pieds

carrés, tes vallées suisses larges de trente mètres? Serai-je jamais

un Animal couché sur l'herbe du budget? Mourrai-je de vieillesse entre

tes élégants treillages, étiqueté sous un numéro quelconque, avec ces

mots: _Ane d'Afrique, donné par un tel, capitaine de vaisseau_. Le roi

viendra-t-il me voir?»

Après avoir ainsi salué la ville des acrobates et des

prestidigitateurs, nous descendîmes dans les défilés puants du célèbre

faubourg plein de cuirs et de science, où nous nous logeâmes dans

une misérable auberge encombrée de Savoyards avec leurs Marmottes,

d'Italiens avec leurs Singes, d'Auvergnats avec leurs Chiens, de

Parisiens avec leurs Souris blanches, de harpistes sans cordes et de

chanteurs enroués, tous Animaux savants. Mon maître, séparé du suicide

par six pièces de cent sous, avait pour trente francs d'espérance.

Cet hôtel, dit de la Miséricorde, est un de ces établissements

philanthropiques où l'on couche pour deux sous par nuit, et où l'on

dîne pour neuf sous par repas. Il y existe une vaste écurie où les

mendiants et les pauvres, où les artistes ambulants mettent leurs

Animaux, et où naturellement mon maître me fit entrer, car il me donna

pour un Ane savant. Marmus, tel était le nom de mon maître, ne put

s'empêcher de contempler la curieuse assemblée des Bêtes dépravées

auxquelles il me livrait. Une marquise en falbalas, en bibi à plumes,

à ceinture dorée, Guenon vive comme la poudre, se laissait conter

fleurette par un soldat, héros des parades populaires, un vieux

Lapin qui faisait admirablement l'exercice. Un Caniche intelligent,

qui jouait à lui seul un drame de l'école moderne, s'entretenait

des caprices du public avec un grand Singe assis sur son chapeau de

troubadour. Plusieurs souris grises au repos admiraient une Chatte

habituée à respecter deux Serins, et qui causait avec une Marmotte

éveillée.

«Et moi, dit mon maître, qui croyais avoir découvert une science, celle

des Instincts comparés, ne voilà-t-il pas des cruels démentis dans

cette écurie! Toutes ces Bêtes se sont faites Hommes!

--Monsieur veut se faire savant? dit un jeune Homme à mon maître. La

science vous absorbe et l'on reste en chemin! Pour parvenir, apprenez,

jeune ambitieux dont les espérances se révèlent par l'état de vos

vêtements, qu'il faut marcher, et, pour marcher, nous ne devons pas

avoir de bagage.

--A quel grand politique ai-je l'honneur de parler? dit mon maître.

--A un pauvre garçon qui a essayé de tout, qui a tout perdu, excepté

son énorme appétit, et qui, en attendant mieux, vit de canards aux

journaux et loge à la Miséricorde. Et qui êtes-vous?

--Un instituteur primaire démissionnaire, qui naturellement ne sait pas

grand'chose, mais qui s'est demandé pourquoi les Animaux possédaient _à

priori_ la science spéciale de leur vie, appelée _instinct_, tandis que

l'Homme n'apprend rien sans des peines inouïes.

--Parce que la science est inutile! s'écria le jeune Homme. Avez-vous

jamais étudié le _Chat-Botté_?

--Je le racontais à mes élèves quand ils avaient été sages.

--Eh bien, mon cher, là est la règle de conduite pour tous ceux qui

veulent parvenir. Que fait le Chat? Il annonce que son maître possède

des terres, et on le croit! Comprenez-vous qu'il suffit de faire savoir

qu'on a, qu'on est, qu'on possède? Qu'importe que vous n'ayez rien,

que vous ne soyez rien, que vous ne possédiez rien, si les autres

croient? Mais _væ soli!_ a dit l'Écriture. En effet, il faut être

deux en politique comme en amour, pour enfanter une œuvre quelconque.

Vous avez inventé, mon cher, l'_instinctologie_, et vous aurez une

chaire d'_Instincts comparés_. Vous allez être un grand savant, et moi

je vais l'annoncer au monde, à l'Europe, à Paris, au ministre, à son

secrétaire, aux commis, aux surnuméraires! Mahomet a été bien grand

quand il a eu quelqu'un pour soutenir à tort et à travers qu'il était

prophète.

[Illustration]

--Je veux bien être un grand savant, dit Marmus, mais on me demandera

d'expliquer ma science.

--Serait-ce une science, si vous pouviez l'expliquer?

--Encore faut-il un point de départ.

