c'était en faisant la grimace; quand ils donnaient des poignées de
patte, ils retiraient leurs griffes toutes sanglantes; leurs baisers
ressemblaient à des morsures. Mais leur dent était saine, et le mal que
faisait leur griffe était bientôt guéri.
Bonjour. Je dois vous dire que lorsque j'ai dit que vous m'apparteniez,
j'ai été admis dans les coulisses, où j'ai pu voir toutes ces petites
Chattes se graissant le museau de leur mieux: celle-ci montrant ses
dents qui sont blanches, celle-là cachant ses dents qui sont noires;
l'une miaulant d'un ton si doux! l'autre se pourléchant d'un air tout
riant! Les unes et les autres, elles m'ont fait patte de velours, elles
m'ont accueilli de leur _ronron_ le plus câlin. Bref, on a parlé du
beau temps, de l'aurore, du soleil levant, de la rosée qui sème les
perles, et tout d'un coup, ces dames, chaudement enveloppées dans leurs
fourrures, ont résolu d'aller voir lever le soleil. Ainsi ont-elles
fait. J'ai voulu faire comme tout le monde: je suis allé à Montmorency
avec deux Lévriers de mes amis, un jeune Faon du Conservatoire et une
jeune Biche timide qui doit débuter la semaine prochaine dans les
Volnys et les Plessis.
Nous sommes logés, les uns et les autres, d'une façon très-hospitalière
à l'hôtel du Lion d'or. Je dicte cette lettre à la hâte à un Mouton de
la forêt de Montmorency, où il exerce le métier d'écrivain public. Ma
lettre vous sera portée à vol de Corbeau, et j'y mets ma griffe, ne
sachant pas écrire, en ma qualité d'apprenti du feuilleton.
Montmorency, sous le signe de l'Écrevisse.
PISTOLET, _frère de Carabine_.
_P. S._--Bien des choses à Louis, notre valet de chambre, ainsi qu'au
petit Chat que je trouve un peu rouge; mais des goûts et des couleurs
il ne faut pas disputer. Je ne serais pas fâché que les Serins eussent
couvé tous leurs œufs à mon retour.
_Pour copie conforme_,
J. JANIN.
[Illustration]
Hélas! cette excursion galante du pauvre feuilletoniste en herbe
devait être la dernière. Pistolet, malgré son nom, n'était pas né pour
mener de front tant de travaux et de tristesses dont se compose la vie
littéraire. C'était tout simplement un charmant et bondissant Épagneul,
plein de joie, qui ne vivait que pour être un brave Chien, libre de
tout préjugé. Il avait en horreur les fureurs de l'amour-propre et les
divisions intestines du peuple dramatique. Il était né, non pas pour
critiquer toutes choses, mais pour jouir de toutes choses. Rien ne lui
déplaisait comme de rechercher les faux jappements dans un concert,
les fausses notes dans une voix de son espèce, les fausses couleurs
dans le plumage, les faux bonds dans le Cerf qui s'enfuit à travers
le bois. Il trouvait beau tout ce qui était la vie, le mouvement, le
monde extérieur. Il aimait les Animaux en frères, parce qu'il était
leur égal en force, en bonté, en beauté, en courage. Il aimait les
Hommes tels qu'ils étaient, parce qu'il n'en avait jamais reçu que bon
accueil, bons petits soins, bons offices et croquignoles... Hélas! à
l'heure où tout semblait lui réussir, l'ennui le prit à la gorge... Il
est mort en disant, lui aussi: _J'avais pourtant quelque chose là!_
Or, ce quelque chose qu'il avait là, c'étaient les nobles instincts
du chasseur, c'était le nez du Limier qui fait lever la Bête fauve,
c'était l'ardeur vigilante du Chien courant, c'était la patiente
ardeur du Chien d'arrêt, c'étaient tous les bonheurs de la chasse aux
jours de l'automne. Tels étaient les instincts du noble Animal; mais,
contrairement au vœu de la nature, de ce chasseur on a fait un faiseur
de feuilletons, de ce Nemrod on a fait un abbé Geoffroy.
