prétention au mot que vous venez de dire, et qui n'est pas neuf, je
ne m'interromprai pas davantage. Un jour donc que je m'étais laissé
entraîner à la poursuite d'un merveilleux _Apollon_, dans les montagnes
de la Franche-Comté, je m'arrêtai hors d'haleine dans une petite
clairière où il m'avait conduit. Je pensais qu'il profiterait de ce
moment pour m'échapper tout à fait; mais, soit insolence et raillerie,
soit qu'il fût fatigué aussi du chemin qu'il m'avait fait faire, il se
posa sur une plante longue et flexible qui s'inclinait sous son poids,
et là, sembla m'attendre et me narguer. Je réunis avec indignation les
forces qui me restaient, et je m'apprêtai à le surprendre. J'arrivais
à pas de loup, l'œil fixe, le jarret tendu, dans une attitude aussi
incommode que disgracieuse, mais le cœur rempli d'une émotion que vous
devez comprendre, lorsqu'un méchant Coq, qui était dans ces environs,
entonna de sa voix glapissante son insupportable chanson. L'_Apollon_
partit, et je ne pus pas lui en vouloir, j'étais prêt à en faire
autant. Mais la perte de mon beau Papillon me laissait inconsolable;
je m'assis au pied d'un arbre, et je me répandis en injures contre le
stupide Animal qui venait de me ravir le fruit de tant d'heures pleines
d'illusions, et de tant de fatigues fort réelles. Je le menaçai de tous
les genres de mort, et, dans ma colère, j'allai même, je l'avoue avec
horreur, jusqu'à préméditer la boulette empoisonnée. Au moment où je me
délectais dans ces préparatifs coupables, je sentis une patte se poser
sur mon bras, et je vis deux yeux très-doux se fixer sur mes yeux.
C'était un jeune Renard, monsieur, de la plus charmante tournure; tout
son extérieur prévenait d'abord en sa faveur: on lisait dans son regard
la noblesse et la loyauté de son caractère, et quoique prévenu alors,
comme vous l'êtes encore vous-même, contre cette espèce infortunée, je
ne pus m'empêcher de me sentir tout à fait porté d'affection pour celui
qui était auprès de moi.
«Ce sensible Animal avait entendu les menaces que j'avais adressées au
Coq, dans la soif de vengeance dont j'étais possédé.
«--Ne faites pas cela, monsieur,» me dit-il avec un son de voix si
triste, que j'en fus ému jusqu'aux larmes; «elle en mourrait de
chagrin.» Je ne comprenais pas parfaitement.
«--Qui, elle? hasardai-je.
«--Cocotte,» me répondit-il avec une douce simplicité.
«Je n'étais pas beaucoup plus avancé. Pourtant j'entrevoyais une
histoire d'amour, et je les ai toujours passionnément aimées. Et vous?
--Cela dépend des circonstances, dis-je en secouant la tête.
--Oh! alors si cela dépend de quelque chose, dites franchement que vous
ne les aimez pas. Il faudra cependant vous résigner à entendre celle-ci
ou à dire pourquoi.
--Je dirais tout de suite pourquoi, si je ne craignais pas de vous
humilier; mais j'aime mieux prendre mon parti bravement et écouter
votre histoire. On ne meurt pas d'ennui.
--Cela, c'est un bruit qu'on répand, mais il ne faut pas s'y fier.
Je connais des gens qui en ont été bien près. Je reviens à mon
Renard. «--Monsieur, repris-je, vous me semblez malheureux, et vous
m'intéressez vivement. Si je pouvais vous servir, croyez que je vous
serais fort obligé d'user de moi comme d'un ami véritable.» Touché par
ces offres cordiales, il saisit ma main.
«--Je vous remercie, me dit-il; mon chagrin est du nombre de ceux qui
doivent rester sans soulagement; car il n'est au pouvoir de personne de
faire qu'elle m'aime, et qu'elle n'en aime pas un autre.
«--Cocotte? dis-je doucement.
«--Cocotte,» reprit-il avec un soupir.
«Le plus grand service qu'on puisse rendre à un amoureux, quand on ne
peut pas lui ôter son amour, c'est de l'écouter parler. Il n'y a rien
de plus heureux qu'un amant malheureux qui conte ses peines. Pénétré
de ces vérités, je lui demandai sa confiance, et je l'obtins sans
difficulté.
«La confiance est la première manie de l'amour.
