compte, ma petite duchesse? dis, dis, pourquoi m'aimes-tu?
--Mais, dame, parce que...--elle souriait avec une finesse extrême et
rougissait un peu,--parce que... vous... êtes joli garçon.»
[Illustration]
En ce moment, m'ayant aperçu, elle ne put retenir un éclat de rire dont
je ne compris pas le sens, mais qui bien certainement ne s'adressait
pas qu'à moi.
«Tenez, voyez ce Crapaud; c'est donc la nuit qu'ils prennent du bon
temps?
--Quelle bête hideuse!» fit l'Homme. Et de sa botte il m'envoya bien
loin. Je pensais en me relevant au milieu des épines où j'étais
tombé, je pensais: «Eh! mon Dieu, si j'avais seulement une chaîne
d'or à donner à quelqu'un!» Et j'ajoutais, sachant qu'il n'y avait là
personne pour rire de ma folie: «Ne suis-je pas riche aussi? n'ai-je
pas, sous mon affreuse enveloppe, mon petit trésor d'amour, de poésie?
Si l'on me laissait aimer, comme j'aimerais!»
«Mais fou que tu es, m'écriai-je tout à coup en m'adressant à moi-même,
qui te dit que tu ne t'es point trompé, que tu n'as pas fait fausse
route en demandant le bonheur aux êtres et aux choses qui ne pouvaient
pas te le donner? Tu es un orgueilleux, l'ami. Parce qu'un grand poëte
au cœur miséricordieux a chanté de sa voix divine tes infortunes et tes
chagrins, tu ne vois dans l'univers qu'une victime qui est toi. Sois
plus modeste et moins artiste, sois moins rêveur, regarde à terre, et
tu trouveras là les petits bonheurs que la Providence y a mis pour toi.»
Cet éclair de bon sens traversa mon esprit. «Pourquoi vivre à part,
me dis-je, cherchons dans mon espèce un être à aimer. Les filles de
Crapaud sont-elles donc si repoussantes? Ote tes lunettes de poëte
infortuné et regarde à l'œil nu, mon cher.»
A partir de ce moment, mes idées changèrent et mes habitudes aussi; je
fréquentai les endroits où ceux et celles de mon espèce se réunissaient
d'ordinaire, et je ne tardai pas à rencontrer une adorable enfant
qui, par le plus pur des hasards, se trouvait être ma propre cousine
à la mode de Bretagne. C'était la belle-fille du second mari de la
sœur de... Mais il serait trop long de vous expliquer tout cela. Je
demandai sa main et je l'obtins, quoique son père ne fût pas partisan
des mariages entre Crapauds de la même famille. Peut-être avait-il
raison; j'ai entendu émettre sur cette question les opinions les plus
diverses. Quoi qu'il en soit, j'épousai ma cousine. J'aurais bien envie
de vous faire son portrait, et tout autre que moi n'y résisterait
peut-être pas, mais je me contiens; rien n'est sot comme de parler
des siens. Qu'il suffise de savoir que je la trouvai belle et qu'elle
me trouva à son gré. Père de famille,--ma chérie fut d'une fécondité
surprenante,--je revins vers le ruisseau qui m'avait vu naître, et je
fus tout surpris de trouver dans les souvenirs que j'avais maudits un
charme qui me fit pleurer de tendresse.
Que de fois, mon Dieu, nous avons causé de toutes ces choses en nous
promenant le soir, côte à côte, tandis que les petits folâtraient
devant nous!
«Oh! que j'aurais voulu te connaître à cette époque-là, me disait-elle,
alors que tu étais si malheureux! je t'aurais consolé, mon gros bijou.»
Ah! être appelé mon bijou, c'est la joie suprême.
«Tu es enfant, lui répondais-je; si je t'avais connue, je n'aurais pas
été malheureux.»
Je souriais de bon cœur et je l'embrassais au front.
Il faut vous dire maintenant, quoiqu'il soit un peu niais de parler
tant de soi, il faut vous dire que j'ai gagné beaucoup en prenant des
années; j'ai acquis un embonpoint qui ne m'est point défavorable; mon
regard en outre a plus de..., ma démarche aussi... Enfin je ne suis
plus laid. Parole d'honneur, demandez à ma femme!
C'est mon pauvre beau-père qui n'embellit pas! Seigneur!
UN VIEUX CRAPAUD.
_Pour avoir mis les points et les virgules_,
GUSTAVE DROZ.
[Illustration]
LE PREMIER
FEUILLETON
DE PISTOLET
MON CHER MAÎTRE,
VOUS devez être inquiet, surtout par ce temps de grandes chaleurs,
quand toutes les murailles sont chargées de cris de: _Mort aux
Caniches!_ de m'avoir vu sortir hier au soir sans muselière, sans
collier et sans vous. Véritablement je serais tout à fait un ingrat,
si je n'avais pas été poussé hors de la maison par ce je ne sais quoi
d'irrésistible et de tout-puissant dont vous parlez si souvent dans vos
conversations littéraires. Rappelez-vous d'ailleurs que, le jour de mon
escapade, vous avez été passablement ennuyeux les uns et les autres, à
propos d'art, de poésie, de Boileau, d'Aristote et des cinq unités.