Un monument d'une grande simplicité sera élevé aux frais des amis du
critique novice.--_On souscrit ici._--Jusqu'à présent, nous n'avons
même pas reçu cinquante centimes pour contribuer à l'érection de ce
monument funèbre. Quoi d'étonnant? Notre ami Pistolet avait loué tout
le monde, il n'avait blessé personne; il avait si peu d'ennemis et tant
d'amis!
Mais ce qui coûte moins cher que le tombeau le plus modeste, ce sont
des vers funèbres. Voici un petit distique improvisé sur feu Pistolet
par un poëte de ce temps-ci, M. Deyeux, qui l'a pleuré comme écrivain
et comme chasseur:
La chasse est tout à fait l'image de notre âge
Où tous les orgueilleux ne font que du tapage.
--NOTE DE L'ÉDITEUR.--
[Illustration]
LE
RAT PHILOSOPHE
OU
VIVE LA POULE... ENCORE QU'ELLE AIT LA PEPIE
(SANCHO PANÇA.)
[Illustration]
PERSONNAGES:
RONGE-MAILLE, Rat à barbe grise. BABOLIN, donneur d'eau bénite.
TROTTE-MENU, jeune Rat, pupille de TOINON, fille de Babolin.
Ronge-Maille.
UNE VOIX.
Le théâtre représente une salle à manger modestement meublée.
SCÈNE PREMIÈRE.
RONGE-MAILLE, seul. Il va, vient, et paraît fort affairé.
MON pupille Trotte-Menu va venir partager mon dîner; faisons en sorte
qu'il n'ait pas lieu de se repentir d'avoir accepté l'invitation de
son vieux tuteur... (Flairant un morceau de fromage qu'il vient de
trouver sous la table.) Voilà un vieux chester dont le parfum ferait
revenir un mort... nous verrons ce qu'en dira mon pupille... Il n'y
fera peut-être pas attention seulement. Ces Rats de la jeune génération
sont si singuliers! ils n'aiment rien, ne se plaisent à rien, ne se
dérident jamais... Oh! de mon temps, nous étions moins atrabilaires;
nous prenions le temps comme il venait... Aujourd'hui nous mangions
du blé, demain nous rongions du bois: bois et blé, tout nous allait.
Maintenant ça n'est plus de même, on n'est jamais content... eût-on des
noix et du lard sur la planche, on se lamenterait encore... Quelle
étrange monomanie!... Décidément mon pupille se fait bien attendre...
Est-ce qu'il lui serait arrivé malheur?
SCÈNE II.
RONGE-MAILLE, TROTTE-MENU.
TROTTE-MENU, paraissant à la fenêtre.
Tuteur, peut-on entrer?
RONGE-MAILLE.
Quoi! par la fenêtre? Ne pouvais-tu faire comme tout le monde et
passer sous la porte? Mais j'oubliais que, vous autres Rats de la
jeune Raterie, vous ne faites rien comme personne... Les portes! c'est
bon pour le Rat vulgaire, n'est-il pas vrai?... Allons, jouons des
mâchoires!... il y a longtemps que le festin est prêt...
TROTTE-MENU, d'un ton mélancolique.
Si, au lieu de me glisser sous la porte, j'ai été obligé de faire un
long détour et d'arriver par les toits, la faute n'en est pas à moi,
tuteur!...
RONGE-MAILLE, riant.
Ni à moi, que je sache... (Il le sert.) Un peu de cette noix grillée;
elle est parfaite...
TROTTE-MENU, de plus en plus sombre.
La faute en est au destin!...
RONGE-MAILLE.
Encore ce satané destin!... Tu ne peux donc pas le laisser tranquille?
TROTTE-MENU.
C'est que lui, tuteur, ne se lasse pas de nous persécuter... N'est-ce
pas lui qui a bouché le jour que vous aviez pratiqué au bas de cette
porte, afin que vos parents et amis pussent plus facilement vous rendre
visite?
RONGE-MAILLE.
Et tu crois que c'est le destin qui a bouché ce trou?
TROTTE-MENU.
Et qui serait-ce donc, tuteur?
RONGE-MAILLE.
C'est Toinon!... (Il le sert.) Ce lard est délicieux... Il n'y a
vraiment que Toinon pour avoir de si bon lard...
