En effet, lorsqu'il fut rentré chez lui, le Hibou mit l'épingle

sur sa table, et aussitôt la petite Bête marcha sur la feuille de

pivoine. C'était un Scarabée vert qui avait la mine d'un honnête

garçon d'Insecte. Il passa une patte sur ses yeux, étendit une aile

et puis l'autre; il tourna son nez pointu vers le philosophe d'un air

intelligent et amical, et consentit à lui raconter son histoire en ces

termes:

Je suis né sur les bords de la Seine, dans un grand jardin qui a reçu

son nom d'un temple consacré à la déesse Isis. Il y avait longtemps que

les Charançons fossoyeurs avaient mis en terre mes parents, lorsque

le sentiment de l'existence me vint à l'ombre d'une _Mimosa pigra_,

la sensitive paresseuse, dont le suc fut mon premier aliment. Une

excellente Jardinière m'avait recueilli chez elle. Tandis qu'elle

s'en allait aux champs sur ses longues pattes, j'ouvrais mes ailes,

et je m'envolais bien loin dans les prés. Mes compagnons étaient des

Bêtes simples. Je n'entrais que dans des fleurs sans culture. On me

traitait en ami chez les coquelicots, où régnaient la franchise et

le laisser aller. Comme j'étais déjà grand garçon, je cherchais les

roses buissonnières, et je poursuivais les Abeilles laborieuses, qui

abandonnaient un moment leurs ménages pour rire avec moi. Hélas! ce

beau temps a passé comme un rêve! Le besoin de l'inconnu me dévora

bientôt et me fit prendre en dégoût les mœurs paisibles de la campagne.

[Illustration: Un Hibou philosophe et Oiseau de Lettres.]

L'envie me vint de faire tirer mon horoscope par un Animal savant. Il

y avait dans le pays un Capricorne qui passait pour sorcier et qui

habitait un endroit sauvage. Malgré les cris et l'effroi de la bonne

Jardinière, je me fis conduire dans la retraite de ce magicien. Le

Capricorne portait une robe rouge couverte de signes cabalistiques. Il

me reçut poliment, et, après avoir décrit des courbes bizarres avec ses

antennes, il s'écria en regardant le creux de ma patte:

«Oh! oh! voilà un Animal qui a de la race. Est-ce que nous serions

échappé d'une ancienne collection? Que diable viens-tu faire dans ce

jardin? Tu n'y seras pas à la noce, mon ami.

--Monsieur le Capricorne, répondis-je, si je suis une bête de génie,

vous pouvez me l'apprendre; cela ne me fera pas de peine. Si je dois

jouer un rôle considérable dans le monde, je suis prêt à m'y résigner.

--Voyez-vous cela! reprit le sorcier ironiquement. Tu serais volontiers

un don Juan Papillon; tu consentirais à goûter de l'ambroisie des

dieux, sauf à payer ce régal par les souffrances de Tantale; tu

déroberais le feu céleste comme Prométhée, au risque d'être mangé par

un Vautour! Tu n'es pas dégoûté! Mais rassure-toi; il n'est pas besoin

de tout cela pour être mal à l'aise dans le printemps où nous vivons.

Tu n'es qu'un bon Insecte qui porte en lui la simple flamme du sens

commun. C'est bien suffisant. Ah! tu t'avises de vouloir distinguer le

vrai du faux et l'or du clinquant! tu refuses absolument de croire que

les vessies sont des lanternes! Eh bien, mon garçon, tu feras de la

belle besogne dans ce pays-ci! Va, ton sort est inévitable: ta vie ne

sera qu'une attaque de nerfs.»

Je me retirai un peu déconfit par le pronostic du Capricorne, mais

toujours brûlant du désir de me lancer au milieu du vaste jardin

d'Isis, où des milliers d'Insectes fourmillaient et se heurtaient dans

un air empoisonné. Un jour que je cherchais à ramener le calme dans mon

esprit, je me promenais dans les solitudes d'un potager, lorsque je

fis la rencontre d'un vénérable Rhinocéros qui méditait sous l'ombre

épaisse d'une laitue. Je le priai humblement de me donner de ces avis

fleuris et précieux que Mentor prodiguait au jeune Télémaque du temps

de madame de Maintenon.

[Illustration: Monsieur le Sorcier, si je suis une Bête de génie, vous

pouvez me l'apprendre; cela ne me fera pas de peine.]