«--Monsieur, me dit cet intéressant quadrupède, puisque vous êtes assez
bon pour désirer que je vous raconte quelques-uns des incidents de la
triste vie que je mène, il faut nécessairement que je reprenne les
choses d'un peu haut; car mon malheur date presque de ma naissance.
«Je dois le jour au plus habile d'entre les Renards, et je ne lui dois
que cela, aucune de ses brillantes qualités n'ayant pu prospérer en
moi. L'air que je respirais, tout imprégné de malice et d'hypocrisie,
me pesait et me révoltait. Aussitôt que je me trouvai livré à mes
inclinations, je cherchai la société des Animaux qui étaient le plus
antipathiques à ceux de ma race. Il me semblait me venger ainsi des
Renards, que je détestais; et de la nature, qui m'avait inspiré des
goûts si peu en harmonie avec ceux de mes frères. Un gros Dogue,
avec lequel je m'étais lié, m'avait appris à aimer et à protéger les
faibles; et je passais de longues heures à écouter ses leçons. La vertu
n'avait pas seulement en lui un admirateur passionné, mais encore un
disciple fervent; et la première fois que je le vis mettre sa théorie
en pratique, ce fut pour me sauver la vie. Le garde champêtre le plus
sot qui soit dans le royaume me surprit dans la vigne de son maître,
un jour que la chaleur accablante m'y avait fait chercher un abri
et un raisin. Je fus ignominieusement arrêté et conduit devant le
propriétaire, revêtu d'une haute dignité municipale et dont l'attitude
redoutable n'était pas faite pour calmer mon appréhension.
[Illustration]
«Cependant, monsieur, cet être fort et superbe était en même temps le
meilleur des Animaux; il me pardonna, m'admit à sa table, et me nourrit
des leçons de sagesse et de morale, qu'il avait puisées dans les plus
grands auteurs, indépendamment d'autres aliments qu'il se plaisait à me
fournir avec abondance.
[Illustration]
«Je lui dois tout, monsieur, la sensibilité de mon cœur, la culture de
mon esprit et jusqu'au bonheur de pouvoir converser aujourd'hui avec
vous. Hélas! je n'avais pas encore trouvé jusqu'ici qu'il eût acquis
des droits à ma reconnaissance en me laissant la vie. Mais passons. Une
foule de chagrins et de déboires, sur lesquels je ne m'appesantirai
pas, car ils ne seraient pour vous d'aucun intérêt, ont marqué chaque
époque de mon existence, jusqu'au jour fatal et charmant où, comme
Roméo, je donnai tout mon amour à une créature de laquelle la haine qui
divisait nos deux familles semblait m'avoir séparé pour jamais. Mais,
moins heureux que lui, je ne fus pas aimé!»
«Je l'interrompis avec surprise.
«--Quelle est donc, m'écriai-je, la beauté assez insensible pour ne pas
répondre à tant d'amour? Quel est le héros idéal et vainqueur qui a pu
vous être préféré? car, vous l'avez dit, Cocotte en aime un autre.
«--Cette beauté, monsieur, reprit-il d'un air humilié, c'est une Poule,
et mon rival est un Coq.
«Je demeurai confondu.
«--Monsieur, lui dis-je avec autant de calme que cela me fut possible,
ne croyez pas qu'une inimitié récente et personnelle répande la
moindre influence sur mon opinion à l'égard de cet Animal. Je me crois
au-dessus de cela. Mais toute ma vie j'ai professé un si souverain
mépris pour les individus de cette espèce, que je n'avais pas besoin
de la sympathie bien naturelle qu'éveille en moi le récit de vos
malheurs pour maudire l'attachement que Cocotte porte à celui-ci. En
effet, quoi de plus sottement prétentieux et de plus prétentieusement
ridicule qu'un Coq? quoi de plus égoïste et de plus occupé de soi-même?
quoi de plus trivial et de plus bas? et comme il porte bien tous ces
caractères-là dans l'expression de sa stupide beauté! Le Coq est
certainement ce que je connais de plus laid, à force d'être absurde.