TROTTE-MENU.
Quelle est cette Toinon, tuteur?
RONGE-MAILLE.
La maîtresse de céans, la fille à Babolin, le plus charmant museau
de femme!... et travailleuse!... En voilà une qui mord joliment au
ravaudage! elle tire des points du matin au soir...
[Illustration]
TROTTE-MENU.
Et quel intérêt si puissant cette Toinon avait-elle à condamner le
passage par où j'ai l'habitude de m'introduire?
RONGE-MAILLE, riant.
Quel intérêt? Tu es ravissant, ma parole d'honneur!... Goûte donc ce
chester, il embaume... Quel intérêt? mais celui de ses jambes... c'est
là toute l'histoire... Elle n'aime pas les vents coulis, Toinon!...
Du reste, fille charmante qui fait des miettes en mangeant et laisse
toujours le buffet ouvert... Ça sera une excellente femme de ménage; je
veux la marier...
TROTTE-MENU, avec amertume.
Vous?
RONGE-MAILLE, avec bonhomie.
Oui, moi! je veux la marier à un garçon qu'elle aime... Il me convient
de faire le bonheur de ces deux pauvres enfants... qui peut m'en
empêcher?
TROTTE-MENU, exalté.
Mais vous ne pensez ni à ce que vous dites, ni à ce que vous êtes, ô
tuteur! Vous parlez de faire le bonheur d'un jeune Homme et d'une jeune
Fille, vous?
RONGE-MAILLE.
Eh bien! après?
TROTTE-MENU, avec mépris.
Un Rat!...
RONGE-MAILLE.
Et un Rat qui est fier de l'être!... Croqueras-tu ce brin de sucre, ou
rongeras-tu cette queue de poire?
TROTTE-MENU.
Merci, je n'ai plus faim... (Avec amertume.) Fier d'être le dernier des
Animaux! Ah! je n'en suis pas fier, moi!...
RONGE-MAILLE.
Le dernier des Animaux!... Il y a bien des choses à dire là-dessus...
Promenons-nous un peu, ça nous fera faire la digestion. (Ils trottinent
en causant.)
TROTTE-MENU.
Bien des choses! Et lesquelles? Des sophismes, des paradoxes!... Ne
pas vouloir reconnaître que le Rat est le plus misérable de tous les
Animaux, c'est fermer les yeux à la lumière! Mais les Hommes, les
Hommes eux-mêmes (Animaux qui, bien qu'on médise d'eux, ont tout autant
de lumières que nous), ne proclament-ils pas ce qu'il y a de petitesse
et de dégradation dans la condition que la nature nous a faite, eux
qui, pour exprimer l'excessive misère, nous prennent, nous autres Rats,
pour termes d'une odieuse comparaison?...
RONGE-MAILLE.
Parce qu'ils disent: «Gueux comme un Rat!» Peuh! qu'est-ce que ça
prouve? Gueuserie ne signifie pas malheur. As-tu jamais rien grignoté
de Béranger, toi?
TROTTE-MENU.
Jamais!
RONGE-MAILLE.
Au fait, tu ne peux pas le connaître... Ça reste si peu en magasin,
ces sortes de livres-là, que c'est à peine si on a le temps de les
effleurer... Ah! autrefois c'était plus agréable! Chaque fois que
messieurs de la justice pouvaient mettre la main sur une édition de ce
gaillard-là, ils la fourraient dans des greniers d'où elle ne sortait
plus... C'est alors que nous nous en donnions à la joie de notre
cœur!... Les chansons de Béranger!... mais on ne les mangeait pas, on
les dévorait!... De 1827 à 1830 je n'ai vécu que de cela: aussi je me
portais!...
TROTTE-MENU.
Et que chantent ces chansons, s'il vous plaît?
RONGE-MAILLE.
Elles chantent que les gueux,--ou, si tu aimes mieux, les Rats,--ont en
partage la probité, l'esprit et le bonheur: rien que cela!
TROTTE-MENU.
Paradoxe!... Ces chansons-là n'empêcheront ni les gueux ni les Rats de
mourir de faim...
RONGE-MAILLE.
Qui est-ce qui a l'habitude de mourir de faim? Est-ce toi? Es-tu mort
hier? Meurs-tu aujourd'hui?