«Volontiers, me dit-il: vous avez des devoirs à remplir et des droits

à exercer. Il faut devenir un Scarabée policé. Voyez-vous, là-bas,

toutes ces fleurs de luxe? Demandez qu'on vous y introduise, et vous

serez admis dans la bonne compagnie. Le jargon en est facile. Vous

ferez quelques contorsions de politesse devant la maîtresse du logis.

Quand vous aurez prêté une oreille attentive aux balivernes qu'on

voudra bien vous dire, on vous régalera d'un peu d'eau chaude, et

vous pourrez faire la cour aux Demoiselles. Ayez soin de vous tenir

au courant des nouvelles et des méchants propos qu'on débite les uns

contre les autres. Il ne s'agit pas de se divertir, mais de paraître

content; ni d'être amoureux, mais d'en avoir quelquefois l'apparence.

Il n'est pas question d'avoir des opinions, des sentiments, des goûts

ou des passions, mais d'offrir à peu près le semblant d'un Insecte qui

pourrait dans le fond penser ou sentir quelque chose. Ne vous laissez

pas voler votre bien, et prenez garde à qui vous donnez votre cœur,

car on vous trompera le plus civilement du monde. Voilà pour l'article

de vos plaisirs. Vos devoirs sont aisés à comprendre. Cinq ou six fois

dans l'année seulement, vous serez invité à vous déguiser militairement

et à faire pendant vingt-quatre heures ce qu'il passera par la tête à

des Frelons de vous commander.

--Cinq ou six fois l'an! m'écriai-je: mais c'est un énorme impôt!

--La patrie l'exige. Vous êtes averti: allez maintenant, et jouissez de

vos priviléges.»

A cette peinture noire de ce qui m'attendait à mes débuts, un Scarabée

moins vert et moins intrépide que moi aurait bien pu s'effrayer. La

fougue de la jeunesse me réconforta. Je considérai le Rhinocéros comme

un vieux Misentome cornu et désabusé dont il ne fallait pas prendre

les avis chagrins au pied de la lettre. J'écartai de son discours tout

ce qui me semblait menaçant, pour me souvenir de ce qui flattait mon

imagination. Des amis me promirent de satisfaire mon désir d'être admis

dans cette société délicieuse où l'on buvait de l'eau chaude en causant

avec les Demoiselles. Je me liai intimement avec un Hanneton fort

répandu dans le monde, et qui voulut bien me servir de guide.

«Venez avec moi, me dit-il un jour. Les arts et la bonne compagnie vous

réclament. Je vous mènerai au théâtre et dans les réunions choisies.

Venez, venez: je vous promets une soirée agréable.»

Après avoir compté nos écus, nous partîmes ensemble à tire-d'aile.

«Aimez-vous la musique? me demanda le Hanneton tout en voltigeant.

--Oui-da! il y avait dans le jardin où je suis né des Fauvettes d'une

grande force.

--Nous avons à vous offrir mieux que cela; je vais vous conduire dans

une Académie: ce sera bien le diable si nous n'y entendons pas de

bonnes choses.»

Mon compagnon rajusta ses antennes et redressa son col noir pour se

présenter à l'entrée d'une vaste fleur d'acanthe. Un Cloporte lui

passa deux billets par un petit trou, et nous nous élançâmes dans la

salle. La réunion était d'un aspect agréable. Des Paons du jour placés

aux avant-scènes, les moustaches cirées, les manchettes retroussées,

lorgnaient avec cet air nonchalant que donnent le raffinement de

l'esprit et l'habitude des plaisirs recherchés. Des Guêpes élancées,

des Demoiselles à pattes fines, formaient des groupes charmants.

Quelques innocents Pucerons sortaient leurs têtes carrées par les

lucarnes du paradis. Les Mouches noires, arbitres du bon goût, se

tenaient en silence au parterre. Tout ce monde paraissait jeune, poli

et connaisseur.

«Ce public, dis-je à mon guide, a une mine qui me revient. Il est beau

de voir la jeunesse accourir avec cet empressement dans une Académie.

[Illustration]

--Ne vous trompez pas sur le mot, répondit le Hanneton. Les Paons du

jour viennent ici pour les Sauterelles du théâtre, qui cachent avec

soin leurs fémurs sous une gaze transparente. Les Guêpes viennent pour

chercher fortune et les Demoiselles pour se montrer; mais on fait tout

cela en écoutant le meilleur chant du monde. Chut! voici la première

Cigale qui commence son grand air.»