«--Il y a bien des Poules qui ne sont pas de votre avis, monsieur, dit
mon jeune ami en soupirant; et l'amour de Cocotte est une triste preuve
de la supériorité que donne un physique avantageux, rehaussé d'une
grande assurance. Pendant un temps, trompé par le peu d'expérience que
j'ai des choses de la vie et par l'excès de mon amour, j'avais espéré
que ce dévouement profond et sans bornes serait compris tôt ou tard par
celle qui l'inspire; que du moins on me tiendrait compte de la victoire
qu'une passion insensée m'a fait remporter sur mes premiers penchants;
car, vous le savez, monsieur, je n'étais pas né pour une pareille
affection; et quoique l'éducation eût déjà bien modifié mes instincts,
j'avais peut-être eu quelque mérite à spiritualiser un attachement qui
se traduit ordinairement, du Renard à la Poule, d'une façon extrêmement
matérielle. Mais l'amour heureux est impitoyable; et Cocotte me voit
souffrir sans remords et presque sans s'en apercevoir. Mon rival jouit
de mes peines; car, au jeu de la fatuité et de l'insolence, il est
de première force. Mes amis indignés me méprisent et m'abandonnent:
je suis seul sur la terre; mon protecteur a fini ses jours dans une
retraite honorable; et je prendrais la vie en horreur, si cette folie,
qui absorbe toutes mes pensées, ne l'entourait pas encore, malgré le
tourment qu'elle me cause, d'un certain et inexprimable charme.
«Je vis pour voir celle que j'aime, et il faut que je la voie pour
vivre: c'est un cercle vicieux dans lequel je tourne comme un
malheureux écureuil dans sa cage; sans espoir et sans volonté de
sortir jamais de ma prison, je rôde autour de celle qui dérobe Cocotte
à l'appétit féroce de mes semblables, et à l'attachement le plus
passionné et le plus respectueux qui ait jamais été ressenti ici-bas.
Je sens que je dois porter jusqu'à la fin de mes ans le poids de ma
chaîne, et je ne m'en plaindrais pas, s'il m'était permis de penser
qu'avant le terme de ma vie et de mes douleurs je pourrai prouver à
cette créature adorable que j'étais digne de sa tendresse, ou du moins
de sa pitié!
«Vous êtes si rempli d'indulgence, monsieur, que les circonstances
toutes naturelles qui ont réuni nos deux existences ne vous seront
peut-être pas tout à fait indifférentes.
«Il faut donc, si vous le permettez, que je vous fasse assister à un
sanglant conciliabule qui eut lieu l'été dernier, et où le respect dû
à la mémoire de mon père me fit seul admettre; car, je vous l'ai déjà
dit, mon goût pour la vie contemplative et mon éducation excentrique
et humanitaire m'avaient toujours valu, de la part de mes proches,
les coups de patte et les sarcasmes les plus amers. D'ailleurs,
l'assistance que j'aurais pu prêter dans une échauffourée du genre
de celle dont il était question était une chose qui paraissait
généralement douteuse.
«Il s'agissait simplement de surprendre, pendant l'absence du maître et
de ses Chiens, la basse-cour de cette ferme que vous voyez ici près, et
d'y accomplir un massacre dont les seuls préparatifs vous eussent fait
dresser les cheveux sur la tête.--Pardon, dit-il en s'interrompant, je
ne remarquais pas que vous portiez perruque.
«Malgré la douceur de mon caractère, je me prêtai d'assez bonne
grâce à ce qu'on exigeait de moi: peut-être même, car un sot orgueil
s'introduit dans tous les sentiments humains, ne fus-je pas fâché de
prouver à mes amis, dans cette occasion dangereuse, que, tout rêveur
que j'étais, je ne manquais pas d'audace quand le moment et le souper
l'exigeaient; et puis, je vous avoue que ce complot, dont le souvenir
seul me fait frémir, ne me semblait pas alors aussi odieux qu'il
l'était réellement. C'est que je n'aimais pas encore; et il n'y a que
l'amour qui rende tout à fait bon ou tout à fait méchant. Le soir
venu, nous entrâmes triomphalement dans la cour peu défendue de la
ferme, et nous y vîmes, sans remords, nos victimes futures déjà presque
toutes livrées au sommeil. Vous savez que les Poules se couchent
habituellement de fort bonne heure. Une seule veillait encore: c'était
Cocotte.
«A sa vue, je ne sais quel trouble inconnu me saisit. Je crus d'abord
être entraîné vers elle par une propension naturelle, et je m'en
voulais de retrouver au fond de mon cœur ce vice de ma nature, que
l'éducation avait tant travaillé à détruire en moi; mais bientôt
je reconnus qu'un tout autre sentiment s'était emparé de mon être.
Je sentis ma férocité se fondre au feu de son regard; j'admirai sa
beauté: le danger qu'elle courait vint encore exalter mon amour. Que
vous dirai-je, monsieur? je l'aimais, je le lui dis; elle écouta mes
serments comme une personne habituée aux hommages; et je me retirai à
l'écart, complétement séduit, pour rêver au moyen de la sauver. Je vous
prie de remarquer que mon amour a commencé par une pensée qui n'était
pas de l'égoïsme. Ceci est assez rare pour qu'on y fasse attention.
