--Comme je ne pense pas, continua-t-il, que vous attachiez la moindre

prétention au mot que vous venez de dire, et qui n'est pas neuf, je

ne m'interromprai pas davantage. Un jour donc que je m'étais laissé

entraîner à la poursuite d'un merveilleux _Apollon_, dans les montagnes

de la Franche-Comté, je m'arrêtai hors d'haleine dans une petite

clairière où il m'avait conduit. Je pensais qu'il profiterait de ce

moment pour m'échapper tout à fait; mais, soit insolence et raillerie,

soit qu'il fût fatigué aussi du chemin qu'il m'avait fait faire, il se

posa sur une plante longue et flexible qui s'inclinait sous son poids,

et là, sembla m'attendre et me narguer. Je réunis avec indignation les

forces qui me restaient, et je m'apprêtai à le surprendre. J'arrivais

à pas de loup, l'œil fixe, le jarret tendu, dans une attitude aussi

incommode que disgracieuse, mais le cœur rempli d'une émotion que vous

devez comprendre, lorsqu'un méchant Coq, qui était dans ces environs,

entonna de sa voix glapissante son insupportable chanson. L'_Apollon_

partit, et je ne pus pas lui en vouloir, j'étais prêt à en faire

autant. Mais la perte de mon beau Papillon me laissait inconsolable;

je m'assis au pied d'un arbre, et je me répandis en injures contre le

stupide Animal qui venait de me ravir le fruit de tant d'heures pleines

d'illusions, et de tant de fatigues fort réelles. Je le menaçai de tous

les genres de mort, et, dans ma colère, j'allai même, je l'avoue avec

horreur, jusqu'à préméditer la boulette empoisonnée. Au moment où je me

délectais dans ces préparatifs coupables, je sentis une patte se poser

sur mon bras, et je vis deux yeux très-doux se fixer sur mes yeux.

C'était un jeune Renard, monsieur, de la plus charmante tournure; tout

son extérieur prévenait d'abord en sa faveur: on lisait dans son regard

la noblesse et la loyauté de son caractère, et quoique prévenu alors,

comme vous l'êtes encore vous-même, contre cette espèce infortunée, je

ne pus m'empêcher de me sentir tout à fait porté d'affection pour celui

qui était auprès de moi.

«Ce sensible Animal avait entendu les menaces que j'avais adressées au

Coq, dans la soif de vengeance dont j'étais possédé.

«--Ne faites pas cela, monsieur,» me dit-il avec un son de voix si

triste, que j'en fus ému jusqu'aux larmes; «elle en mourrait de

chagrin.» Je ne comprenais pas parfaitement.

«--Qui, elle? hasardai-je.

«--Cocotte,» me répondit-il avec une douce simplicité.

«Je n'étais pas beaucoup plus avancé. Pourtant j'entrevoyais une

histoire d'amour, et je les ai toujours passionnément aimées. Et vous?

--Cela dépend des circonstances, dis-je en secouant la tête.

--Oh! alors si cela dépend de quelque chose, dites franchement que vous

ne les aimez pas. Il faudra cependant vous résigner à entendre celle-ci

ou à dire pourquoi.

--Je dirais tout de suite pourquoi, si je ne craignais pas de vous

humilier; mais j'aime mieux prendre mon parti bravement et écouter

votre histoire. On ne meurt pas d'ennui.

--Cela, c'est un bruit qu'on répand, mais il ne faut pas s'y fier.

Je connais des gens qui en ont été bien près. Je reviens à mon

Renard. «--Monsieur, repris-je, vous me semblez malheureux, et vous

m'intéressez vivement. Si je pouvais vous servir, croyez que je vous

serais fort obligé d'user de moi comme d'un ami véritable.» Touché par

ces offres cordiales, il saisit ma main.

