le Sphinx nous présentait une charmante figure de Religieuse à ailes
grises. Le Hanneton m'apprit que ces contradictions entre le dire
et le faire étaient choses communes en ce temps-ci. Il me conduisit
ensuite dans une réunion de Cochenilles infatuées du rouge ardent, qui
étalaient gauchement leurs couleurs crues sur des feuilles mortes.
«Mes amis, criait une de ces Cochenilles, il n'y eut jamais qu'une
belle époque pour les arts.»
Je me hasardai à dire qu'on avait toujours cité quatre grands siècles,
mais que j'accorderais volontiers la prééminence à l'un d'eux sur
les trois autres. Je croyais émettre une banalité pour amener un
sujet quelconque sur le tapis, mais lorsque j'eus prononcé le mot
d'antiquité, une clameur m'apprit que je venais de lâcher une sottise.
«L'antiquité, reprit la Cochenille, c'est une époque d'enfance et de
misère. Les Insectes n'étaient alors que des Chrysalides aveugles.
--Vous donnez donc l'avantage au siècle d'Auguste?»
Un nouveau cri plus ironique que le premier me coupa la parole.
«Le siècle d'Auguste! qu'est-ce que c'est? Nous ne connaissons pas le
siècle d'Auguste.
--Peut-être avez-vous raison de croire que la renaissance...
--La renaissance est un temps de décadence.
--Excusez-moi, je n'y songeais pas. Le mot l'indique assez: on comprend
que renaître veut dire décroître.
--Sans doute. Cela est clair.
--Reste donc le grand siècle dix-septième.»
A ces mots, un hourra général d'indignation couvrit ma voix.
«Quel est ce Coléoptère iroquois? s'écrièrent en chœur les Cochenilles.
Vous avez donc vécu dans un trou? Apprenez que tout ce qui est
connu, admis, sanctionné par la postérité, nous le méconnaissons,
nous le démolissons, nous le réduisons à zéro. Tout ce qui est, au
contraire, ignoré, obscur, plongé dans la poussière de l'oubli, nous le
nettoyons, nous le ressuscitons, nous l'exaltons, nous le restaurons
du vernis de notre enthousiasme. Comme on vous le disait donc, il n'y
eut jamais qu'une belle et grande époque; elle a duré vingt ans et
trois mois; ce fut vers l'an 1021, et chez les Sarrasins, du temps
d'Averrhoès. Les arts ont extrêmement fleuri alors dans un petit bourg
de l'Afrique orientale. En comparaison de cette époque-là, il n'y avait
rien qui vaille dans les quatre siècles qu'on cite éternellement.»
Je me penchai vers mon guide.
«Allons voir d'autres Animaux, lui dis-je à l'oreille.
--Bien volontiers.»
Le Hanneton prit son vol à travers le jardin, et me conduisit dans un
endroit que je ne connaissais pas. Son nom lui venait d'une ancienne
chaussée sur laquelle on l'avait établi. Mon compagnon entra dans une
belle tulipe richement tendue à l'intérieur, où j'aperçus une foule
d'Insectes variés.
«Vous voyez, me dit le Hanneton, toute la race entomique. Il y a
des Paons, des Amiraux, des Maréchaux, des Princes, des Comtes, des
Caniculaires, des Pouparts, des Satyres, voire même des Vulcains et des
Argus.»
Vous savez que, nous autres Scarabées, nous descendons d'une race
d'Insectes égyptiens habitués de longue main à déchiffrer les
hiéroglyphes de la physionomie et à lire couramment l'almanach du
visage. Je compris tout de suite que dans cette société brillante les
femelles rangées en cercle et parées de leurs plus beaux atours ne
songeaient qu'à se toiser entre elles des pieds à la tête. On voyait
que chacune d'elles épluchait avec soin la toilette de ses voisines.
Pendant ce temps-là, les mâles, dressés sur leurs ergots, se tenaient à
distance.
«Mais, dis-je à mon compagnon, cette société choisie n'a point du tout
l'air de s'amuser. Je ne voudrais pourtant pas juger légèrement un si
beau monde; écoutons donc un peu ce qu'on y chuchote tout bas.»
