Paris, que la misère ennuyait fort. Nous avions cette première et
constitutive ressemblance de caractère, que nous aimions beaucoup à
nous occuper à ne rien faire et à bien vivre. On appelle ambition
cette tendance propre aux Anes et aux Hommes: on la dit développée par
l'état de société, je la crois excessivement naturelle. En apprenant
que j'appartenais à un maître d'école, les Anesses m'envoyèrent leurs
petits, à qui je voulus montrer à s'exprimer correctement; mais ma
classe n'eut aucun succès et fut dissipée à coups de bâton. Mon maître
était évidemment jaloux: mes Bourriquets brayaient couramment quand les
siens ânonnaient encore, et je l'entendais disant avec une profonde
injustice: «Vous êtes des Anes!» Néanmoins mon maître fut frappé des
résultats de ma méthode qui l'emportait évidemment sur la sienne.
[Illustration]
«Pourquoi, se dit-il, les petits de l'Homme mettent-ils beaucoup
plus de temps à parler, à lire et à écrire, que les Anes à savoir
la somme de science qui leur est nécessaire pour vivre? Comment
ces Animaux apprennent-ils si promptement tout ce que savent leurs
pères? Chaque Animal possède un ensemble d'idées, une collection de
calculs invariables qui suffisent à la conduite de sa vie et qui sont
tous aussi dissemblables que le sont les Animaux entre eux! Pourquoi
l'Homme est-il destitué de cet avantage?» Quoique mon maître fût d'une
ignorance crasse en histoire naturelle, il aperçut une science dans la
réflexion que je lui suggérais, et résolut d'aller demander une place
au ministère de l'instruction publique, afin d'étudier cette question
aux frais de l'État.
Nous entrâmes à Paris, l'un portant l'autre, par le faubourg
Saint-Marceau. Quand nous parvînmes à cette élévation qui se trouve
après la barrière d'Italie et d'où la vue embrasse la capitale, nous
fîmes l'un et l'autre cette admirable oraison postulatoire en deux
langues.
Lui: «O sacrés palais où se cuisine le budget! quand la signature d'un
professeur parvenu me donnera-t-elle le vivre et le couvert, la croix
de la Légion d'honneur et une chaire de n'importe quoi, n'importe où?
Je compte dire tant de bien de tout le monde, qu'il sera difficile de
dire du mal de moi. Mais comment parvenir au ministre, et comment lui
prouver que je suis digne d'occuper une place quelconque?»
Moi: «O charmant Jardin des Plantes, où les Animaux sont si bien
soignés, asile où l'on boit et où l'on mange sans avoir à craindre
les coups de bâton, m'ouvriras-tu jamais tes steppes de vingt pieds
carrés, tes vallées suisses larges de trente mètres? Serai-je jamais
un Animal couché sur l'herbe du budget? Mourrai-je de vieillesse entre
tes élégants treillages, étiqueté sous un numéro quelconque, avec ces
mots: _Ane d'Afrique, donné par un tel, capitaine de vaisseau_. Le roi
viendra-t-il me voir?»
Après avoir ainsi salué la ville des acrobates et des
prestidigitateurs, nous descendîmes dans les défilés puants du célèbre
faubourg plein de cuirs et de science, où nous nous logeâmes dans
une misérable auberge encombrée de Savoyards avec leurs Marmottes,
d'Italiens avec leurs Singes, d'Auvergnats avec leurs Chiens, de
Parisiens avec leurs Souris blanches, de harpistes sans cordes et de
chanteurs enroués, tous Animaux savants. Mon maître, séparé du suicide
par six pièces de cent sous, avait pour trente francs d'espérance.
Cet hôtel, dit de la Miséricorde, est un de ces établissements
philanthropiques où l'on couche pour deux sous par nuit, et où l'on
dîne pour neuf sous par repas. Il y existe une vaste écurie où les
mendiants et les pauvres, où les artistes ambulants mettent leurs
Animaux, et où naturellement mon maître me fit entrer, car il me donna
pour un Ane savant. Marmus, tel était le nom de mon maître, ne put
s'empêcher de contempler la curieuse assemblée des Bêtes dépravées
auxquelles il me livrait. Une marquise en falbalas, en bibi à plumes,
à ceinture dorée, Guenon vive comme la poudre, se laissait conter
fleurette par un soldat, héros des parades populaires, un vieux
Lapin qui faisait admirablement l'exercice. Un Caniche intelligent,
qui jouait à lui seul un drame de l'école moderne, s'entretenait
des caprices du public avec un grand Singe assis sur son chapeau de
troubadour. Plusieurs souris grises au repos admiraient une Chatte
habituée à respecter deux Serins, et qui causait avec une Marmotte
éveillée.