«--Je vous remercie, me dit-il; mon chagrin est du nombre de ceux qui

doivent rester sans soulagement; car il n'est au pouvoir de personne de

faire qu'elle m'aime, et qu'elle n'en aime pas un autre.

«--Cocotte? dis-je doucement.

«--Cocotte,» reprit-il avec un soupir.

«Le plus grand service qu'on puisse rendre à un amoureux, quand on ne

peut pas lui ôter son amour, c'est de l'écouter parler. Il n'y a rien

de plus heureux qu'un amant malheureux qui conte ses peines. Pénétré

de ces vérités, je lui demandai sa confiance, et je l'obtins sans

difficulté.

«La confiance est la première manie de l'amour.

«--Monsieur, me dit cet intéressant quadrupède, puisque vous êtes assez

bon pour désirer que je vous raconte quelques-uns des incidents de la

triste vie que je mène, il faut nécessairement que je reprenne les

choses d'un peu haut; car mon malheur date presque de ma naissance.

«Je dois le jour au plus habile d'entre les Renards, et je ne lui dois

que cela, aucune de ses brillantes qualités n'ayant pu prospérer en

moi. L'air que je respirais, tout imprégné de malice et d'hypocrisie,

me pesait et me révoltait. Aussitôt que je me trouvai livré à mes

inclinations, je cherchai la société des Animaux qui étaient le plus

antipathiques à ceux de ma race. Il me semblait me venger ainsi des

Renards, que je détestais; et de la nature, qui m'avait inspiré des

goûts si peu en harmonie avec ceux de mes frères. Un gros Dogue,

avec lequel je m'étais lié, m'avait appris à aimer et à protéger les

faibles; et je passais de longues heures à écouter ses leçons. La vertu

n'avait pas seulement en lui un admirateur passionné, mais encore un

disciple fervent; et la première fois que je le vis mettre sa théorie

en pratique, ce fut pour me sauver la vie. Le garde champêtre le plus

sot qui soit dans le royaume me surprit dans la vigne de son maître,

un jour que la chaleur accablante m'y avait fait chercher un abri

et un raisin. Je fus ignominieusement arrêté et conduit devant le

propriétaire, revêtu d'une haute dignité municipale et dont l'attitude

redoutable n'était pas faite pour calmer mon appréhension.

[Illustration]

«Cependant, monsieur, cet être fort et superbe était en même temps le

meilleur des Animaux; il me pardonna, m'admit à sa table, et me nourrit

des leçons de sagesse et de morale, qu'il avait puisées dans les plus

grands auteurs, indépendamment d'autres aliments qu'il se plaisait à me

fournir avec abondance.

[Illustration]

«Je lui dois tout, monsieur, la sensibilité de mon cœur, la culture de

mon esprit et jusqu'au bonheur de pouvoir converser aujourd'hui avec

vous. Hélas! je n'avais pas encore trouvé jusqu'ici qu'il eût acquis

des droits à ma reconnaissance en me laissant la vie. Mais passons. Une

foule de chagrins et de déboires, sur lesquels je ne m'appesantirai

pas, car ils ne seraient pour vous d'aucun intérêt, ont marqué chaque

époque de mon existence, jusqu'au jour fatal et charmant où, comme

Roméo, je donnai tout mon amour à une créature de laquelle la haine qui

divisait nos deux familles semblait m'avoir séparé pour jamais. Mais,

moins heureux que lui, je ne fus pas aimé!»

«Je l'interrompis avec surprise.

«--Quelle est donc, m'écriai-je, la beauté assez insensible pour ne pas

répondre à tant d'amour? Quel est le héros idéal et vainqueur qui a pu

vous être préféré? car, vous l'avez dit, Cocotte en aime un autre.

«--Cette beauté, monsieur, reprit-il d'un air humilié, c'est une Poule,

et mon rival est un Coq.

«Je demeurai confondu.