De jeunes Pouparts bien frisés, tirés à quatre épingles, parlaient
entre eux de leur chasse, de leurs dîners et de leurs gageures, toutes
choses dont ils auraient pu s'entretenir aussi bien partout ailleurs, à
moins de frais. Deux Belles-Dames jasaient ensemble à l'abri de leurs
éventails. Je me glissai derrière elles pour les écouter. Quelle fut ma
surprise quand je les entendis se servir d'expressions familières aux
Insectes les plus méprisables! Elles ne parlaient, d'ailleurs, que des
moyens d'extirper de la poche de leurs maris le plus d'argent possible.
Mes antennes se dressèrent d'horreur sur ma tête.
«Oh! oh! dis-je à mon compagnon; voilà donc ce que vous appelez les
plaisirs du monde! Dans le modeste champ où je suis né les choses ne
se passent point ainsi. Quand une simple jardinière met sa toilette du
dimanche, c'est pour tâcher de plaire à quelque jardinier; les mâles ne
vont point d'un côté et les femelles de l'autre. Si l'on y offense la
grammaire, c'est sans le vouloir, et l'on ne cherche pas à imiter le
langage des Punaises.
--Que voulez-vous? me répondit le Hanneton; la mode est un tyran qui
gouverne le langage tout comme la toilette, et il faut bien lui obéir.
--Mais, repris-je, si l'on ne songe qu'à se parer, si l'on met sur sa
personne tout ce qu'on possède, comment vont le ménage, la maison?...
--La maison! le ménage! interrompit mon guide en ricanant; fi donc!
cela était bon pour nos grand'mères.
--Et le budget? et ces deux fameux bouts de l'année qu'il est si
important, pour le bon ordre, de savoir joindre ensemble?
--Cela ne vous regarde pas, ni moi non plus.»
Deux Insectes assez laids devisaient ensemble dans un coin.
«Qui sont ces êtres-là? demandai-je au Hanneton.
--Ce sont, me dit-il, des Fourmis-Lions de finance. Leurs mœurs sont
bizarres. Ils s'assemblent le matin dans un temple consacré à leurs
exercices, et là ils creusent des trémies souterraines sous les pas
les uns des autres, ce qui rend le terrain de ce temple mouvant et
dangereux. Les maladroits et les innocents trébuchent dans ces trémies,
où ils sont à l'instant dévorés. Quand le Fourmi-Lion a sucé quelque
bonne proie dans la journée, il se pavane volontiers le soir. Sa
femelle est une Libellule dorée fort couverte de bijoux.»
Je laissai les Fourmis-Lions parler ensemble de leurs trémies, et
j'écoutai de préférence le chuchotement des Libellules.
«Ma chère amie, disait l'une d'elles, vous avez un jeune Cousin
chanteur qui voltige autour de vous, sur lequel nous pourrions jaser
si nous le voulions. Il fera l'un de ces jours une morsure au front de
votre vieux Vulcain.
--Bah! comment voulez-vous que nous nous entendions? Nous n'avons pas
les mêmes goûts. Il me querelle quand je mange des pastilles pendant
qu'on joue des _sonates_ ou des _quatuors_ de Haydn ou de Mozart. Ce
n'est pas ainsi qu'il s'emparera de mon cœur. Mais, ma chère amie, nous
aurions bien plutôt à jaser sur ce vieux Grand-Paon qui vous conte des
douceurs.
--J'avoue que j'ai un faible pour lui. Sa position lui donne droit à
des loges dans les théâtres. N'est-ce pas éblouissant? Rien ne frappe
mon imagination comme de voir toujours ce Grand-Paon aux places les
meilleures. Quand je pense qu'il pourrait, dans une seule soirée, aller
à tous les spectacles sans payer!...
--En effet, dit une autre Libellule, c'est une chose qui séduit. Chacun
a son point vulnérable comme le talon d'Achille. Pour moi, ce qui me
touche le plus, c'est de voir un jeune Corydon ouvrir ses ailes et
arriver le premier au clocher, par-dessus les fossés et les haies.
--Vous êtes faciles à émouvoir, s'écria une Libellule qui passait
pour un dragon de vertu. On ne me plairait pas à si peu de frais.
Non-seulement j'exigerais qu'on fût toujours aux meilleures places et
qu'on volât vers le clocher avant les autres, mais il faudrait encore
deviner, pour ainsi dire, les modes, ne pas manquer de se trouver aux
eaux dans la saison des bains, et ne pas s'aviser d'aller aux Pyrénées
quand il est de rigueur d'être à Bade. Il faudrait encore manger des
cerises au mois de janvier, enfermer ses extrémités dans quelque chose
de si étroit, qu'on ne puisse plus marcher, et posséder enfin au
superlatif ce qu'on appelle le _genre_.