J'ouvris mes oreilles à deux battants. La première Cigale, vêtue avec

luxe, poussait des cris dramatiques dans un beau jardin de papier

peint. L'orchestre accompagnait comme s'il eût assisté aux débuts

de Stentor, cette basse-taille vantée des anciens, et pourtant la

prodigieuse Cigale trouvait encore moyen de le surpasser et de me

perforer le tympan. Il eût été malhonnête de ne pas écouter lorsqu'on

faisait tant de bruit pour me divertir. Le morceau charmant était

d'ailleurs cette cavatine qui se trouve en tête de tous les opéras

nouveaux et qui a la vogue depuis nombre d'années. Impossible de ne pas

être satisfait. Pour nous reposer du vacarme aigu de cette cavatine,

par un ingénieux contraste, on introduisit sur la scène trois cents

Grillons qui entonnèrent un chœur à faire crouler la salle, et le

rideau tomba en attendant de nouvelles merveilles.

Après le tour des Cigales vint celui des Sauterelles. Autant les

premières s'étaient évertuées à crier de tous leurs poumons, autant

les autres s'essoufflèrent à gigoter de toute la vigueur de leurs

jarrets. Apparemment, elles savaient exprimer quantité de choses avec

leurs pattes, car mon compagnon me traduisait ces signes dans le

langage vulgaire; sans lui je n'y aurais pas su démêler autre chose

que des gambades. Ce spectacle, d'ailleurs, était fort gracieux et j'y

prenais un plaisir extrême; mais tout à coup les jolies Sauterelles

s'envolèrent et le tapage recommença plus fort qu'auparavant. Je fus

pris d'une telle migraine que je ne pus résister au désir de m'élancer

dehors, dans la nuit orageuse.

«Ce n'est pas là ce que vous m'aviez promis, dis-je au Hanneton

mondain, quand j'eus respiré quelques bouffées d'air. Je vous avais

demandé des chansons et je n'ai encore entendu qu'un brillant vacarme.

Menez-moi, je vous prie, dans un endroit où l'on ne fasse pas de la

musique à grand renfort d'épées et de flambeaux.

--J'ai votre affaire, répondit mon compagnon; suivez-moi, je vais

vous conduire en un lieu choisi où l'on ne cultive que le bel art de

la musique, dépouillé de tous les accessoires qui pourraient vous en

distraire. Vous y entendrez une Cigale étrangère, adorable et adorée

des quatre parties du monde.»

En trois coups d'ailes, nous volâmes jusqu'aux abords d'une vaste

tulipe rouge. Le Cloporte de l'entrée nous donna deux billets, et nous

arrivâmes à nos places au moment même où la Cigale adorable entonnait

le plus bel air de la pièce. Elle chantait dans une langue inconnue,

la plus douce qu'il soit possible d'imaginer. Cette fois, je fus ravi

et transporté d'aise; mais quand elle eut fini son morceau, de pauvres

Cri-cris sans voix commencèrent à s'égosiller autour d'elle, en sorte

que mon plaisir en fut gâté.

«D'où vient cela? demandai-je à mon compagnon. Pourquoi tous les autres

rôles de la pièce sont-ils sacrifiés? Est-ce qu'il n'y a dans cet

établissement qu'une seule voix et qu'un seul talent?

--Si fait, me répondit le Hanneton, il y a, au contraire, plusieurs

gosiers incomparables; mais, pour les entendre, il faut revenir demain.

Le jour où la Cigale adorée se montre, on met le premier Grillon dans

l'armoire, et le jour où chante le premier Grillon, la Cigale adorée

reste dans sa cachette.

--Et pourquoi cette parcimonie de chansons?

--Pour vous obliger à revenir. Si l'on servait à l'auditoire toutes les

merveilles à la fois, cela coûterait trop cher à l'entrepreneur.

--Mais il en résulte que l'exécution est pleine de disparates et

d'imperfections. Allons ailleurs, et cherchons un endroit où l'on fasse

de la musique sans marchander.

--Je vous ai gardé la meilleure pour la dernière. Je vous avertis qu'il

faut être connaisseur et avoir l'ouïe délicate et exercée pour goûter

ce que vous allez entendre.

--A force de méditation, j'en comprendrai bien quelques petites beautés.

--Je n'en répondrais pas. Moi-même, qui suis initié, il y a des moments

où je perds le fil de mes idées. Il faut savoir trouver le fin des

choses, comme un gourmet découvre la langue de la Carpe, tandis que le

vulgaire s'égare dans les arêtes. Où pensez-vous que soit le mérite

d'un morceau de musique instrumentale?