--Oui, dit le jeune journaliste, nous devrions avoir un Animal qui

dérangerait toutes les combinaisons de nos savants. Le baron Cerceau,

par exemple, a passé sa vie à parquer les Animaux dans des divisions

absolues, et il y tient, c'est sa gloire à lui; mais, en ce moment,

de grands philosophes brisent toutes les cloisons du baron Cerceau.

Entrons dans le débat. Selon nous, l'instinct sera la pensée de

l'Animal, évidemment plus distinctible par sa vie intellectuelle

que par ses os, ses tarses, ses dents, ses vertèbres. Or, quoique

l'instinct subisse des modifications, il est _un_ dans son essence,

et rien ne prouvera mieux l'unité des choses, malgré leur apparente

diversité. Ainsi, nous soutiendrons qu'il n'y a qu'un Animal comme il

n'y a qu'un instinct; que l'instinct est, dans toutes les organisations

animales, l'appropriation des moyens à la vie, que les circonstances

changent et non le principe. Nous intervenons par une science nouvelle

contre le baron Cerceau, en faveur des grands naturalistes philosophes

qui tiennent pour l'Unité zoologique, et nous obtiendrons du

tout-puissant baron de bonnes conditions en lui vendant notre science.

--Science n'est pas conscience, dit Marmus. Eh bien, je n'ai plus

besoin de mon Ane.

--Vous avez un Ane! s'écria le journaliste, nous sommes sauvés! Nous

allons en faire un Zèbre extraordinaire qui attirera l'attention du

monde savant sur votre système des Instincts comparés, par quelque

singularité qui dérangera les classifications. Les savants vivent par

la nomenclature, renversons la nomenclature. Ils s'alarmeront, ils

capituleront, ils nous séduiront, et, comme tant d'autres, nous nous

laisserons séduire. Il se trouve dans cette auberge des charlatans qui

possèdent des secrets merveilleux. C'est ici que se font les Sauvages

qui mangent des Animaux vivants, les Hommes squelettes, les Nains

pesant cent cinquante kilogrammes, les Femmes barbues, les Poissons

démesurés, les êtres monstrueux. Moyennant quelques politesses, nous

aurons les moyens de préparer aux savants quelque fait révolutionnaire.»

A quelle sauce allait-on me mettre? Pendant la nuit on me fit des

incisions transversales sur la peau, après m'avoir rasé le poil, et

un charlatan m'y appliqua je ne sais quelle liqueur. Quelques jours

après, j'étais célèbre. Hélas! j'ai connu les terribles souffrances

par lesquelles s'achète toute célébrité. Dans tous les journaux, les

Parisiens lisaient:

«Un courageux voyageur, un modeste naturaliste, Adam Marmus, qui a

traversé l'Afrique en passant par le centre, a ramené, des montagnes

de la Lune, un Zèbre dont les particularités dérangent sensiblement

les idées fondamentales de la zoologie, et donnent gain de cause

à l'illustre philosophe qui n'admet aucune différence dans les

organisations animales, et qui a proclamé, aux applaudissements des

savants de l'Allemagne, le grand principe d'une même contexture pour

tous les Animaux. Les bandes de ce Zèbre sont jaunes et se détachent

sur un fond noir. Or, on sait que les zoologistes, qui tiennent pour

les divisions impitoyables, n'admettaient pas qu'à l'état sauvage le

genre Cheval eût la robe noire. Quant à la singularité des bandes

jaunes, nous laissons au savant Marmus la gloire de l'expliquer dans le

beau livre qu'il compte publier sur les _Instincts comparés_, science

qu'il a créée en observant dans le centre de l'Afrique plusieurs

Animaux inconnus. Ce Zèbre, la seule conquête scientifique que les

dangers d'un pareil voyage lui aient permis de rapporter, marche à la

façon de la Girafe. Ainsi, l'instinct des Animaux se modifierait selon

les milieux où ils se trouvent. De ce fait, inouï dans les annales de

la science, découle une théorie nouvelle de la plus haute importance

pour la zoologie. M. Adam Marmus exposera ses idées dans un cours

public, malgré les intrigues des savants dont les systèmes vont être

ruinés, et qui déjà lui ont fait refuser la salle Saint-Jean à l'Hôtel

de ville.»

Tous les journaux, et même le grave _Moniteur_, répétèrent cet

audacieux canard. Pendant que le Paris savant se préoccupait de ce

fait, Marmus et son ami s'installaient dans un hôtel décent de la

rue de Tournon, où il y avait pour moi une écurie, de laquelle ils

prirent la clef. Les savants en émoi envoyèrent un académicien armé

de ses ouvrages, et qui ne dissimula point l'inquiétude causée par

ce fait à la doctrine fataliste du baron Cerceau. Si l'instinct des

Animaux changeait selon les climats, selon les milieux, l'Animalité

était bouleversée. Le grand Homme qui osait prétendre que le

principe vie s'accommodait à tout allait avoir définitivement raison

contre l'ingénieux baron qui soutenait que chaque classe était une

organisation à part. Il n'y avait plus aucune distinction à faire

entre les Animaux que pour le plaisir des amateurs de collections.