«Et moi, dit mon maître, qui croyais avoir découvert une science, celle
des Instincts comparés, ne voilà-t-il pas des cruels démentis dans
cette écurie! Toutes ces Bêtes se sont faites Hommes!
--Monsieur veut se faire savant? dit un jeune Homme à mon maître. La
science vous absorbe et l'on reste en chemin! Pour parvenir, apprenez,
jeune ambitieux dont les espérances se révèlent par l'état de vos
vêtements, qu'il faut marcher, et, pour marcher, nous ne devons pas
avoir de bagage.
--A quel grand politique ai-je l'honneur de parler? dit mon maître.
--A un pauvre garçon qui a essayé de tout, qui a tout perdu, excepté
son énorme appétit, et qui, en attendant mieux, vit de canards aux
journaux et loge à la Miséricorde. Et qui êtes-vous?
--Un instituteur primaire démissionnaire, qui naturellement ne sait pas
grand'chose, mais qui s'est demandé pourquoi les Animaux possédaient _à
priori_ la science spéciale de leur vie, appelée _instinct_, tandis que
l'Homme n'apprend rien sans des peines inouïes.
--Parce que la science est inutile! s'écria le jeune Homme. Avez-vous
jamais étudié le _Chat-Botté_?
--Je le racontais à mes élèves quand ils avaient été sages.
--Eh bien, mon cher, là est la règle de conduite pour tous ceux qui
veulent parvenir. Que fait le Chat? Il annonce que son maître possède
des terres, et on le croit! Comprenez-vous qu'il suffit de faire savoir
qu'on a, qu'on est, qu'on possède? Qu'importe que vous n'ayez rien,
que vous ne soyez rien, que vous ne possédiez rien, si les autres
croient? Mais _væ soli!_ a dit l'Écriture. En effet, il faut être
deux en politique comme en amour, pour enfanter une œuvre quelconque.
Vous avez inventé, mon cher, l'_instinctologie_, et vous aurez une
chaire d'_Instincts comparés_. Vous allez être un grand savant, et moi
je vais l'annoncer au monde, à l'Europe, à Paris, au ministre, à son
secrétaire, aux commis, aux surnuméraires! Mahomet a été bien grand
quand il a eu quelqu'un pour soutenir à tort et à travers qu'il était
prophète.
[Illustration]
--Je veux bien être un grand savant, dit Marmus, mais on me demandera
d'expliquer ma science.
--Serait-ce une science, si vous pouviez l'expliquer?
--Encore faut-il un point de départ.
--Oui, dit le jeune journaliste, nous devrions avoir un Animal qui
dérangerait toutes les combinaisons de nos savants. Le baron Cerceau,
par exemple, a passé sa vie à parquer les Animaux dans des divisions
absolues, et il y tient, c'est sa gloire à lui; mais, en ce moment,
de grands philosophes brisent toutes les cloisons du baron Cerceau.
Entrons dans le débat. Selon nous, l'instinct sera la pensée de
l'Animal, évidemment plus distinctible par sa vie intellectuelle
que par ses os, ses tarses, ses dents, ses vertèbres. Or, quoique
l'instinct subisse des modifications, il est _un_ dans son essence,
et rien ne prouvera mieux l'unité des choses, malgré leur apparente
diversité. Ainsi, nous soutiendrons qu'il n'y a qu'un Animal comme il
n'y a qu'un instinct; que l'instinct est, dans toutes les organisations
animales, l'appropriation des moyens à la vie, que les circonstances
changent et non le principe. Nous intervenons par une science nouvelle
contre le baron Cerceau, en faveur des grands naturalistes philosophes
qui tiennent pour l'Unité zoologique, et nous obtiendrons du
tout-puissant baron de bonnes conditions en lui vendant notre science.
--Science n'est pas conscience, dit Marmus. Eh bien, je n'ai plus
besoin de mon Ane.