«Lorsque je crus avoir assez réfléchi au parti que j'avais à prendre,
je revins vers ces Renards altérés de sang, dans la compagnie desquels
j'avais le malheur d'être compromis, et je les engageai d'un air
indifférent à manger quelques œufs à la coque, afin de s'ouvrir
l'appétit d'une manière décente, et ne pas passer pour des gloutons qui
n'ont jamais vu le monde.
«Ma proposition fut adoptée à une assez forte majorité, ce qui me
prouva que les Renards eux-mêmes se laissent facilement prendre par
l'amour-propre.
[Illustration: Je les engageai à manger quelques œufs à la coque.]
«Pendant ce temps, dévoré d'inquiétude, je cherchais en vain une
manière de faire comprendre à l'innocente Poulette dans quel péril elle
était tombée. Tout occupée de voir s'engloutir sous leur dent cruelle
l'espoir d'une nombreuse postérité, elle tendait à ses bourreaux une
tête languissante. J'étais au supplice. Déjà plusieurs des compagnes
de Cocotte avaient silencieusement passé du sommeil au trépas. Le Coq
dormait sur les deux oreilles, au milieu de son harem envahi; le moment
devenait pressant. La douleur de celle que j'aimais me rendait quelque
espoir: car elle l'absorbait tout entière; mais je ne pensais pas sans
horreur qu'un cri l'aurait tuée. Pour comble de tourment, mon tour
vint de faire sentinelle: il fallait abandonner Cocotte au milieu de
ces infâmes bandits. J'hésitais; une lumière soudaine vint illuminer
mon inquiétude. Je me précipitai à la porte; et au bout d'un moment,
par un adroit sauve qui peut, je jetai l'alarme parmi les Renards, la
plupart chargés déjà d'une autre proie, et d'ailleurs trop effrayés
pour songer au trésor qu'ils laissaient derrière eux. Je rentrai dans
la cour de la ferme; et ce ne fut qu'après m'être soigneusement assuré
du départ de nos compagnons que j'eus le courage de quitter Cocotte,
de me dérober à sa reconnaissance. Le souvenir de cette première
entrevue, quoique accompagnée de regrets qui sont presque des remords,
est un des seuls charmes qui soient restés à ma vie. Hélas! rien dans
ce qui a suivi cette soirée, où naquit et se développa mon amour,
n'était destiné à me la faire oublier. Je ne tardai pas à m'apercevoir,
car je la suivais partout et toujours, de la préférence marquée qui
était accordée à Cocotte par ce sultan criard que vous connaissez,
et je ne m'aveuglai pas non plus sur l'inclination naturelle qui la
portait à lui rendre amour pour amour.
«Ce n'était que promenades sentimentales, que grains de millet donnés
et repris, que petites manières engageantes et que cruautés étudiées;
enfin, monsieur, ce manége éternel des gens qui s'aiment, fort
ridiculisé par les autres, et effectivement bien ridicule, s'il n'était
pas si fort à envier.
«J'étais si habitué à être malheureux en tout, que cette découverte
me trouva préparé. Je souffris sans me plaindre, et non sans quelque
espérance.
«Les amants malheureux en ont toujours un peu, surtout quand ils disent
qu'ils n'en ont plus.
«Un jour que, selon ma coutume, je rôdais silencieusement autour de
la ferme, je fus témoin caché d'une scène qui rendit mon chagrin plus
inconsolable, sans ajouter au faible espoir que je m'obstinais à
nourrir encore. Je connais trop bien, pour mon malheur, les effets de
l'amour pour supposer que les mauvais traitements puissent l'éteindre
ou même l'affaiblir. Quand la personne est bien disposée, cela produit
presque invariablement l'effet contraire.
«Or, monsieur, cet Animal stupide frappait d'ongles et de bec ma
bien-aimée Cocotte, et moi, j'étais là, courroucé et muet, obligé de
subir cet affreux spectacle. Le besoin de venger celle que j'aimais
cédait à la crainte de la compromettre publiquement, et aussi, il
faut l'avouer, à celle de voir mon secours repoussé par l'adorable
cruelle que je serais venu défendre sans son consentement. Je souffrais
plus qu'elle, vous le comprenez, et ce n'était pas même sans quelque
amertume que je lisais dans ses yeux l'expression d'une résignation
absolue et entêtée. J'aurais de bon cœur dévoré ce manant; mais elle,
hélas! dans quelle douleur n'eût-elle pas été plongée!