Les Sciences naturelles devenaient un joujou! L'Huître, le Polype du

corail, le Lion, le Zoophyte, les Animalcules microscopiques et l'Homme

étaient le même appareil modifié seulement par des organes plus ou

moins étendus. Salteinbeck le Belge, Vos-man-Betten, sir Fairnight,

Gobtoussell, le savant danois Sottenbach, Crâneberg, les disciples

aimés du professeur français, l'emportaient avec leur doctrine unitaire

sur le baron Cerceau et ses nomenclatures. Jamais fait plus irritant

n'avait été jeté entre deux partis belligérants. Derrière Cerceau se

rangeaient des académiciens, l'Université, des légions de professeurs,

et le Gouvernement appuyait une théorie présentée comme la seule en

harmonie avec la Bible.

[Illustration: Les savants envoyèrent un académicien armé de ses

ouvrages.]

Marmus et son ami se tinrent fermes. Aux questions de l'académicien,

ils répondirent par l'affirmation sèche des faits et par l'exposition

de leur doctrine. En sortant, l'académicien leur dit alors: «Messieurs,

entre nous, oui, le professeur que vous venez appuyer est un Homme d'un

profond et audacieux génie; mais son système, qui peut-être explique

le monde, je n'en disconviens pas, ne doit pas se faire jour: il faut,

dans l'intérêt de la science...

--Dites des savants, s'écria Marmus.

--Soit, reprit l'académicien; il faut qu'il soit écrasé dans son œuf:

car, après tout, messieurs, c'est le panthéisme.

--Croyez-vous? dit le jeune journaliste.

--Comment admettre une attraction moléculaire, sans un libre arbitre

qui laisse alors la matière indépendante de Dieu?

--Pourquoi Dieu n'aurait-il pas tout organisé par la même loi? dit

Marmus.

--Vous voyez, dit le journaliste à l'oreille de l'académicien, il est

d'une profondeur newtonienne. Pourquoi ne le présenteriez-vous pas au

ministre de l'instruction publique?

--Mais certainement, dit l'académicien heureux de pouvoir se rendre

maître du Zèbre révolutionnaire.

--Peut-être le ministre serait-il satisfait d'être le premier à voir

notre curieux Animal, et vous nous feriez le plaisir de l'accompagner,

reprit mon maître.

--Je vous remercie...

--Le ministre pourra dès lors apprécier les services qu'un pareil

voyage a rendus à la science, dit le journaliste sans laisser la parole

à l'académicien. Mon ami peut-il avoir été pour rien dans les montagnes

de la Lune? Vous verrez l'Animal, il marche à la manière des Girafes.

Quant à ses bandes jaunes sur fond noir, elles proviennent de la

température de ces montagnes, qui est de plusieurs zéros Fahrenheit et

de beaucoup de zéros Réaumur.

--Peut-être serait-il dans vos intentions d'entrer dans l'instruction

publique? demanda l'académicien.

--Belle carrière! s'écria le journaliste en faisant un haut-le-corps.

--Oh! je ne vous parle pas de faire ce métier d'oison qui consiste à

mener les élèves aux champs et les surveiller au bercail; mais au lieu

de professer à l'Athénée, qui ne mène à rien, il est des suppléances

à des chaires qui mènent à tout, à l'Institut, à la Chambre, à la

Cour, à la Direction d'un théâtre ou d'un petit journal. Enfin nous en

causerons.»

Ceci se passait dans les premiers jours de l'année 1831, époque à

laquelle les ministres éprouvaient le besoin de se populariser. Le

ministre de l'instruction publique, qui savait tout, et même un peu de

politique, fut averti par l'académicien de l'importance d'un pareil

fait relativement au système du baron Cerceau. Ce ministre un peu

momier (on nomme ainsi, dans la république de Genève, les protestants

exagérés) n'aimait pas l'invasion du panthéisme dans la science. Or, le

baron Cerceau, momier par excellence, qualifiait la grande doctrine de

l'Unité zoologique de doctrine panthéiste, espèce d'aménité de savant:

en science, on se traite poliment de panthéiste pour ne pas lâcher le

mot _athée_.

[Illustration: Faire ce métier d'oison qui consiste à mener les élèves

aux champs.]