TROTTE-MENU, à part, d'un ton profondément mystérieux.
Qui sait? (Haut.) Si je ne meurs pas, moi, d'autres meurent. Ne vous
souvient-il plus de Ratapon et de sa nombreuse famille? Il y avait
plusieurs jours que lui et les siens souffraient de la faim; par un
beau matin, ils prirent leur courage à deux pattes, et s'en allèrent
implorer l'obligeance d'un de leurs voisins, un Cochon gros et gras,
dont l'étable regorgeait de glands, d'orge et de légumes. Eh bien!
qu'arriva-t-il de cette démarche?
RONGE-MAILLE, impatienté.
Mon Dieu! je le sais aussi bien que toi, ce qui arriva... Réveillé
par leurs gémissements, monseigneur le Cochon parut à la fenêtre
de son étable et leur dit d'un ton bourru: «Quel est ce bruit et
que veut cette canaille?--La charité, s'il vous plaît, monseigneur!
répondirent-ils tous à la fois.--Allez au diable! repartit le Cochon,
je n'ai pas de trop pour moi.»
[Illustration]
TROTTE-MENU, plus lugubre que jamais.
Et puis, le lendemain, le cadavre de Ratapon et des siens jonchaient la
campagne... le désespoir et la faim les avaient tués!...
RONGE-MAILLE.
Le désespoir et la faim?... Ne fais donc pas de poésie... c'est la
mort-aux-rats que tu veux dire. Ils ont eu la mauvaise chance de tomber
sur des boulettes d'arsenic; ils les ont gloutonnement, imprudemment
avalées: ils en sont morts. Quoi de plus simple?
TROTTE-MENU, avec ironie.
Quoi de plus simple, en effet que la mort? N'est-ce pas notre lot, à
nous, à nous que menacent sans cesse et les Chats, et le poison, et les
piéges, et les appâts!
RONGE-MAILLE.
Ce qui ne nous empêche pas de vivre...
TROTTE-MENU.
Oui, si c'est vivre que souffrir mille morts!
RONGE-MAILLE.
Mille valent mieux qu'une, quand ces mille ne tuent pas.
TROTTE-MENU.
Elles valent mieux pour les âmes faibles, peut-être; mais le Rat de
cœur ne veut pas d'une vie qui est une torture de tous les instants, et
il la rejette!...
RONGE-MAILLE.
Ah! tu donnes dans le suicide?... C'est une folie comme une autre;
seulement elle est peu gaie.
TROTTE-MENU, gravement.
Ne plaisantez pas, tuteur; je parle sérieusement: cette vie de périls
et de privations me fatigue, et j'y renonce...
[Illustration]
RONGE-MAILLE.
Et tu as grand tort, crois-en ma vieille expérience... La vie n'est
pas une mauvaise chose... elle a ses bons comme ses mauvais quarts
d'heure... J'ai vu plus d'une fois l'ennemi face à face, et je n'en
suis pas mort. Les piéges des Hommes ne sont pas si habilement combinés
qu'on ne puisse s'y soustraire; la griffe des Chats n'est pas toujours
mortelle. Ah! si défunt mon père était encore vivant, tu apprendrais
de lui comment, à force de patience et de résolution, on se tire des
situations les plus difficiles! J'étais bien jeune encore, quand
un jour l'appât d'un morceau de lard le fit tomber dans un de ces
traquenards vulgairement connus sous le nom de souricières. Tous réunis
autour de sa prison, nous imitions notre pauvre mère, nous ne songions
qu'à verser des larmes, en invoquant la miséricorde céleste... Lui,
toujours calme, toujours grand, même dans le malheur, il nous dit: «Ne
pleurez pas, agissez!... Peut-être, à quelques pas d'ici, l'ennemi
veille dans l'ombre... Essayons de lui échapper... Plus d'une fois
j'ai curieusement observé la construction de ces piéges inventés par
la perversité humaine; et, si je ne me trompe, il n'est pas impossible
d'en sortir. Cette porte qui vient de se refermer sur moi se rattache
à ce que la science nomme un levier.» Mon père était un Rat de
bibliothèque; il savait de tout un peu. «On prétend qu'avec un levier
et un point d'appui on soulèverait le monde; si avec ce levier on peut
sauver un père de famille, ça sera bien plus beau! Grimpez donc sur
le toit de ma prison, et tous, réunissant vos efforts, suspendez-vous
à ce levier: bientôt je serai libre.» Ses ordres sont exécutés; la
porte fatale se rouvre; mon père nous est rendu, et déjà nous allions
fuir, lorsque, d'un bond terrible, un affreux Matou s'élance au milieu
de nous. «Partez!» nous crie mon père, dont rien ne peut ébranler le
courage; et voilà que seul il tient tête à ce terrible adversaire.