--Vous avez un Ane! s'écria le journaliste, nous sommes sauvés! Nous
allons en faire un Zèbre extraordinaire qui attirera l'attention du
monde savant sur votre système des Instincts comparés, par quelque
singularité qui dérangera les classifications. Les savants vivent par
la nomenclature, renversons la nomenclature. Ils s'alarmeront, ils
capituleront, ils nous séduiront, et, comme tant d'autres, nous nous
laisserons séduire. Il se trouve dans cette auberge des charlatans qui
possèdent des secrets merveilleux. C'est ici que se font les Sauvages
qui mangent des Animaux vivants, les Hommes squelettes, les Nains
pesant cent cinquante kilogrammes, les Femmes barbues, les Poissons
démesurés, les êtres monstrueux. Moyennant quelques politesses, nous
aurons les moyens de préparer aux savants quelque fait révolutionnaire.»
A quelle sauce allait-on me mettre? Pendant la nuit on me fit des
incisions transversales sur la peau, après m'avoir rasé le poil, et
un charlatan m'y appliqua je ne sais quelle liqueur. Quelques jours
après, j'étais célèbre. Hélas! j'ai connu les terribles souffrances
par lesquelles s'achète toute célébrité. Dans tous les journaux, les
Parisiens lisaient:
«Un courageux voyageur, un modeste naturaliste, Adam Marmus, qui a
traversé l'Afrique en passant par le centre, a ramené, des montagnes
de la Lune, un Zèbre dont les particularités dérangent sensiblement
les idées fondamentales de la zoologie, et donnent gain de cause
à l'illustre philosophe qui n'admet aucune différence dans les
organisations animales, et qui a proclamé, aux applaudissements des
savants de l'Allemagne, le grand principe d'une même contexture pour
tous les Animaux. Les bandes de ce Zèbre sont jaunes et se détachent
sur un fond noir. Or, on sait que les zoologistes, qui tiennent pour
les divisions impitoyables, n'admettaient pas qu'à l'état sauvage le
genre Cheval eût la robe noire. Quant à la singularité des bandes
jaunes, nous laissons au savant Marmus la gloire de l'expliquer dans le
beau livre qu'il compte publier sur les _Instincts comparés_, science
qu'il a créée en observant dans le centre de l'Afrique plusieurs
Animaux inconnus. Ce Zèbre, la seule conquête scientifique que les
dangers d'un pareil voyage lui aient permis de rapporter, marche à la
façon de la Girafe. Ainsi, l'instinct des Animaux se modifierait selon
les milieux où ils se trouvent. De ce fait, inouï dans les annales de
la science, découle une théorie nouvelle de la plus haute importance
pour la zoologie. M. Adam Marmus exposera ses idées dans un cours
public, malgré les intrigues des savants dont les systèmes vont être
ruinés, et qui déjà lui ont fait refuser la salle Saint-Jean à l'Hôtel
de ville.»
Tous les journaux, et même le grave _Moniteur_, répétèrent cet
audacieux canard. Pendant que le Paris savant se préoccupait de ce
fait, Marmus et son ami s'installaient dans un hôtel décent de la
rue de Tournon, où il y avait pour moi une écurie, de laquelle ils
prirent la clef. Les savants en émoi envoyèrent un académicien armé
de ses ouvrages, et qui ne dissimula point l'inquiétude causée par
ce fait à la doctrine fataliste du baron Cerceau. Si l'instinct des
Animaux changeait selon les climats, selon les milieux, l'Animalité
était bouleversée. Le grand Homme qui osait prétendre que le
principe vie s'accommodait à tout allait avoir définitivement raison
contre l'ingénieux baron qui soutenait que chaque classe était une
organisation à part. Il n'y avait plus aucune distinction à faire
entre les Animaux que pour le plaisir des amateurs de collections.
Les Sciences naturelles devenaient un joujou! L'Huître, le Polype du
corail, le Lion, le Zoophyte, les Animalcules microscopiques et l'Homme
étaient le même appareil modifié seulement par des organes plus ou
moins étendus. Salteinbeck le Belge, Vos-man-Betten, sir Fairnight,
Gobtoussell, le savant danois Sottenbach, Crâneberg, les disciples
aimés du professeur français, l'emportaient avec leur doctrine unitaire
sur le baron Cerceau et ses nomenclatures. Jamais fait plus irritant
n'avait été jeté entre deux partis belligérants. Derrière Cerceau se
rangeaient des académiciens, l'Université, des légions de professeurs,
et le Gouvernement appuyait une théorie présentée comme la seule en
harmonie avec la Bible.