«--Monsieur, lui dis-je avec autant de calme que cela me fut possible,

ne croyez pas qu'une inimitié récente et personnelle répande la

moindre influence sur mon opinion à l'égard de cet Animal. Je me crois

au-dessus de cela. Mais toute ma vie j'ai professé un si souverain

mépris pour les individus de cette espèce, que je n'avais pas besoin

de la sympathie bien naturelle qu'éveille en moi le récit de vos

malheurs pour maudire l'attachement que Cocotte porte à celui-ci. En

effet, quoi de plus sottement prétentieux et de plus prétentieusement

ridicule qu'un Coq? quoi de plus égoïste et de plus occupé de soi-même?

quoi de plus trivial et de plus bas? et comme il porte bien tous ces

caractères-là dans l'expression de sa stupide beauté! Le Coq est

certainement ce que je connais de plus laid, à force d'être absurde.

«--Il y a bien des Poules qui ne sont pas de votre avis, monsieur, dit

mon jeune ami en soupirant; et l'amour de Cocotte est une triste preuve

de la supériorité que donne un physique avantageux, rehaussé d'une

grande assurance. Pendant un temps, trompé par le peu d'expérience que

j'ai des choses de la vie et par l'excès de mon amour, j'avais espéré

que ce dévouement profond et sans bornes serait compris tôt ou tard par

celle qui l'inspire; que du moins on me tiendrait compte de la victoire

qu'une passion insensée m'a fait remporter sur mes premiers penchants;

car, vous le savez, monsieur, je n'étais pas né pour une pareille

affection; et quoique l'éducation eût déjà bien modifié mes instincts,

j'avais peut-être eu quelque mérite à spiritualiser un attachement qui

se traduit ordinairement, du Renard à la Poule, d'une façon extrêmement

matérielle. Mais l'amour heureux est impitoyable; et Cocotte me voit

souffrir sans remords et presque sans s'en apercevoir. Mon rival jouit

de mes peines; car, au jeu de la fatuité et de l'insolence, il est

de première force. Mes amis indignés me méprisent et m'abandonnent:

je suis seul sur la terre; mon protecteur a fini ses jours dans une

retraite honorable; et je prendrais la vie en horreur, si cette folie,

qui absorbe toutes mes pensées, ne l'entourait pas encore, malgré le

tourment qu'elle me cause, d'un certain et inexprimable charme.

«Je vis pour voir celle que j'aime, et il faut que je la voie pour

vivre: c'est un cercle vicieux dans lequel je tourne comme un

malheureux écureuil dans sa cage; sans espoir et sans volonté de

sortir jamais de ma prison, je rôde autour de celle qui dérobe Cocotte

à l'appétit féroce de mes semblables, et à l'attachement le plus

passionné et le plus respectueux qui ait jamais été ressenti ici-bas.

Je sens que je dois porter jusqu'à la fin de mes ans le poids de ma

chaîne, et je ne m'en plaindrais pas, s'il m'était permis de penser

qu'avant le terme de ma vie et de mes douleurs je pourrai prouver à

cette créature adorable que j'étais digne de sa tendresse, ou du moins

de sa pitié!

«Vous êtes si rempli d'indulgence, monsieur, que les circonstances

toutes naturelles qui ont réuni nos deux existences ne vous seront

peut-être pas tout à fait indifférentes.

«Il faut donc, si vous le permettez, que je vous fasse assister à un

sanglant conciliabule qui eut lieu l'été dernier, et où le respect dû

à la mémoire de mon père me fit seul admettre; car, je vous l'ai déjà

dit, mon goût pour la vie contemplative et mon éducation excentrique

et humanitaire m'avaient toujours valu, de la part de mes proches,

les coups de patte et les sarcasmes les plus amers. D'ailleurs,

l'assistance que j'aurais pu prêter dans une échauffourée du genre

de celle dont il était question était une chose qui paraissait

généralement douteuse.