Noble lutte! il y reçut force égratignures, même y perdit la queue,
mais n'y laissa pas la vie. Peu d'instants après, il avait regagné
notre trou domestique; et pendant que nous léchions le sang de ses
blessures, il nous disait en souriant: «Voyez-vous, mes enfants, il en
est du péril comme des _Bâtons flottants_:
«De loin, c'est quelque chose, et de près, ce n'est rien.»
TROTTE-MENU, avec aplomb.
Oh! le péril ne m'effraye pas; je n'ai peur de rien.
En ce moment, on entend au dehors frapper trois coups dans les
mains. Trotte-Menu veut fuir, Ronge-Maille l'arrête.
RONGE-MAILLE.
Tu n'as pas peur; cependant tu commences toujours par te sauver... Mais
rassure-toi; je connais ce signal... c'est l'amoureux de Toinon qui
l'appelle... Nous pouvons rester là. Les amoureux ne sont dangereux
pour personne: ils ne pensent qu'à eux.
SCÈNE III.
LES MÊMES, TOINON, UNE VOIX au dehors.
TOINON. Elle a doucement ouvert la porte de sa chambre, marche sur la
pointe du pied et va vers la fenêtre.
Quoi! c'est vous, Paul? Quelle imprudence!... Si mon père rentrait!...
LA VOIX.
Ma foi, voilà deux jours que je ne vous ai vue, et je n'y tenais
plus... Est-ce que le père Babolin est toujours en colère contre moi?...
TOINON.
Plus que jamais... Il veut vous intenter un procès...
LA VOIX.
Comment, un procès? à propos de la maison de feu mon cousin Michonnet?
TOINON.
Justement.
LA VOIX.
Mais puisque le cousin Michonnet me l'a léguée par testament, elle est
bien à moi, cette maison!
TOINON.
Mon père aussi a un testament, et il dit que le vôtre n'est pas le bon.
LA VOIX.
C'est-à-dire que c'est le sien qui est mauvais... Au fait, qu'il nous
marie, et la maison sera aussi bien à lui qu'à moi.
TOINON.
Ah! bien oui! il ne veut plus entendre parler de mariage... Il dit
qu'il vous déteste, et qu'il vaut mieux que je reste fille toute ma vie
que de devenir la Femme d'un Homme aussi méchant que vous...
LA VOIX, d'un ton piteux.
Est-ce que vous êtes de cet avis-là, Toinon?
TOINON.
Hélas!
RONGE-MAILLE, à part.
Voilà un hélas! qui en dit plus qu'il n'est gros!...
LA VOIX.
Ciel!... votre père tourne la rue... Je me sauve!...
TOINON. Elle se retire vivement de la fenêtre.
Pourvu qu'il ne l'ait pas aperçu... C'est pour le coup qu'il ferait un
beau tapage! (Elle rentre dans sa chambre.)
SCÈNE IV.
RONGE-MAILLE, TROTTE-MENU.
TROTTE-MENU, raillant.
Dites donc, tuteur, il paraît que M. Babolin n'est pas d'accord avec
vous sur le mariage de mademoiselle Toinon?...
RONGE-MAILLE, tranquillement.
Qu'est-ce que ça me fait? J'ai décidé ce mariage, il aura lieu.
TROTTE-MENU, de même.
Ah! c'est bien différent!... Du moment que vous avez dit oui, il n'y a
plus à dire non, n'est-il pas vrai?
RONGE-MAILLE.
Babolin dira oui.
TROTTE-MENU.