[Illustration: Les savants envoyèrent un académicien armé de ses
ouvrages.]
Marmus et son ami se tinrent fermes. Aux questions de l'académicien,
ils répondirent par l'affirmation sèche des faits et par l'exposition
de leur doctrine. En sortant, l'académicien leur dit alors: «Messieurs,
entre nous, oui, le professeur que vous venez appuyer est un Homme d'un
profond et audacieux génie; mais son système, qui peut-être explique
le monde, je n'en disconviens pas, ne doit pas se faire jour: il faut,
dans l'intérêt de la science...
--Dites des savants, s'écria Marmus.
--Soit, reprit l'académicien; il faut qu'il soit écrasé dans son œuf:
car, après tout, messieurs, c'est le panthéisme.
--Croyez-vous? dit le jeune journaliste.
--Comment admettre une attraction moléculaire, sans un libre arbitre
qui laisse alors la matière indépendante de Dieu?
--Pourquoi Dieu n'aurait-il pas tout organisé par la même loi? dit
Marmus.
--Vous voyez, dit le journaliste à l'oreille de l'académicien, il est
d'une profondeur newtonienne. Pourquoi ne le présenteriez-vous pas au
ministre de l'instruction publique?
--Mais certainement, dit l'académicien heureux de pouvoir se rendre
maître du Zèbre révolutionnaire.
--Peut-être le ministre serait-il satisfait d'être le premier à voir
notre curieux Animal, et vous nous feriez le plaisir de l'accompagner,
reprit mon maître.
--Je vous remercie...
--Le ministre pourra dès lors apprécier les services qu'un pareil
voyage a rendus à la science, dit le journaliste sans laisser la parole
à l'académicien. Mon ami peut-il avoir été pour rien dans les montagnes
de la Lune? Vous verrez l'Animal, il marche à la manière des Girafes.
Quant à ses bandes jaunes sur fond noir, elles proviennent de la
température de ces montagnes, qui est de plusieurs zéros Fahrenheit et
de beaucoup de zéros Réaumur.
--Peut-être serait-il dans vos intentions d'entrer dans l'instruction
publique? demanda l'académicien.
--Belle carrière! s'écria le journaliste en faisant un haut-le-corps.
--Oh! je ne vous parle pas de faire ce métier d'oison qui consiste à
mener les élèves aux champs et les surveiller au bercail; mais au lieu
de professer à l'Athénée, qui ne mène à rien, il est des suppléances
à des chaires qui mènent à tout, à l'Institut, à la Chambre, à la
Cour, à la Direction d'un théâtre ou d'un petit journal. Enfin nous en
causerons.»
Ceci se passait dans les premiers jours de l'année 1831, époque à
laquelle les ministres éprouvaient le besoin de se populariser. Le
ministre de l'instruction publique, qui savait tout, et même un peu de
politique, fut averti par l'académicien de l'importance d'un pareil
fait relativement au système du baron Cerceau. Ce ministre un peu
momier (on nomme ainsi, dans la république de Genève, les protestants
exagérés) n'aimait pas l'invasion du panthéisme dans la science. Or, le
baron Cerceau, momier par excellence, qualifiait la grande doctrine de
l'Unité zoologique de doctrine panthéiste, espèce d'aménité de savant:
en science, on se traite poliment de panthéiste pour ne pas lâcher le
mot _athée_.
[Illustration: Faire ce métier d'oison qui consiste à mener les élèves
aux champs.]
Les partisans du système de l'unité zoologique apprirent qu'un
ministre devait faire une visite au précieux Zèbre, et craignirent
les séductions. Le plus ardent des disciples du grand Homme accourut
alors, et voulut voir l'illustre Marmus: les faits-Paris étaient
montés à cette brillante épithète par d'habiles transitions. Mes deux
maîtres refusèrent de me montrer. Je ne savais pas encore marcher
comme ils le voulaient et le poil de mes bandes, jauni au moyen d'une
cruelle application chimique, n'était pas encore assez fourni. Ces deux
habiles intrigants firent causer le jeune disciple, qui leur développa
le magnifique système de l'unité zoologique, dont la pensée est en
harmonie avec la grandeur et la simplicité du créateur, et dont le
principe concorde à celui trouvé par Newton pour expliquer les mondes
supérieurs. Mon maître écoutait de toutes mes oreilles.