«Il s'agissait simplement de surprendre, pendant l'absence du maître et

de ses Chiens, la basse-cour de cette ferme que vous voyez ici près, et

d'y accomplir un massacre dont les seuls préparatifs vous eussent fait

dresser les cheveux sur la tête.--Pardon, dit-il en s'interrompant, je

ne remarquais pas que vous portiez perruque.

«Malgré la douceur de mon caractère, je me prêtai d'assez bonne

grâce à ce qu'on exigeait de moi: peut-être même, car un sot orgueil

s'introduit dans tous les sentiments humains, ne fus-je pas fâché de

prouver à mes amis, dans cette occasion dangereuse, que, tout rêveur

que j'étais, je ne manquais pas d'audace quand le moment et le souper

l'exigeaient; et puis, je vous avoue que ce complot, dont le souvenir

seul me fait frémir, ne me semblait pas alors aussi odieux qu'il

l'était réellement. C'est que je n'aimais pas encore; et il n'y a que

l'amour qui rende tout à fait bon ou tout à fait méchant. Le soir

venu, nous entrâmes triomphalement dans la cour peu défendue de la

ferme, et nous y vîmes, sans remords, nos victimes futures déjà presque

toutes livrées au sommeil. Vous savez que les Poules se couchent

habituellement de fort bonne heure. Une seule veillait encore: c'était

Cocotte.

«A sa vue, je ne sais quel trouble inconnu me saisit. Je crus d'abord

être entraîné vers elle par une propension naturelle, et je m'en

voulais de retrouver au fond de mon cœur ce vice de ma nature, que

l'éducation avait tant travaillé à détruire en moi; mais bientôt

je reconnus qu'un tout autre sentiment s'était emparé de mon être.

Je sentis ma férocité se fondre au feu de son regard; j'admirai sa

beauté: le danger qu'elle courait vint encore exalter mon amour. Que

vous dirai-je, monsieur? je l'aimais, je le lui dis; elle écouta mes

serments comme une personne habituée aux hommages; et je me retirai à

l'écart, complétement séduit, pour rêver au moyen de la sauver. Je vous

prie de remarquer que mon amour a commencé par une pensée qui n'était

pas de l'égoïsme. Ceci est assez rare pour qu'on y fasse attention.

«Lorsque je crus avoir assez réfléchi au parti que j'avais à prendre,

je revins vers ces Renards altérés de sang, dans la compagnie desquels

j'avais le malheur d'être compromis, et je les engageai d'un air

indifférent à manger quelques œufs à la coque, afin de s'ouvrir

l'appétit d'une manière décente, et ne pas passer pour des gloutons qui

n'ont jamais vu le monde.

«Ma proposition fut adoptée à une assez forte majorité, ce qui me

prouva que les Renards eux-mêmes se laissent facilement prendre par

l'amour-propre.

[Illustration: Je les engageai à manger quelques œufs à la coque.]