--Pardieu! comme pour tous les morceaux de musique du monde, il est

dans le choix d'une mélodie agréable, dans les développements heureux

que le compositeur sait lui donner, et dans le travail d'harmonie dont

il l'accompagne.

--J'en étais sûr! vous n'y êtes pas du tout, mon cher Scarabée. Ces

idées-là sont arriérées de deux siècles au moins. Le charme de la

musique consiste uniquement aujourd'hui dans la prestesse des pattes

de l'exécutant, dans la végétation poilue de l'Insecte qui tape sur

l'outil sonore. Le fin de l'harmonie, les délices de la mélodie sont

dans le nez de l'Animal qui remue ses articulations sur l'instrument,

dans la couleur de ses écailles, dans la manière dont il courbe les

_nodus_ de son épine dorsale à l'entour d'un violoncelle, dans le

roulement de l'œil au fond de son orbite. Nous allons voir de ces

artistes profonds qui donnent à la pensée une forme mystique, et

néanmoins très-lucide pour celui qui est initié au langage chromatique

des objets, à la vague harmonie des passions et aux rhythmes divers de

la nature morte.

--Peste! dis-je en ouvrant de grands yeux, je vois, en effet, que ces

belles affaires pourraient bien n'être pas à ma portée. N'importe:

conduisez-moi toujours. Ma curiosité est extrême, et je grille du désir

de connaître ces rhythmes que vous venez de me dire.»

Le Hanneton m'introduisit dans le vaste calice d'un _Datura fastuosa_

richement décoré pour un concert instrumental, dans lequel on n'entrait

pas sans payer fort cher. Le public en était plus élégant encore que

celui de l'Académie.

Un cercle de Cantharides à couleurs changeantes murmuraient à

demi-voix. Elles étaient rangées autour d'un ustensile à queue

très-perfectionné, d'où les prodiges d'harmonie annoncés devaient

s'élancer bientôt sous les doigts d'un Mille-Pattes fameux. Après

s'être fait attendre pendant deux petites heures, les artistes

arrivèrent enfin. Le Scolopendre s'assit devant son instrument. Il

promena ses regards sur l'auditoire, et un silence profond s'établit

aussitôt.

Le morceau débuta par trois accords foudroyants qui partaient de la

note la plus basse du clavier jusqu'à la plus haute. Ayant ainsi

commandé le sérieux et l'attention par cette entrée imposante, le

virtuose se décida, quoique à regret, à poser ses doigts dans le médium

de l'instrument. Alors commença un adagio lent et vague, d'une mesure

insaisissable, et que les fioritures rendaient encore plus confus.

Le motif en était pauvre; mais qu'importe la misère d'une étoffe,

lorsqu'elle est si chargée de broderies qu'on ne peut plus la voir?

Ce n'était d'ailleurs qu'une introduction pour donner un avant-goût

du morceau, et comme il y avait force roulements de grosses notes,

je pensai qu'il ne s'agissait pas d'un badinage. Cependant ce fut le

contraire qui arriva. Le nuage sombre et mystérieux de l'introduction

s'ouvrit bientôt, et de son sein jaillit un pont-neuf de ballet, un

air de danse tout guilleret qui semblait relever gaiement sa robe des

deux mains pour folâtrer sur l'herbe courte. Le petit coquin avait

paru subitement comme ces bonshommes qu'on met dans les faux pâtés de

carton, et qui sautent au nez de l'imprudent qui découpe. Ce trivial

et badin motif avait croupi depuis dix ans dans les jambes des plus

vieilles Sauterelles de l'Opéra. On en était rassasié de toutes les

façons, mais l'auditoire, flatté de le reconnaître, le salua de la tête

comme un ancien ami.

[Illustration: Le morceau débuta par trois accords foudroyants qui

partaient de la note la plus basse du clavier jusqu'à la plus haute.]

A la suite de ce thème anodin, la chaîne sans fin des variations

déroula ses anneaux éternels comme un Serpent à sonnettes. Le

Scolopendre jouait son air de danse au fin fond des basses du clavecin

avec une seule patte, tandis que les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf

autres pattes voltigeaient du haut en bas en agréments furieux, et puis

le motif passait à droite et cédait la gauche à la nuée des triples

croches. Ces évolutions se répétèrent indéfiniment, au plaisir toujours

croissant de l'assemblée. Tout à coup il y eut un temps d'arrêt.