Les partisans du système de l'unité zoologique apprirent qu'un

ministre devait faire une visite au précieux Zèbre, et craignirent

les séductions. Le plus ardent des disciples du grand Homme accourut

alors, et voulut voir l'illustre Marmus: les faits-Paris étaient

montés à cette brillante épithète par d'habiles transitions. Mes deux

maîtres refusèrent de me montrer. Je ne savais pas encore marcher

comme ils le voulaient et le poil de mes bandes, jauni au moyen d'une

cruelle application chimique, n'était pas encore assez fourni. Ces deux

habiles intrigants firent causer le jeune disciple, qui leur développa

le magnifique système de l'unité zoologique, dont la pensée est en

harmonie avec la grandeur et la simplicité du créateur, et dont le

principe concorde à celui trouvé par Newton pour expliquer les mondes

supérieurs. Mon maître écoutait de toutes mes oreilles.

«Nous sommes en pleine science et _notre_ Zèbre domine la question, dit

le jeune journaliste.

--_Mon_ Zèbre, répondit Marmus, n'est plus un Zèbre, mais un fait qui

engendre une science.

--Votre science des Instincts comparés, reprit l'unitariste, appuie

la remarque due au savant sir Fairnight sur les Moutons d'Espagne,

d'Écosse, de Suisse, qui paissent différemment, selon la disposition de

l'herbe.

--Mais, s'écria le journaliste, les produits ne sont-ils pas également

différents, selon les milieux atmosphériques? Notre Zèbre à l'allure de

Girafe explique pourquoi l'on ne peut pas faire le beurre blanc de la

Brie en Normandie, ni réciproquement le beurre jaune et le fromage de

Neufchâtel à Meaux.

--Vous avez mis le doigt sur la question, s'écria le disciple

enthousiasmé. Les petits faits font les grandes découvertes. Tout se

tient dans la science. La question des fromages est intimement liée à

la question de la forme zoologique et à celle des Instincts comparés.

L'instinct est tout l'Animal, comme la pensée est l'Homme concentré. Si

l'instinct se modifie et change selon les milieux où il se développe,

où il agit, il est clair qu'il en est de même du _Zoon_, de la forme

extérieure que prend la vie. Il n'y a qu'un principe, une même forme.

--Un même patron pour tous les êtres, dit Marmus.

--Dès lors, reprit le disciple, les nomenclatures sont bonnes pour nous

rendre compte à nous-mêmes des différences, mais elles ne sont plus la

science.

--Ceci, monsieur, dit le journaliste, est le massacre des Vertébrés et

des Mollusques, des Articulés et des Rayonnés, depuis les Mammifères

jusqu'aux Cirrhopodes, depuis les Acéphales jusqu'aux Crustacés! Plus

d'Échinodermes, ni d'Acalèphes, ni d'Infusoires! Enfin, vous abattez

toutes les cloisons inventées par le baron Cerceau! Et tout va devenir

si simple, qu'il n'y aura plus de science, il n'y aura plus qu'une

loi... Ah! croyez-le bien, les savants vont se défendre, et il y aura

bien de l'encre de répandue! Pauvre humanité! Non, ils ne laisseront

pas tranquillement un homme de génie annuler ainsi les ingénieux

travaux de tant d'observateurs qui ont mis la création en bocal! On

nous calomniera autant que votre grand philosophe a été calomnié. Or,

voyez ce qui est arrivé à Jésus-Christ qui a proclamé l'égalité des

âmes, comme vous voulez proclamer l'unité zoologique! C'est à faire

frémir. Ah! Fontenelle avait raison: fermons les poings quand nous

tenons une vérité.

--Auriez-vous peur, messieurs? dit le disciple du Prométhée des

sciences naturelles. Trahiriez-vous la sainte cause de l'Animalité?

--Non, monsieur, s'écria Marmus, je n'abandonnerai pas la science

à laquelle j'ai consacré ma vie; et, pour vous le prouver, nous

rédigerons ensemble la notice sur mon Zèbre.

--Hein! vous voyez, tous les Hommes sont des enfants, l'intérêt les

aveugle, et pour les mener il suffit de connaître leurs intérêts, dit

le jeune journaliste à mon maître, quand l'unitariste fut parti.

--Nous sommes sauvés!» dit Marmus.

Une notice fut donc savamment rédigée sur le Zèbre du centre de

l'Afrique par le plus habile disciple du grand philosophe, qui, plus

hardi sous le nom de Marmus, formula complétement la doctrine. Mes

deux maîtres entrèrent alors dans la phase la plus amusante de la

célébrité. Tous deux se virent accablés d'invitations à dîner en

ville, de soirées, de matinées dansantes. Ils furent proclamés savants

et illustres par tant de monde, qu'ils eurent trop de complices pour

jamais être autre chose que des savants du premier ordre. L'épreuve

du beau travail de Marmus fut envoyée au baron Cerceau. L'Académie

des sciences trouva dès lors l'affaire si grave, qu'aucun académicien

n'osait donner un avis.