C'est donc une girouette que ce Babolin-là?
RONGE-MAILLE.
Babolin n'est pas une girouette, tant s'en faut... Il est fort obstiné;
et quand il a mis quelque chose dans sa tête de Rat, on ne l'en fait
pas sortir facilement.
TROTTE-MENU, étonné.
La tête de Rat du père Babolin? Le père de cette jeune fille serait un
des nôtres?...
[Illustration]
RONGE-MAILLE.
Pas précisément... c'est ce que les Hommes appellent un Rat d'église...
Il est donneur d'eau bénite à la porte de Notre-Dame, et vend aux
fidèles les petits cierges que leur piété allume en l'honneur de Dieu
et de ses saints...
TROTTE-MENU.
Je connais ça... ce sont des cierges qu'on allume quand la pratique est
là, et qu'on éteint quand elle a le dos tourné. (Avec indignation.) Le
genre humain, comme le genre animal, n'est que mensonge et déception!...
RONGE-MAILLE.
Allons, allons, tu t'indigneras plus tard... J'entends Babolin,
laissons-lui la place libre; car il serait parfaitement capable de nous
marcher sur le corps. (Ils disparaissent.)
SCÈNE V.
BABOLIN, seul.
Ah! l'on cause amoureusement par la fenêtre, et cela malgré mes
défenses expresses! Me prend-on pour un père de comédie?... Je vais me
montrer. (Appelant.) Toinon! Toinon!
SCÈNE VI.
BABOLIN, TOINON.
TOINON.
Me voici, mon père, que voulez-vous?
BABOLIN.
Je veux, mademoiselle, que vous mettiez immédiatement votre châle et
votre chapeau et que vous vous prépariez à m'accompagner.
TOINON.
Où cela, mon père?
BABOLIN, avec emphase.
Chez un avoué, mademoiselle!... Je veux apprendre à M. Paul qu'entre
lui et nous il n'y a plus rien de commun. Un procès, un bon procès me
fera justice des impertinentes prétentions de ce jeune homme. Ah! ce
monsieur voudrait dépouiller le père et séduire la fille!...
TOINON.
Mon père!...
BABOLIN, sévèrement.
Taisez-vous, mademoiselle!... Jusqu'à ce jour, j'avais pu croire que le
jeune homme ne serait pas assez présomptueux pour lutter avec moi, et
qu'il me céderait de bonne grâce cette maison, que je tiens de l'amitié
de Michonnet...
TOINON, pleurant.
Mais, mon papa, si M. Michonnet a laissé sa maison à tout le monde, ce
n'est pas la faute de M. Paul...
BABOLIN.
Vous êtes une sotte!... M. Paul aimerait à hériter... rien de mieux!
c'est un goût fort répandu que celui des héritages... Qu'il fasse
valoir ses droits... quant aux miens, ils sont constatés en bonne et
due forme, et je vais, aujourd'hui même, déposer entre les mains d'un
avoué le testament qui les consacre. Il faut que dès demain le procès
soit entamé!... La clef du secrétaire, mademoiselle, donnez-la-moi!...
(Toinon lui donne la clef en pleurant.) Et pas d'enfantillage!...
Séchons ces larmes et habillons-nous. (Il sort.)
SCÈNE VII.
TOINON, puis RONGE-MAILLE et TROTTE-MENU.
TOINON, mettant son chapeau.
Vilain M. Michonnet, va!... Il avait bien besoin de faire deux
testaments!...
TROTTE-MENU à Ronge-Maille.
Je crois, tuteur, que c'est le moment d'exprimer clairement votre
volonté... le père Babolin n'a pas l'air de la deviner du tout.
RONGE-MAILLE.
Sois paisible, petit pupille, sois paisible...
SCÈNE VIII.
TOINON, BABOLIN.
BABOLIN, furieux.
Ah çà! il y a donc des Rats ici?... (Trotte-Menu détale, Ronge-Maille
le suit.)
TOINON.
Je crois que oui, mon papa; il y en a toujours eu... Qu'ont-ils donc
fait?
BABOLIN, de même.
Ce qu'ils ont fait! vous voulez savoir ce qu'ils ont fait?... Eh
bien!... (Moment de silence.) vous ne le saurez pas!...