Le virtuose compta quelques mesures avec l'air terrible de Thoas

s'écriant: «Tremble! ton supplice s'apprête!» Il prit alors son motif

innocent par les cheveux; il lui arracha un bras, lui coupa une jambe,

lui aplatit le visage, le tordit entre ses doigts au point d'en faire

un _six-huit_ d'un simple _deux temps_ qu'il était de naissance; puis

il le jeta sur l'enclume fumante de son clavier, et se mit à forger

dessus outrageusement avec ses mille pattes. C'était le finale, ou

comme qui dirait le bouquet du feu d'artifice.

Et le Scolopendre forgea de plus fort en plus fort sur le pauvre motif

estropié. Il forgea cinq minutes; il forgea dix minutes durant. Et

par moments il forgeait si vite, qu'on ne pouvait plus le suivre;

puis il forgeait tout à coup si lentement, que l'on restait malgré

soi la bouche ouverte et la patte en l'air à attendre qu'il reprît

un train plus rapide. Et il revenait à ce train rapide peu à peu; et

il le dépassait encore par une vitesse terrible. La mesure devenait

ce qu'elle pouvait au milieu de ces fluctuations. Et à force de voir

ce Scolopendre forger ainsi, les Cantharides commencèrent à marquer

insensiblement le mouvement de la forge par de petits signes de tête;

et puis les signes de tête devinrent plus sensibles; et bientôt tout

le corps marqua la mesure; et les pieds, les mains, les éventails des

Cantharides, tout forgeait à la fois avec un ensemble qui témoignait

assez le plus haut degré de l'émotion et du plaisir. Les unes avaient

l'œil flamboyant, les autres en coulisse, et d'autres encore n'en

montraient plus que le blanc; de sorte que ce fut comme une ivresse

générale qui ressemblait à de l'épilepsie. Et comme j'échappais à la

contagion, je rentrai en moi-même au milieu du bruit et des explosions,

tandis que le morceau se terminait par une interminable pétarade de ces

accords auxquels on reconnaît la rare fécondité des Scolopendres.

«Oh! disait une Cantharide à sa voisine, puissance de la musique! Mon

âme, remplie, harcelée, tiraillée, déchirée, a parcouru les sphères

lumineuses du firmament. Elle s'arrête enfin, brisée, éperdue, et

retombe à moitié morte dans cette odieuse vie réelle. Je voudrais une

glace à la vanille.

--Ah! disait une autre Cantharide en se pâmant d'aise, j'ai monté en

quelques minutes l'échelle entière des passions: l'amour, la jalousie,

le désespoir, la fureur, j'ai tout souffert en un clin d'œil. Par

pitié, de l'air! Ouvrez une fenêtre!

--Eh! murmurait une troisième Cantharide, affreux tyran, harmonie que

j'adore et que je redoute, ne peux-tu laisser en paix mon imagination?

J'ai vu des bois de citronniers où passaient des Capricornes mouchetés;

j'ai vu des convois de Fourmis défiler sous les arceaux noirs d'une

cathédrale; j'ai vu des prairies verdoyantes où de jeunes Charpentiers

gravaient leurs chiffres sur l'écorce des bouleaux; j'ai vu des

Blattes qui dévoraient un pain de sucre; j'ai vu des feuillages d'un

vert très-sombre dans lesquels s'enfonçait un beau Papillon, qui se

transformait subitement en Araignée pour s'évanouir au fond d'une

caverne obscure.

--Aïe! hélas! holà! criait une Cantharide d'un âge mûr; quelle ivresse!

quelles délices! quel bonheur! quel génie! Ce Scolopendre est immense!»

Je me tournai vers un gros Taon qui me parut avoir du bon sens, et je

lui demandai timidement si ce n'était pas par ignorance que je n'avais

su rien voir de toutes les merveilles qu'on débitait sur le pont-neuf

varié que nous venions d'écouter.

«Imprudent! répondit le Taon en m'entraînant dans un coin; si on vous

entendait, vous seriez déchiré par les Cantharides. Il faut bien que

tous les prodiges dont on parle soient en effet dans cet effroyable

morceau, puisque tout le monde le veut.

--Merci de l'avertissement! dis-je à ce Taon bienveillant; mais est-ce

qu'on est forcé de venir entendre ces torrents d'harmonie que les

Mille-Pattes déversent sur leurs contemporains?