--Ah! disait en soupirant une Libellule avariée, j'ai connu un jeune
Gazé discret et tendre qui savait tout cela sur le bout de sa patte. Il
était à la fois bijoutier, connaisseur en étoffes, confiseur étonnant
et parfait maquignon. Je ne sais pas d'où il tirait ses dragées au
chocolat, mais je n'ai jamais retrouvé les pareilles, et quand il
parlait chevaux, c'était à en perdre la tête.»
Les avis chagrins du vieux Rhinocéros me revinrent à l'esprit, et je
commençais à comprendre qu'ils n'avaient rien d'exagéré. Cependant une
discussion assez vive, qui s'était établie entre deux Cerfs-Volants,
attira l'attention des voisins, et bientôt la conversation devint
générale. On s'anima sans dépasser toutefois les bornes prescrites
par la civilité. La controverse fut âpre et dura longtemps. Vers onze
heures un quart, les questions étant éclaircies, grâce aux aperçus
ingénieux et aux connaissances profondes des Insectes les plus savants,
il fut bien démontré, de façon à n'en pouvoir douter:
1º Que le thé vert agite plus les nerfs que le thé noir;
2º Que l'amour-propre est le mobile de la plupart des actions des
Animaux;
3º Que la côte de Saint-Denis est à peu près aussi rude à monter que
celle de Clichy;
4º Qu'il fait plus cher vivre en Angleterre qu'en France;
5º Qu'il vaut mieux être riche que pauvre;
6º Que l'amitié est un sentiment moins vif que l'amour.
Cette dernière question fut abandonnée comme trop ardue, à la
réclamation des Éphémères de la compagnie. Un Bernard-l'Ermite la
nota sur son calepin, pour la méditer à loisir dans le silence de la
retraite.
Je pris le Hanneton par le coude.
«Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen, lui dis-je, dans tout ce grand
jardin, de trouver un endroit où l'on voulût bien causer sans
prétention de quelque chose d'intéressant?
--Si fait, répondit-il en se grattant la tête d'un air embarrassé.
Suivez-moi: nous allons vous chercher cela.»
Nous nous envolâmes bien loin dans la nuit sombre. Le Hanneton faisait
beaucoup de circuits, et je voyais qu'il ne savait trop par où se
diriger.
«Je ne vous offre pas, disait-il, de vous mener là-bas dans ce marais
désert où l'on vit isolé comme des Rats d'eau. Nous aurons plus de
chance de nous amuser en passant la rivière. Il y a sur l'autre rive
des lis où je puis vous introduire. C'est là vraiment qu'existe le
savoir-vivre. On ne médit pas les uns des autres, parce qu'il faudrait
insérer dans de vilaines phrases des noms qu'on respecte. Ceux qui
n'ont pas de bienveillance feignent obligeamment d'en avoir, parce
qu'il ne serait pas digne d'eux de parler autrement.
--Vous me faites une peinture fort attrayante. Mais a-t-on de la gaieté
dans ce monde-là?
--Dans le pays des lis, on est plus triste qu'ailleurs, pour des
raisons qu'il serait trop long de vous donner.
--Diable! ce n'est pas mon compte.»
Je commençais à m'ennuyer du Hanneton et de ces voyages inutiles. Je
profitai de l'obscurité de la nuit pour planter là mon guide au détour
d'une allée. Une bonne étoile qui brillait au ciel me dirigea comme
par hasard au troisième étage d'une rose trémière, et j'y trouvai enfin
ce que je cherchais depuis si longtemps: une honnête famille de Bêtes
à bon Dieu établie dans un local simple et commode; de bonnes gens
d'Insectes sans morgue, ayant l'envie de se divertir décemment et sans
étalage. La conversation fut animée par une gaieté cordiale, après quoi
nous mangeâmes un petit souper dont la bonne humeur fit les frais.
Je pris place entre deux jeunes hôtesses qui avaient l'œil éveillé,
l'oreille fine, de l'intelligence, de la grâce et le rire à la bouche.
Ici le Scarabée se tut et remonta sur sa feuille de pivoine.
«Votre récit ne peut pas finir là, monsieur le Scarabée, lui dit le
Hibou.