«Pendant ce temps, dévoré d'inquiétude, je cherchais en vain une

manière de faire comprendre à l'innocente Poulette dans quel péril elle

était tombée. Tout occupée de voir s'engloutir sous leur dent cruelle

l'espoir d'une nombreuse postérité, elle tendait à ses bourreaux une

tête languissante. J'étais au supplice. Déjà plusieurs des compagnes

de Cocotte avaient silencieusement passé du sommeil au trépas. Le Coq

dormait sur les deux oreilles, au milieu de son harem envahi; le moment

devenait pressant. La douleur de celle que j'aimais me rendait quelque

espoir: car elle l'absorbait tout entière; mais je ne pensais pas sans

horreur qu'un cri l'aurait tuée. Pour comble de tourment, mon tour

vint de faire sentinelle: il fallait abandonner Cocotte au milieu de

ces infâmes bandits. J'hésitais; une lumière soudaine vint illuminer

mon inquiétude. Je me précipitai à la porte; et au bout d'un moment,

par un adroit sauve qui peut, je jetai l'alarme parmi les Renards, la

plupart chargés déjà d'une autre proie, et d'ailleurs trop effrayés

pour songer au trésor qu'ils laissaient derrière eux. Je rentrai dans

la cour de la ferme; et ce ne fut qu'après m'être soigneusement assuré

du départ de nos compagnons que j'eus le courage de quitter Cocotte,

de me dérober à sa reconnaissance. Le souvenir de cette première

entrevue, quoique accompagnée de regrets qui sont presque des remords,

est un des seuls charmes qui soient restés à ma vie. Hélas! rien dans

ce qui a suivi cette soirée, où naquit et se développa mon amour,

n'était destiné à me la faire oublier. Je ne tardai pas à m'apercevoir,

car je la suivais partout et toujours, de la préférence marquée qui

était accordée à Cocotte par ce sultan criard que vous connaissez,

et je ne m'aveuglai pas non plus sur l'inclination naturelle qui la

portait à lui rendre amour pour amour.

«Ce n'était que promenades sentimentales, que grains de millet donnés

et repris, que petites manières engageantes et que cruautés étudiées;

enfin, monsieur, ce manége éternel des gens qui s'aiment, fort

ridiculisé par les autres, et effectivement bien ridicule, s'il n'était

pas si fort à envier.

«J'étais si habitué à être malheureux en tout, que cette découverte

me trouva préparé. Je souffris sans me plaindre, et non sans quelque

espérance.

«Les amants malheureux en ont toujours un peu, surtout quand ils disent

qu'ils n'en ont plus.

«Un jour que, selon ma coutume, je rôdais silencieusement autour de

la ferme, je fus témoin caché d'une scène qui rendit mon chagrin plus

inconsolable, sans ajouter au faible espoir que je m'obstinais à

nourrir encore. Je connais trop bien, pour mon malheur, les effets de

l'amour pour supposer que les mauvais traitements puissent l'éteindre

ou même l'affaiblir. Quand la personne est bien disposée, cela produit

presque invariablement l'effet contraire.

«Or, monsieur, cet Animal stupide frappait d'ongles et de bec ma

bien-aimée Cocotte, et moi, j'étais là, courroucé et muet, obligé de

subir cet affreux spectacle. Le besoin de venger celle que j'aimais

cédait à la crainte de la compromettre publiquement, et aussi, il

faut l'avouer, à celle de voir mon secours repoussé par l'adorable

cruelle que je serais venu défendre sans son consentement. Je souffrais

plus qu'elle, vous le comprenez, et ce n'était pas même sans quelque

amertume que je lisais dans ses yeux l'expression d'une résignation

absolue et entêtée. J'aurais de bon cœur dévoré ce manant; mais elle,

hélas! dans quelle douleur n'eût-elle pas été plongée!

«Cette pensée, que je sacrifiais mon ressentiment à son bonheur, me

rendit la patience de tout voir jusqu'au bout, et enfin le courage de

m'éloigner la mort dans l'âme, il est vrai, mais satisfait d'avoir

remporté sur mes passions la plus difficile de toutes les victoires.

«J'avais encore une lutte à soutenir avec moi-même, cependant. Ce Coq,

il faut le dire, n'avait aucun égard pour l'affection irréprochable de

sa jeune favorite, et ses infidélités étaient nombreuses. Cocotte était

trop aveuglée pour s'en apercevoir, et mon rôle de rival eût été de

l'avertir; mais je vous l'ai déjà souvent répété, monsieur, j'aimais

en elle jusqu'à cette tendresse si mal payée et si mal comprise, et je

n'aurais pas voulu conquérir un amour si désirable, en lui enlevant la

plus chère de ses illusions.

«Ces paroles vous semblent étranges dans ma bouche, je le vois;

souvent, lorsque je reviens sur une foule de sensations trop subtiles

pour être conservées au fond de la mémoire, et que, par conséquent,

j'ai dû omettre dans le récit que je vous fais, j'hésite aussi à me

comprendre.