TOINON.
Comme il vous plaira, mon papa.
BABOLIN, se promenant avec agitation.
Qui se serait attendu à cela? Me voilà bien avec mes droits... Où
sont-ils, maintenant?... C'est M. Paul qui va se moquer de moi!...
(Il s'arrête comme frappé d'une subite inspiration.) Mais si je ne
disais rien de ma mésaventure?... si je jouais la clémence? Paul aime
ma fille; ma fille aime Paul... si, comme un bon homme que je suis, je
cédais à leurs vœux? C'est ça qui me ferait honneur et me donnerait
l'air d'un père modèle!... (S'approchant de sa fille, il lui dit d'un
ton câlin:) Dis donc, petite Nonnon, ça te chagrine donc bien de ne pas
épouser ton Paul?... (Toinon ne répond rien: elle sanglote.) Nonnon,
si, au lieu d'aller chez l'avoué, nous allions chez le notaire?...
TOINON, pleurant et riant tout à la fois.
Chez le notaire, mon petit papa?
BABOLIN.
Pour qu'il se hâte de dresser ton contrat de mariage...
TOINON, de même.
Avec qui, mon petit papa?
BABOLIN.
Avec Paul...
TOINON, sautant au cou de Babolin.
Oh! mon petit papa, mon petit papa, que vous êtes bon!... Je n'osais
pas vous parler franchement, de peur de vous faire de la peine, mais je
crois que si je n'étais pas devenue la femme de Paul, j'en serais morte.
BABOLIN.
Diable! diable! il ne faut pas que tu meures... Allons chez le notaire!
(Ils sortent.)
SCÈNE IX ET DERNIÈRE.
RONGE-MAILLE, TROTTE-MENU.
RONGE-MAILLE.
Eh bien! que dis-tu de tout ceci, pupille?
TROTTE-MENU.
Je dis, tuteur, que vous êtes un grand sorcier... Mais ce testament
de feu Michonnet, qu'est-il devenu, je vous prie? Vous l'avez donc
escamoté?
RONGE-MAILLE.
J'en ai fait mon déjeuner de ce matin! Ainsi, grâce à moi, voilà un
procès qui ne s'entame pas et un mariage qui se conclut!... Tu vois
qu'en dépit de notre misère et de notre condition de Rats nous pouvons
encore faire un peu de bien... Mais à quoi penses-tu, je te prie? te
voilà tout rêveur!...
TROTTE-MENU.
Je pense que je viendrai vous voir le lendemain de la noce. Il y aura
de fameux rogatons, je veux en goûter...
RONGE-MAILLE.
Tu ne songes donc plus à te suicider?
TROTTE-MENU.
Ma foi non, j'ai changé d'idée... Il me semble que, s'il y a beaucoup
de souricières dans ce bas monde, il y a aussi d'excellents morceaux de
fromage dont on ne tâte plus dès qu'on est mort...
RONGE-MAILLE.
Ainsi, tu es de l'avis du vieux proverbe:
VIVE LA POULE... ENCORE QU'ELLE AIT LA PÉPIE!
ÉDOUARD LEMOINE.
[Illustration]
LES SOUFFRANCES
D'UN SCARABÉE
[Illustration]
VIOLETTE, qui est la Colombe la plus aimable et la plus raisonnable du
monde, portait l'autre jour une jolie épingle à sa collerette. Un Hibou
philosophe et Oiseau de lettres lui en fit compliment.
«C'est, répondit Violette, un cadeau de ma marraine la Pie voleuse.
Cela représente un Insecte sur une feuille de pivoine. Au moyen de ce
talisman, on a toujours son bon sens; on voit les choses comme elles
sont, et non pas à travers les besicles de la mode.»
Le Hibou s'approcha pour examiner ce beau joyau, et comme la Colombe
vit bien que le cou blanc sur lequel il était posé empêchait le
philosophe de regarder avec toute l'attention qu'il fallait, elle
détacha l'épingle et la lui donna.
«Je vous la rendrai demain,» dit l'Oiseau nocturne. L'Insecte me
racontera son histoire, et je saurai par lui pourquoi vous êtes si
charmante et si sage.