--C'est vrai, monsieur le Philosophe, reprit l'Insecte, j'oubliais
la fin de mon histoire. Depuis l'heureux jour où je me séparai du
Hanneton, il ne m'arriva plus qu'une seule fois d'avoir un grand
mal de nerfs. Cela me prit un matin que le vent déposa chez moi une
feuille volante à mon adresse, sur laquelle étaient écrits ces mots:
«Un tel jour, à telle heure, vous vous rendrez dans un chardon, en
vous affublant militairement, pour monter la garde au poste qui vous
sera désigné.» Il fallait obéir sous peine d'être mis en prison. Je me
déguisai en Bête guerrière, moi qui suis pacifique par état, pour me
joindre à d'autres Bêtes aussi paisibles que moi, mais qui singeaient
les Frelons guerroyeurs, sous prétexte de sauver la patrie, les jours
où la patrie ne courait aucun risque. Des Calandres à collets rouges,
Insectes peu guerriers, qui vivent les uns dans les tonnes de pruneaux,
les autres dans les meubles ou les chantiers de bois, avaient quitté
leurs retraites pour s'assembler dans un trou malsain. Leur innocent
délassement consistait à se croire des héros pendant vingt-quatre
heures, puis ils retournaient à leurs tonneaux ou à leurs chantiers. Je
ne vous répéterai point les lazzis qui se débitaient dans cet endroit.
Après un jour et une nuit d'agacements et d'impatience, je quittai
enfin les Charançons à collets rouges. Je fus rendu à la liberté avec
un rhume et un mal de dents qui m'avaient admirablement préparé à la
victoire. Je me plongeai dans le sein d'un pavot, où j'avalai à longs
traits l'opium de la mélancolie. Le sommeil me remit un peu de mes
ennuis, et je songeais à reprendre mon vol à travers le jardin, lorsque
la voix d'une Pie voleuse me fit tressaillir. Un bec de fer me saisit
par le milieu du corps. La Pie était une vieille collectionniste, et,
de plus, une sorcière. Elle s'écria en me regardant:
«Pardieu! voilà un petit Scarabée que je veux donner à ma filleule. Je
le poserai au milieu d'une feuille de pivoine, et ce sera un joli bijou
sur le cou blanc d'une Colombe. Avec quelques paroles sacramentelles,
nous en ferons un talisman qui préservera de l'engouement et du
ridicule des modes.
[Illustration: Leur innocent délassement consistait à se croire des
héros pendant vingt-quatre heures.]
--Et comment vous êtes-vous tiré de ce mauvais pas? dit le Hibou en
riant.
--Vous savez que nous autres Scarabées nous avons reçu du Ciel la
faculté précieuse de faire semblant d'être morts. Quand le danger
approche, nous rentrons nos pattes et nos antennes; nous nous laissons
choir sur le dos, et nous restons sourds et immobiles, nous fiant à la
solidité de nos écailles. Je jouai mon jeu selon mes instincts, et je
ne bougeai plus. La Pie sorcière exécuta ce qu'elle venait de dire.
Je me laissai poser sur la feuille de pivoine et attacher au cou de
la Colombe Violette. Ce cou était blanc et gracieusement arrondi; je
m'y trouve bien, et je n'en bouge plus. J'entends les petits propos de
Violette. Elle est sage, belle et douce. Je me suis pris d'amitié pour
elle, et je crois que je lui porte bonheur.
--Mais, monsieur le Scarabée, il y a un endroit de votre récit qui
est demeuré obscur dans ma pensée. Vous avez interrompu le fil de
l'histoire au passage le plus intéressant. Vous n'êtes point arrivé à
votre âge sans avoir eu quelque amourette, et je soupçonne votre cœur
de s'être éveillé auprès de ces jeunes hôtesses qui avaient l'oreille
fine et le rire à la bouche. Contentez un peu ma curiosité.»
Le Scarabée vert regarda le Hibou philosophe d'un air narquois; il
lui montra les cornes avec ses antennes, et grimpa sur sa feuille
de pivoine à reculons; puis il rentra ses pattes, et fit le mort
obstinément, sans vouloir en dire plus long. Le Hibou chaussa ses
lunettes pour examiner l'Insecte de plus près. Il reconnut que c'était
une émeraude montée sur une feuille d'or émaillé. Le soleil commençait
à paraître. Une envie de dormir irrésistible s'empara de l'Oiseau
nocturne; il enfonça son bonnet de jour sur ses yeux, et s'endormit.
A son réveil, il crut avoir rêvé ce que le Scarabée lui avait dit;
et en rendant l'épingle à Violette, il lui conta l'histoire du bijou
transformé comme si elle eût été de sa composition.
PAUL DE MUSSET.