«Nous sommes en pleine science et _notre_ Zèbre domine la question, dit
le jeune journaliste.
--_Mon_ Zèbre, répondit Marmus, n'est plus un Zèbre, mais un fait qui
engendre une science.
--Votre science des Instincts comparés, reprit l'unitariste, appuie
la remarque due au savant sir Fairnight sur les Moutons d'Espagne,
d'Écosse, de Suisse, qui paissent différemment, selon la disposition de
l'herbe.
--Mais, s'écria le journaliste, les produits ne sont-ils pas également
différents, selon les milieux atmosphériques? Notre Zèbre à l'allure de
Girafe explique pourquoi l'on ne peut pas faire le beurre blanc de la
Brie en Normandie, ni réciproquement le beurre jaune et le fromage de
Neufchâtel à Meaux.
--Vous avez mis le doigt sur la question, s'écria le disciple
enthousiasmé. Les petits faits font les grandes découvertes. Tout se
tient dans la science. La question des fromages est intimement liée à
la question de la forme zoologique et à celle des Instincts comparés.
L'instinct est tout l'Animal, comme la pensée est l'Homme concentré. Si
l'instinct se modifie et change selon les milieux où il se développe,
où il agit, il est clair qu'il en est de même du _Zoon_, de la forme
extérieure que prend la vie. Il n'y a qu'un principe, une même forme.
--Un même patron pour tous les êtres, dit Marmus.
--Dès lors, reprit le disciple, les nomenclatures sont bonnes pour nous
rendre compte à nous-mêmes des différences, mais elles ne sont plus la
science.
--Ceci, monsieur, dit le journaliste, est le massacre des Vertébrés et
des Mollusques, des Articulés et des Rayonnés, depuis les Mammifères
jusqu'aux Cirrhopodes, depuis les Acéphales jusqu'aux Crustacés! Plus
d'Échinodermes, ni d'Acalèphes, ni d'Infusoires! Enfin, vous abattez
toutes les cloisons inventées par le baron Cerceau! Et tout va devenir
si simple, qu'il n'y aura plus de science, il n'y aura plus qu'une
loi... Ah! croyez-le bien, les savants vont se défendre, et il y aura
bien de l'encre de répandue! Pauvre humanité! Non, ils ne laisseront
pas tranquillement un homme de génie annuler ainsi les ingénieux
travaux de tant d'observateurs qui ont mis la création en bocal! On
nous calomniera autant que votre grand philosophe a été calomnié. Or,
voyez ce qui est arrivé à Jésus-Christ qui a proclamé l'égalité des
âmes, comme vous voulez proclamer l'unité zoologique! C'est à faire
frémir. Ah! Fontenelle avait raison: fermons les poings quand nous
tenons une vérité.
--Auriez-vous peur, messieurs? dit le disciple du Prométhée des
sciences naturelles. Trahiriez-vous la sainte cause de l'Animalité?
--Non, monsieur, s'écria Marmus, je n'abandonnerai pas la science
à laquelle j'ai consacré ma vie; et, pour vous le prouver, nous
rédigerons ensemble la notice sur mon Zèbre.
--Hein! vous voyez, tous les Hommes sont des enfants, l'intérêt les
aveugle, et pour les mener il suffit de connaître leurs intérêts, dit
le jeune journaliste à mon maître, quand l'unitariste fut parti.
--Nous sommes sauvés!» dit Marmus.
Une notice fut donc savamment rédigée sur le Zèbre du centre de
l'Afrique par le plus habile disciple du grand philosophe, qui, plus
hardi sous le nom de Marmus, formula complétement la doctrine. Mes
deux maîtres entrèrent alors dans la phase la plus amusante de la
célébrité. Tous deux se virent accablés d'invitations à dîner en
ville, de soirées, de matinées dansantes. Ils furent proclamés savants
et illustres par tant de monde, qu'ils eurent trop de complices pour
jamais être autre chose que des savants du premier ordre. L'épreuve
du beau travail de Marmus fut envoyée au baron Cerceau. L'Académie
des sciences trouva dès lors l'affaire si grave, qu'aucun académicien
n'osait donner un avis.