«Cette pensée, que je sacrifiais mon ressentiment à son bonheur, me
rendit la patience de tout voir jusqu'au bout, et enfin le courage de
m'éloigner la mort dans l'âme, il est vrai, mais satisfait d'avoir
remporté sur mes passions la plus difficile de toutes les victoires.
«J'avais encore une lutte à soutenir avec moi-même, cependant. Ce Coq,
il faut le dire, n'avait aucun égard pour l'affection irréprochable de
sa jeune favorite, et ses infidélités étaient nombreuses. Cocotte était
trop aveuglée pour s'en apercevoir, et mon rôle de rival eût été de
l'avertir; mais je vous l'ai déjà souvent répété, monsieur, j'aimais
en elle jusqu'à cette tendresse si mal payée et si mal comprise, et je
n'aurais pas voulu conquérir un amour si désirable, en lui enlevant la
plus chère de ses illusions.
«Ces paroles vous semblent étranges dans ma bouche, je le vois;
souvent, lorsque je reviens sur une foule de sensations trop subtiles
pour être conservées au fond de la mémoire, et que, par conséquent,
j'ai dû omettre dans le récit que je vous fais, j'hésite aussi à me
comprendre.
«Alors, l'image et les préceptes de mon vieux et tendre professeur
se représentent à moi: la solitude, la rêverie, l'amour surtout, ont
achevé son ouvrage. Je suis bon, j'en suis sûr, et je me crois élevé,
par mes sentiments et mon intelligence, au-dessus de ceux de mon
espèce; mais évidemment, je suis aussi bien plus malheureux. Parmi
vous, n'en est-il pas toujours ainsi?
«Qu'ajouterai-je encore? Les incidents d'un amour qui n'est pas partagé
sont peu variés, et je suis étonné que, lorsqu'on a beaucoup souffert,
on n'ait rien à raconter; c'est un dédommagement pour bien des gens,
et peut-être l'éprouverais-je. Quoi qu'il en soit, vous devez avoir
maintenant une idée de ma triste existence, et ma seule ambition était
d'être plaint quelque jour par une âme d'élite. La seule fois que j'aie
rencontré Cocotte, et que j'aie pu lui parler librement de mon amour,
si je puis donner le nom de liberté à l'embarras qui enchaînait mes
mouvements et ma langue, elle m'a témoigné, comme je m'y attendais,
un si profond dédain, elle a répondu à mes protestations et à mes
serments par un ton de raillerie si froide, que j'ai juré de mourir
plutôt que de l'importuner davantage du récit de mon déplorable amour.
Je me contente de veiller sur elle et sur son amant, et d'éloigner de
cette maison les Animaux nuisibles et malfaisants. Je n'en redoute
plus qu'un, et, malheureusement, celui-là, il est partout, et presque
partout il fait du mal. C'est l'Homme.
«Maintenant, ajouta-t-il, permettez que je me sépare de vous. Voici
l'heure où le soleil va se coucher, et je ne dormirais pas si je
manquais le moment où je puis voir Cocotte sauter gracieusement sur
l'échelle qui monte au poulailler. Souvenez-vous de moi, monsieur, et
quand on vous dira que les Renards sont méchants, n'oubliez pas que
vous avez connu un Renard sensible, et, par conséquent, malheureux.»
[Illustration: Elle a répondu à mes protestations et à mes serments par
un ton de raillerie si froide, que j'ai juré de mourir...]
«Est-ce fini? dis-je.
--Sans doute, reprit Breloque, à moins cependant que vous n'ayez pris
assez d'intérêt à mes personnages pour désirer savoir ce qu'ils sont
devenus?
--Ce n'est jamais l'intérêt qui me guide, répliquai-je, mais j'aime
assez que chaque chose soit à sa place; et mieux vaut savoir ce que ces
gens-là font pour le moment, que de risquer de les rencontrer quelque
part où ils n'auraient que faire, et où je pourrais me dispenser
d'aller.
--Eh bien, monsieur, cet ennemi que l'exquise raison de mon jeune
ami avait appris à connaître, cet être chez qui le désœuvrement et
l'orgueil ont civilisé la férocité et la barbarie, cet Homme, puisqu'il
faut l'appeler par son nom, est venu appliquer à l'infortunée Cocotte
une ancienne idée de Poule au riz, qui avait fait déjà bien des
victimes parmi les Poules et parmi ceux qui les mangent, car c'est une
détestable chose; mais je ne m'en plains pas, il faut que justice se
fasse!