«Alors, l'image et les préceptes de mon vieux et tendre professeur

se représentent à moi: la solitude, la rêverie, l'amour surtout, ont

achevé son ouvrage. Je suis bon, j'en suis sûr, et je me crois élevé,

par mes sentiments et mon intelligence, au-dessus de ceux de mon

espèce; mais évidemment, je suis aussi bien plus malheureux. Parmi

vous, n'en est-il pas toujours ainsi?

«Qu'ajouterai-je encore? Les incidents d'un amour qui n'est pas partagé

sont peu variés, et je suis étonné que, lorsqu'on a beaucoup souffert,

on n'ait rien à raconter; c'est un dédommagement pour bien des gens,

et peut-être l'éprouverais-je. Quoi qu'il en soit, vous devez avoir

maintenant une idée de ma triste existence, et ma seule ambition était

d'être plaint quelque jour par une âme d'élite. La seule fois que j'aie

rencontré Cocotte, et que j'aie pu lui parler librement de mon amour,

si je puis donner le nom de liberté à l'embarras qui enchaînait mes

mouvements et ma langue, elle m'a témoigné, comme je m'y attendais,

un si profond dédain, elle a répondu à mes protestations et à mes

serments par un ton de raillerie si froide, que j'ai juré de mourir

plutôt que de l'importuner davantage du récit de mon déplorable amour.

Je me contente de veiller sur elle et sur son amant, et d'éloigner de

cette maison les Animaux nuisibles et malfaisants. Je n'en redoute

plus qu'un, et, malheureusement, celui-là, il est partout, et presque

partout il fait du mal. C'est l'Homme.

«Maintenant, ajouta-t-il, permettez que je me sépare de vous. Voici

l'heure où le soleil va se coucher, et je ne dormirais pas si je

manquais le moment où je puis voir Cocotte sauter gracieusement sur

l'échelle qui monte au poulailler. Souvenez-vous de moi, monsieur, et

quand on vous dira que les Renards sont méchants, n'oubliez pas que

vous avez connu un Renard sensible, et, par conséquent, malheureux.»

[Illustration: Elle a répondu à mes protestations et à mes serments par

un ton de raillerie si froide, que j'ai juré de mourir...]

«Est-ce fini? dis-je.

--Sans doute, reprit Breloque, à moins cependant que vous n'ayez pris

assez d'intérêt à mes personnages pour désirer savoir ce qu'ils sont

devenus?

--Ce n'est jamais l'intérêt qui me guide, répliquai-je, mais j'aime

assez que chaque chose soit à sa place; et mieux vaut savoir ce que ces

gens-là font pour le moment, que de risquer de les rencontrer quelque

part où ils n'auraient que faire, et où je pourrais me dispenser

d'aller.

--Eh bien, monsieur, cet ennemi que l'exquise raison de mon jeune

ami avait appris à connaître, cet être chez qui le désœuvrement et

l'orgueil ont civilisé la férocité et la barbarie, cet Homme, puisqu'il

faut l'appeler par son nom, est venu appliquer à l'infortunée Cocotte

une ancienne idée de Poule au riz, qui avait fait déjà bien des

victimes parmi les Poules et parmi ceux qui les mangent, car c'est une

détestable chose; mais je ne m'en plains pas, il faut que justice se

fasse!

«Elle a succombé, et son malheureux amant, attiré par ses cris, a payé

de sa vie un dévouement dont on n'a guère d'exemples chez nous. Je

n'en connaissais qu'un, et l'autre soir on m'a prouvé, plus clairement

que deux et deux font quatre, que mon héros était bon à pendre, ce qui

fait que j'ai maintenant le cœur très-dur, de peur d'être sensible

injustement.

--On ne saurait prendre trop de précautions. Et le Coq?

--Tenez, écoutez; le voilà qui chante!

--Bah! le même?