[Illustration]
UN RENARD
PRIS AU PIÉGE
CETTE anecdote a été trouvée dans les papiers d'un Orang-Outang, membre
de plusieurs Académies.
«Non! décidément non! m'écriai-je, il ne sera pas dit que j'aie pris
pour héros de ma fantaisie un Animal que je méprise et que je déteste,
une Bête lâche et vorace dont le nom est devenu synonyme d'astuce et de
fourberie, un Renard, enfin!»
--Vous avez tort, interrompit alors quelqu'un dont j'avais complétement
oublié la présence.
Il faut vous dire que mes heures de solitude recèlent un être fainéant,
d'une espèce qui n'a jamais été décrite par aucun naturaliste, peu
occupé à mon service, et qui, dans ce moment-là, pour faire quelque
chose, faisait semblant de remettre à un niveau encore plus exact les
livres symétriquement rangés de ma bibliothèque.
La postérité s'étonnera peut-être d'apprendre que j'avais une
bibliothèque, mais elle aura d'ailleurs à s'étonner de tant de choses,
que j'espère qu'elle ne s'occupera de cela qu'à ses moments perdus,
s'il lui en reste.
L'être qui m'interpellait ainsi se serait peut-être appelé autrefois un
génie familier; mais par le temps qui court, bien que les génies ne
soient pas rares, ils n'ont garde d'être familiers, et nous chercherons
un autre nom à celui-ci, si vous voulez bien le permettre.
«Ma foi! vous avez tort, répéta-t-il.
[Illustration]
--Comment! repris-je avec indignation, l'amour du paradoxe, qu'on vous
a si souvent reproché, vous entraînerait-il jusqu'à défendre cette
race maudite et corrompue? Ne comprenez-vous pas ma répugnance, ne
partagez-vous pas mon antipathie?
--Je crois, voyez-vous, dit Breloque (appelons-le Breloque), en
s'accoudant sur la table avec un certain air doctoral qui ne lui allait
pas mal, que les mauvaises réputations s'usurpent comme les bonnes, et
que l'espèce dont il est question, ou du moins un exemplaire de cette
espèce, avec lequel j'ai été intimement lié, est victime d'une erreur
de ce genre.
--Alors, dis-je, c'est donc d'après votre propre expérience que vous
parlez?
--Comme vous dites, monsieur, et si je ne craignais de vous faire
perdre un temps précieux, j'essayerais de vous raconter simplement
comment la chose arriva.
--Je veux bien; mais qu'en résultera-t-il?
--Il n'en résultera rien.
--A la bonne heure! Prenez ce fauteuil, et, si je m'endors pendant
votre récit, ne vous interrompez pas, je vous en prie, cela me
réveillerait.»
Après avoir pris du tabac dans ma tabatière, Breloque commença ainsi:
«Vous n'ignorez pas, monsieur, que, malgré l'affection qui m'attache
à votre personne, je ne me suis pas soumis à un esclavage qui nous
gênerait tous les deux, et que j'ai mes heures de loisir, où je puis
penser à toutes sortes de choses, comme vous avez les vôtres où vous
pouvez ne penser à rien. Or, j'ai bien des manières de passer mon
temps. Avez-vous quelquefois pêché à la ligne?
--Oui, répondis-je. C'est-à-dire que je suis allé souvent, dans un
costume approprié à la circonstance, m'asseoir au bord de l'eau depuis
le lever du soleil jusqu'au soir. J'avais une ligne superbe montée en
argent avec le luxe d'une arme orientale; seulement elle était plus
innocente. Hélas! j'ai passé là de douces heures, et j'y ai fait de
bien mauvais vers, mais je n'y ai jamais pris de Poisson.
[Illustration]
--Le Poisson, monsieur, est une chose d'imagination qui n'a aucun
rapport avec le bonheur qu'éprouve le véritable pêcheur à la ligne. Peu
de personnes comprennent les charmes de cette préoccupation singulière
qui balance doucement, et sans la moindre impatience, la même espérance
vague, la même eau transparente, la même vie oisive, mais non
désœuvrée, pendant des années sans nombre, car il n'y a pas de raison
pour qu'un pêcheur à la ligne meure.»
Je fis un signe d'assentiment.