«Il faut voir, il faut attendre,» disait-on.
M. Salteinbeck, le savant belge, avait pris la poste. M. Vos-man-Betten
de Hollande, et l'illustre Fabricius Gobtoussell étaient en route pour
voir ce fameux Zèbre, ainsi que sir Fairnight. Le jeune et ardent
disciple de la doctrine de l'Unité zoologique travaillait à un mémoire
dont les conclusions étaient terribles contre les formules de Cerceau.
Déjà, dans la botanique, un parti se formait, qui tenait pour l'Unité
de composition des plantes. L'illustre professeur de Candolle, le non
moins illustre de Mirbel, éclairés par les audacieux travaux de M.
Dutrochet, hésitaient encore par pure condescendance pour l'autorité
de Cerceau. L'opinion d'une parité de composition chez les produits de
la botanique et chez ceux de la zoologie gagnait du terrain. Cerceau
décida le ministre à visiter le Zèbre. Je marchais alors au gré de mes
maîtres. Le charlatan m'avait fait une queue de vache, et mes bandes
jaunes et noires me donnaient une parfaite ressemblance avec une
guérite autrichienne.
«C'est étonnant! dit le ministre en me voyant me porter alternativement
sur les deux pieds gauches et sur les deux pieds droits pour marcher.
--Étonnant, dit l'académicien; mais ce ne serait pas inexplicable.
--Je ne sais pas, dit l'âpre orateur devenu complaisant ministre,
comment on peut conclure de la diversité à l'unité.
--Affaire d'entêté,» dit spirituellement Marmus sans se prononcer
encore.
Ce ministre, Homme de doctrines absolues, sentait la nécessité de
résister aux faits subversifs, et il se mit à rire de cette raillerie.
«Il est bien difficile, monsieur, reprit-il en prenant Marmus par le
bras, que ce Zèbre, habitué à la température du centre de l'Afrique,
vive rue de Tournon....»
En attendant cet arrêt cruel, je fus si affecté que je me mis à marcher
naturellement.
«Laissons-le vivre tant qu'il pourra, dit mon maître effrayé de mon
intelligente opposition, car j'ai pris l'engagement de faire un cours à
l'Athénée, et il ira bien jusque-là...
--Vous êtes un homme d'esprit, vous aurez bientôt trouvé des élèves
pour votre belle science des Instincts comparés, qui, remarquez-le
bien, doit être en harmonie avec les doctrines du baron Cerceau.
Ne sera-t-il pas cent fois plus glorieux pour vous de vous faire
représenter par un disciple?
--J'ai, dit alors le baron Cerceau, un élève d'une grande intelligence
qui répète admirablement ce qu'on lui apprend; nous nommons cette
espèce d'écrivain un vulgarisateur...
--Et nous un Perroquet, dit le journaliste.
--Ces gens rendent de vrais services aux sciences; ils les expliquent
et savent se faire comprendre des ignorants.
--Ils sont de plain-pied avec eux, répondit le journaliste.
--Eh bien! il se fera le plus grand plaisir d'étudier la théorie des
Instincts comparés et de la coordonner avec l'Anatomie comparée et avec
la Géologie; car, en science, tout se tient.
--Tenons-nous donc,» dit Marmus en prenant la main du baron Cerceau et
lui manifestant le plaisir qu'il avait de se rencontrer avec le plus
grand, le plus illustre des naturalistes.
Le ministre promit alors sur les fonds destinés à l'encouragement
des sciences, des lettres et des arts une somme assez importante à
l'illustre Marmus, qui dut recevoir auparavant la croix de la Légion
d'honneur. La Société de géographie, jalouse d'imiter le gouvernement,
offrit à Marmus un prix de dix mille francs pour son voyage aux
montagnes de la Lune. Par le conseil de son ami le journaliste, mon
maître rédigeait, d'après tous les voyages précédents en Afrique, une
relation de son voyage. Il fut reçu membre de la Société géographique.
Le journaliste, nommé sous-bibliothécaire au Jardin des Plantes,
commençait à faire tympaniser dans les petits journaux le grand
philosophe: on le regardait comme un rêveur, comme l'ennemi des
savants, comme un dangereux panthéiste, on s'y moquait de sa doctrine.