--Et qu'importe, mon Dieu! que l'individu soit changé, si les

sentiments de l'autre revivent dans celui-là, si c'est toujours le même

égoïsme, la même brutalité, la même sottise?

--Allons au fond des choses, mon ami Breloque, lui dis-je. Je crois que

vous ne lui avez pas encore pardonné la fuite de l'Apollon?

--Oh! détrompez-vous. Je crois pouvoir affirmer que mon cœur n'a jamais

gardé rancune à personne en particulier; c'est pour cela que j'ai

peut-être le droit de haïr beaucoup de choses en général.

--N'auriez-vous pas pour les Coqs la même haine de préjugé que j'ai,

moi, pour les Renards? Je serais bien libre de vous faire un conte

fantastique sur ceux-ci, comme vous m'en avez fait un sur ceux-là.

N'ayez-pas peur, je m'en garderai bien; et d'ailleurs, vous ne

croiriez pas plus au mien que je ne crois au vôtre, parce qu'il est

déraisonnable de se mettre en guerre avec les idées reçues, et de dire

des absurdités que personne n'a jamais dites.

--Je voudrais, répliqua Breloque, qu'on me démontrât l'urgence d'être

en accord parfait avec tout ce qui est reçu depuis le déluge et

peut-être auparavant, quand on fait un conte, et de dire des absurdités

que tout le monde a déjà dites.

[Illustration: Mon héros était bon à pendre.]

--Nous pourrions discuter cela jusqu'à demain, et c'est ce que nous

ne ferons pas; mais permettez-moi de penser que si le Coq n'offre pas

le modèle de toutes les vertus, si sa délicatesse, sa grandeur et sa

générosité peuvent être mises en doute, il ne faudrait cependant pas

trop conseiller aux Poules une confiance absolue dans le dévouement et

la sensibilité du Renard. Pour moi, je ne suis pas du tout convaincu,

et je cherche encore quel intérêt votre Renard a pu avoir à se conduire

comme il l'a fait. Si je le découvre, je l'aimerai moins, mais je le

comprendrai mieux.

--C'est un grand malheur, mon ami, croyez-le bien, reprit tristement

Breloque, de ne jamais voir que le mauvais côté des choses. Il m'est

souvent venu à la pensée que si l'adorateur de Cocotte avait réussi à

s'en faire aimer, le premier usage qu'il aurait fait de son autorité,

eût été de la croquer.

--Cela, je n'en doute pas un instant.

--Hélas! ni moi non plus, monsieur, mais j'en suis bien fâché.»

CHARLES NODIER.

[Illustration]

GUIDE-ANE

A L'USAGE

DES ANIMAUX QUI VEULENT PARVENIR AUX HONNEURS

MESSIEURS les Rédacteurs, les Anes sentent le besoin de s'opposer,

à la Tribune Animale, contre l'injuste opinion qui fait de leur nom

un symbole de bêtise. Si la capacité manque à celui qui vous envoie

cette écriture, on ne dira pas du moins qu'il ait manqué de courage.

Et d'abord, si quelque philosophe examine un jour la bêtise dans ses

rapports avec la société, peut-être trouvera-t-on que le bonheur se

comporte absolument comme un Ane. Puis, sans les Anes, les majorités ne

se formeraient pas: ainsi l'Ane peut passer pour le type du gouverné.

Mais mon intention n'est pas de parler politique. Je m'en tiens à

montrer que nous avons beaucoup plus de chances que les gens d'esprit

pour arriver aux honneurs, nous ou ceux qui sont faits à notre image:

songez que l'Ane parvenu qui vous adresse cet intéressant Mémoire vit

aux dépens d'une grande nation, et qu'il est logé, sans princesse,

hélas! aux frais du gouvernement britannique dont les prétentions

puritaines vous ont été dévoilées par une Chatte.

Vie privée et publique des animaux · 第 17 / 41 段