«Peu de personnes comprennent cela pourtant, reprit-il, car, sur une
multitude de gens qui se livrent à cet exercice, il y en a un grand
nombre qui tiennent une ligne comme ils tiendraient autre chose, et qui
ne pensent pas plus à ce qu'ils font que s'il s'agissait d'un livre ou
d'un tableau. Ces gens-là, monsieur, gâtent les plus belles choses, et
remarquez qu'ils se sont horriblement multipliés depuis quelque temps.
[Illustration]
--C'est vrai,» répondis-je.
Breloque n'était pas accoutumé à me voir entrer aussi complétement dans
ses idées. Il en fut flatté.
«Monsieur, dit-il avec un son de voix où perçait le contentement de
soi-même, j'ai réfléchi sur bien des choses, quoique je n'en aie pas
l'air; il ne me serait pas malaisé d'acquérir une grande réputation, si
j'écrivais toutes les idées saugrenues qui me passent par la tête, et
celle-là ne serait pas usurpée.
--A propos de réputation usurpée, voyons donc l'histoire de votre
Renard. Vous abusez de la permission que je vous ai donnée de m'ennuyer
avec celle-là, pour m'ennuyer avec une autre; cela n'est pas loyal.
--Tout ceci, monsieur, n'est qu'un détour fort subtil qui va nous
reconduire à l'endroit d'où nous sommes partis. Je suis maintenant
tout à vous, et je ne me permettrai plus de vous adresser qu'une seule
question. Que dites-vous de la chasse aux Papillons?
[Illustration]
--Mais, malheureux! vous parlerez donc de tous les Animaux qui peuplent
la terre et les mers, excepté de celui qui m'occupe? Vous oubliez son
horrible caractère; vous ne le devinez pas, le traître, sous le masque
hypocrite qui le cache, séducteur de pauvres Poulettes, dupeur de sots
Corbeaux, étourdisseur de Dindons, croqueur de Pigeons écervelés; il
épie une victime, il la lui faut, il l'attend. Vous lui faites perdre
son temps, à cette Bête, et à moi aussi.
--Que de calomnies! reprit-il d'un air résigné; enfin, j'espère le
venger de tous ses ennemis, en vous prouvant qu'un Renard peut être
aussi gauche, aussi stupide, aussi absurde qu'on doit le désirer, quand
l'amour s'en mêle. Pour le moment, j'avais l'honneur de vous demander
votre opinion relativement à la chasse aux Papillons. J'y reviens.»
Je fis un geste d'impatience auquel il répondit par un geste suppliant
qui me désarma. D'ailleurs, qui ne se laisserait pas séduire aux
prestiges d'une chasse aux Papillons? Ce n'est pas moi. J'eus
l'imprudence de le lui laisser voir.
Breloque, satisfait, prit une seconde fois du tabac, et se coucha à
demi dans son fauteuil.
«Je suis heureux, monsieur, dit-il avec expansion, de vous voir
épris des plaisirs vraiment dignes, vraiment parfaits de ce
monde. Connaissez-vous un être plus heureux et en même temps plus
recommandable pour ses amis et pour ses concitoyens que celui qu'on
rencontre dès le matin, haletant et joyeux, battant les grandes herbes
avec sa freloche, portant à sa boutonnière une pelote armée de longues
épingles pour piquer adroitement, et sans lui causer la moindre douleur
(car il ne s'en est jamais plaint), l'insecte ailé que le zéphyr
emporte? Pour moi, je n'en connais pas qui m'inspire une confiance plus
entière, avec lequel j'aimasse mieux passer ma vie, qui me soit plus
sympathique en tous points, en un mot que j'estime davantage. Mais nous
n'en sommes pas là-dessus, et je trouve que nous nous écartons beaucoup
de notre sujet.
--Il me le semble comme à vous, au moins.
--J'y rentre. Or, pour ne plus parler du chasseur en général, puisque
décidément cela vous fait de la peine, je me permettrai, en toute
modestie, de vous entretenir de moi en particulier. Un jour que j'étais
emporté par l'ardeur de la chasse, car ce n'est pas ici comme à la
pêche à la ligne, dont nous parlions il n'y a qu'un instant...»
Je me soulevai pour m'en aller, il me fit rasseoir doucement.
«Ne vous impatientez pas, la pêche ne rentre ici que pour une simple
comparaison, ou plutôt pour vous faire remarquer une différence. La
pêche demande l'immobilité la plus parfaite, tandis que la chasse,
au contraire, exige la plus grande activité. Il est dangereux de
s'arrêter, on peut attraper un refroidissement.
--On ne peut même attraper que cela, murmurai-je avec beaucoup
d'humeur.