--Il est difficile de s'y soustraire; cependant on ne peut obliger

personne à sortir de chez soi.»

Dans ce moment, l'émotion causée par l'effroyable pont-neuf étant un

peu calmée, on réclama le silence pour écouter un Perce-Oreille qui

jouait du violon. C'était encore une introduction nébuleuse suivie

d'un air de danse. Il y eut la chaîne sans fin des variations, de

sorte que le Perce-Oreille me parut, à peu de choses près, racler

tout ce que le Mille-Pattes venait de forger tout à l'heure; mais il

n'avait pas le privilége de troubler l'auditoire au même degré que son

rival. Trois ou quatre Cantharides seulement, et des plus surannées,

montrèrent un peu le blanc de leurs yeux; encore disait-on que l'une

d'elles avait des motifs particuliers pour être touchée de ce raclement.

La bonne vieille Jardinière qui prit soin de mon enfance m'ayant

enseigné la politesse, je crus de mon devoir d'adresser quelques

compliments aux virtuoses. Je m'approchai donc de l'immense

Scolopendre, et je le félicitai, sans mentir, de la prodigieuse agilité

de ses pattes; mais il me regarda de travers, comme si je l'eusse

gravement offensé.

«Non, s'écria-t-il avec un sourire plein d'amertume, non, je ne

m'abaisserai plus à ce vil métier de jouer la musique des autres. Non,

je ne veux plus désormais piétiner que sur mes propres élucubrations.

Je ne veux plus estropier que mes propres idées. Un jour viendra où je

prouverai à l'univers consterné que, si j'ai des pattes, je possède

aussi une cervelle plus vaste que celle des Insectes chanteurs les

plus accrédités. Un jour viendra où tout ce qui sait crier dans la

nature, fredonnera mes chansons, où trois cents Grillons réunis feront

monter vers le ciel un pont-neuf entièrement de mon invention, quand

je devrais, pour atteindre ce but grandiose et lumineux, me changer de

Mille-Pattes en Chenille, de Chenille en Larve, et de Larve en Bourdon.

Jusque-là, qu'on ne me parle plus ni d'ovations ni de gloire. Ainsi,

monsieur le Scarabée, vous pouvez rengaîner vos compliments.

--Ne vous fâchez pas, répondis-je en m'inclinant; puisque vous

l'exigez, je rengaîne.»

Le Hanneton triomphant s'était approché de moi.

«J'espère, me dit-il, que voilà une douce soirée!

--Surprenante, en vérité, répondis-je. C'est assez pour un jour; allons

dormir là-dessus.»

Le lendemain mon guide me fit comprendre qu'il était nécessaire de

visiter plusieurs Sphinx tête-de-mort qui regardaient la nature du haut

de leur belvédère, et tâchaient d'en imiter les formes et les couleurs.

La plupart de ces infortunés n'avaient plus que des tronçons à leurs

épaules, pour avoir entrepris trop jeunes de voler de leurs propres

ailes. Ils se traînaient à l'aveugle, comme s'ils eussent encore vécu

à l'état de nymphes, et ne savaient quelle route suivre, faute d'avoir

été mis dès leur enfance dans le droit chemin. Le premier de ces

Sphinx que nous visitâmes nous parla fort bien de son métier.

«On ne fait rien de bien sans art, disait-il, et il n'y a point d'art

sans règles. Il faut donc suivre les préceptes des maîtres. Nulle

composition ne saurait être heureuse sans l'ordre et la régularité.

Nous devons reproduire de belles images, choisir dans la nature ce qui

flatte les yeux et rejeter le grossier ou la laideur. C'est ce que j'ai

cherché à faire dans le tableau que vous allez voir.»

[Illustration]

Et, en parlant ainsi, le Sphinx nous montra une toile qui représentait

une bataille de ces Larves que le microscope solaire découvre dans une

goutte d'eau.

Le second Sphinx nous déroula d'incroyables systèmes qui ressemblaient

fort aux divagations d'un fou.

«Quand je fais le portrait d'un Insecte, disait-il, je ne m'endors

pas à copier les couleurs que je lui vois. Je cherche une plante qui

ait quelque rapport avec le modèle; j'imite cette plante, et non pas

l'objet que j'ai sous les yeux. C'est d'après ces idées que j'ai mis

sur la toile le Lépidoptère que voici.»

Vie privée et publique des animaux · 第 15 / 41 段