«Elle a succombé, et son malheureux amant, attiré par ses cris, a payé
de sa vie un dévouement dont on n'a guère d'exemples chez nous. Je
n'en connaissais qu'un, et l'autre soir on m'a prouvé, plus clairement
que deux et deux font quatre, que mon héros était bon à pendre, ce qui
fait que j'ai maintenant le cœur très-dur, de peur d'être sensible
injustement.
--On ne saurait prendre trop de précautions. Et le Coq?
--Tenez, écoutez; le voilà qui chante!
--Bah! le même?
--Et qu'importe, mon Dieu! que l'individu soit changé, si les
sentiments de l'autre revivent dans celui-là, si c'est toujours le même
égoïsme, la même brutalité, la même sottise?
--Allons au fond des choses, mon ami Breloque, lui dis-je. Je crois que
vous ne lui avez pas encore pardonné la fuite de l'Apollon?
--Oh! détrompez-vous. Je crois pouvoir affirmer que mon cœur n'a jamais
gardé rancune à personne en particulier; c'est pour cela que j'ai
peut-être le droit de haïr beaucoup de choses en général.
--N'auriez-vous pas pour les Coqs la même haine de préjugé que j'ai,
moi, pour les Renards? Je serais bien libre de vous faire un conte
fantastique sur ceux-ci, comme vous m'en avez fait un sur ceux-là.
N'ayez-pas peur, je m'en garderai bien; et d'ailleurs, vous ne
croiriez pas plus au mien que je ne crois au vôtre, parce qu'il est
déraisonnable de se mettre en guerre avec les idées reçues, et de dire
des absurdités que personne n'a jamais dites.
--Je voudrais, répliqua Breloque, qu'on me démontrât l'urgence d'être
en accord parfait avec tout ce qui est reçu depuis le déluge et
peut-être auparavant, quand on fait un conte, et de dire des absurdités
que tout le monde a déjà dites.
[Illustration: Mon héros était bon à pendre.]
--Nous pourrions discuter cela jusqu'à demain, et c'est ce que nous
ne ferons pas; mais permettez-moi de penser que si le Coq n'offre pas
le modèle de toutes les vertus, si sa délicatesse, sa grandeur et sa
générosité peuvent être mises en doute, il ne faudrait cependant pas
trop conseiller aux Poules une confiance absolue dans le dévouement et
la sensibilité du Renard. Pour moi, je ne suis pas du tout convaincu,
et je cherche encore quel intérêt votre Renard a pu avoir à se conduire
comme il l'a fait. Si je le découvre, je l'aimerai moins, mais je le
comprendrai mieux.
--C'est un grand malheur, mon ami, croyez-le bien, reprit tristement
Breloque, de ne jamais voir que le mauvais côté des choses. Il m'est
souvent venu à la pensée que si l'adorateur de Cocotte avait réussi à
s'en faire aimer, le premier usage qu'il aurait fait de son autorité,
eût été de la croquer.
--Cela, je n'en doute pas un instant.
--Hélas! ni moi non plus, monsieur, mais j'en suis bien fâché.»
CHARLES NODIER.
[Illustration]
GUIDE-ANE
A L'USAGE
DES ANIMAUX QUI VEULENT PARVENIR AUX HONNEURS
MESSIEURS les Rédacteurs, les Anes sentent le besoin de s'opposer,
à la Tribune Animale, contre l'injuste opinion qui fait de leur nom
un symbole de bêtise. Si la capacité manque à celui qui vous envoie
cette écriture, on ne dira pas du moins qu'il ait manqué de courage.
Et d'abord, si quelque philosophe examine un jour la bêtise dans ses
rapports avec la société, peut-être trouvera-t-on que le bonheur se
comporte absolument comme un Ane. Puis, sans les Anes, les majorités ne
se formeraient pas: ainsi l'Ane peut passer pour le type du gouverné.
Mais mon intention n'est pas de parler politique. Je m'en tiens à
montrer que nous avons beaucoup plus de chances que les gens d'esprit
pour arriver aux honneurs, nous ou ceux qui sont faits à notre image:
songez que l'Ane parvenu qui vous adresse cet intéressant Mémoire vit
aux dépens d'une grande nation, et qu'il est logé, sans princesse,
hélas! aux frais du gouvernement britannique dont les prétentions
puritaines vous ont été dévoilées par une Chatte.