«Il faut voir, il faut attendre,» disait-on.

M. Salteinbeck, le savant belge, avait pris la poste. M. Vos-man-Betten

de Hollande, et l'illustre Fabricius Gobtoussell étaient en route pour

voir ce fameux Zèbre, ainsi que sir Fairnight. Le jeune et ardent

disciple de la doctrine de l'Unité zoologique travaillait à un mémoire

dont les conclusions étaient terribles contre les formules de Cerceau.

Déjà, dans la botanique, un parti se formait, qui tenait pour l'Unité

de composition des plantes. L'illustre professeur de Candolle, le non

moins illustre de Mirbel, éclairés par les audacieux travaux de M.

Dutrochet, hésitaient encore par pure condescendance pour l'autorité

de Cerceau. L'opinion d'une parité de composition chez les produits de

la botanique et chez ceux de la zoologie gagnait du terrain. Cerceau

décida le ministre à visiter le Zèbre. Je marchais alors au gré de mes

maîtres. Le charlatan m'avait fait une queue de vache, et mes bandes

jaunes et noires me donnaient une parfaite ressemblance avec une

guérite autrichienne.

«C'est étonnant! dit le ministre en me voyant me porter alternativement

sur les deux pieds gauches et sur les deux pieds droits pour marcher.

--Étonnant, dit l'académicien; mais ce ne serait pas inexplicable.

--Je ne sais pas, dit l'âpre orateur devenu complaisant ministre,

comment on peut conclure de la diversité à l'unité.

--Affaire d'entêté,» dit spirituellement Marmus sans se prononcer

encore.

Ce ministre, Homme de doctrines absolues, sentait la nécessité de

résister aux faits subversifs, et il se mit à rire de cette raillerie.

«Il est bien difficile, monsieur, reprit-il en prenant Marmus par le

bras, que ce Zèbre, habitué à la température du centre de l'Afrique,

vive rue de Tournon....»

En attendant cet arrêt cruel, je fus si affecté que je me mis à marcher

naturellement.

«Laissons-le vivre tant qu'il pourra, dit mon maître effrayé de mon

intelligente opposition, car j'ai pris l'engagement de faire un cours à

l'Athénée, et il ira bien jusque-là...

--Vous êtes un homme d'esprit, vous aurez bientôt trouvé des élèves

pour votre belle science des Instincts comparés, qui, remarquez-le

bien, doit être en harmonie avec les doctrines du baron Cerceau.

Ne sera-t-il pas cent fois plus glorieux pour vous de vous faire

représenter par un disciple?

--J'ai, dit alors le baron Cerceau, un élève d'une grande intelligence

qui répète admirablement ce qu'on lui apprend; nous nommons cette

espèce d'écrivain un vulgarisateur...

--Et nous un Perroquet, dit le journaliste.

--Ces gens rendent de vrais services aux sciences; ils les expliquent

et savent se faire comprendre des ignorants.

--Ils sont de plain-pied avec eux, répondit le journaliste.

--Eh bien! il se fera le plus grand plaisir d'étudier la théorie des

Instincts comparés et de la coordonner avec l'Anatomie comparée et avec

la Géologie; car, en science, tout se tient.

--Tenons-nous donc,» dit Marmus en prenant la main du baron Cerceau et

lui manifestant le plaisir qu'il avait de se rencontrer avec le plus

grand, le plus illustre des naturalistes.

Le ministre promit alors sur les fonds destinés à l'encouragement

des sciences, des lettres et des arts une somme assez importante à

l'illustre Marmus, qui dut recevoir auparavant la croix de la Légion

d'honneur. La Société de géographie, jalouse d'imiter le gouvernement,

offrit à Marmus un prix de dix mille francs pour son voyage aux

montagnes de la Lune. Par le conseil de son ami le journaliste, mon

maître rédigeait, d'après tous les voyages précédents en Afrique, une

relation de son voyage. Il fut reçu membre de la Société géographique.

Le journaliste, nommé sous-bibliothécaire au Jardin des Plantes,

commençait à faire tympaniser dans les petits journaux le grand

philosophe: on le regardait comme un rêveur, comme l'ennemi des

savants, comme un dangereux panthéiste, on s'y moquait de sa doctrine.

Vie privée et publique des animaux · 第 18 / 41 段