J'avais beau vous écouter en bâillant et japper le plus gentiment du
monde, comme si j'eusse entendu quelqu'un venir à la porte, je n'ai
pas été assez heureux pour vous distraire, vous et Messieurs vos amis,
un seul instant de cette savante dissertation. Je n'ai pu obtenir
ni une caresse ni un coup d'œil; j'ai même été rudoyé lorsque j'ai
sauté sur vos genoux, à l'instant même où vous disiez que les anciens
étaient toujours... les _anciens_. Bref, vous étiez très-désagréable
ce soir-là: moi, j'étais très-éveillé. Vous vouliez rester au logis,
j'avais grande envie de courir les aventures. Ma foi, j'ai pris mon
parti bien vite; et comme j'avais trouvé sur votre table une belle
loge d'avant-scène pour le théâtre des Animaux savants, je me rendis
en toute hâte en cette magnifique enceinte, toute resplendissante de
l'éclat des lustres, et dans laquelle on n'attendait plus que vous...
et moi.
Je ne vous décrirai pas, mon cher maître, toutes les magnificences de
cette assemblée, d'abord parce que je suis un écrivain novice, ensuite
parce que la description est le meilleur de votre gagne-pain. Que
deviendriez-vous, en effet, sans la description? Comment remplir votre
tâche et votre papier de chaque jour, si vous n'aviez pas sous la main
les festons et les astragales de l'art dramatique? Oui-da! je serais un
ingrat de venir m'emparer de vos domaines! Et d'ailleurs, à quoi vous
servirait, à vous qui vivez de l'analyse, la plus splendide analyse?
Vous avez une de ces imaginations savantes, c'est-à-dire blasées, qui
ne racontent jamais mieux que ce qu'elles n'ont pas vu.
J'arrive donc au théâtre, à pied, car le temps était beau, la rue était
propre, le boulevard était tout rempli des plus charmantes promeneuses
qui s'en allaient le nez au vent. Le Bouledogue de la porte s'inclina
à mon aspect. La loge s'ouvre avec un empressement plein de respect.
Je m'étends nonchalamment dans un fauteuil, la patte droite appuyée
sur le velours de l'avant-scène, les deux jambes étendues sur un
second fauteuil, et dans l'attitude heureuse que vous prenez vous-même
effrontément lorsque vous vous dites tout bas: «Bon! nous allons en
avoir pour cinq heures d'horloge... cinq longs actes!» Et alors vous
froncez le sourcil comme un des Lévriers de M. de Lamartine, attendant
que son maître veuille enfin le promener au bois.
Pour moi, vous dirai-je toute la vérité, mon cher maître? cela ne me
déplaisait pas de voir les Bassets des galeries et du parterre pressés,
entassés, étouffés, écrasés dans un espace étroit, pendant que moi je
me prélassais.
J'étais à peine assis depuis dix minutes, lorsque tout à coup
l'orchestre fut envahi par les musiciens. Ces musiciens étaient les
plus gais personnages qui se puissent voir: le bec de la flûte était
au bec d'une jeune Oie, un Ane allait pincer de la harpe,--_Asinus
ad lyram_, dirait le poëte,--un Dindon gloussait en _mi bémol_. Ici
Marsyas écorchait Apollon,--_hic Marsyas Apollinem_.
La symphonie commença. Cela doit ressembler beaucoup à ces symphonies
fantastiques dont vous parlez avec enthousiasme tous les hivers. Quand
chacun eut gloussé sa petite partie en sommeillant, la toile se leva,
et alors commença pour moi, pauvre feuilletoniste novice, un drame
étrange et solennel.
Figurez-vous, mon maître, que les paroles de ce drame avaient été
composées tout exprès pour la circonstance par un grand Lévrier à poil
frisé, moitié Lévrier et moitié Bouledogue, moitié anglais et moitié
allemand, qui a la prétention d'entrer à l'Institut des Chiens français
avant qu'il soit huit jours.
Ce grand poëte dramatique, qui a nom Fanor, compose ses drames d'une
façon qui m'a paru très-simple et très-commode. Il s'en va d'abord
chez le Carlin de M. Scribe lui demander un sujet de drame. Quand il a
son sujet de drame, il s'en va chez le Caniche de M. Bayard pour se le
faire écrire. Quand le drame est écrit, il le fait appuyer au parterre
par six Molosses sans oreilles et sans queue, tout griffes et tout
dents, devant lesquels chaque spectateur baisse le museau, quoi qu'il
en ait: si bien que tout le mérite du susdit Fanor consiste à accoupler
deux imaginations qui ne sont pas les siennes, et à mettre son nom au
chef-d'œuvre qu'il n'a pas écrit. Du reste, c'est un Animal actif,
habile, bien peigné, à poil frisé sur le cou, à poil ras sur le dos,
qui donne la patte à merveille; il saute pour le roi et pour la reine,
il a des os à ronger pour toutes les Fouines de théâtre, et il règne en
despote sur les étourneaux de la publicité.
Donc le drame commença. C'était, disait-on, un drame nouveau.
Je vous fais grâce des premières scènes. C'est toujours la même
façon de faire expliquer par des suivantes et par des confidents les
passions, les douleurs, les crimes, les vertus, les ambitions de leurs
maîtres. On a beau dire que le susdit Fanor est un inventeur: il n'a
encore rien imaginé de mieux, pour l'exposition de ses drames, que
l'exposition de nos maîtres les Dogues romantiques, les Chiens de
berger classiques, les Épagneuls tout disposés à l'intime union du
drame, de la tragédie et du roman.
[Illustration]
Voyez-vous, mon maître, on a peut-être eu tort d'ôter à nos poëtes la
muselière classique: tout le malheur de la poésie aux grands aspects
vient justement de l'absence de muselière. Les anciens poëtes, grâce
à leur muselière, vivaient loin de la foule, des passions mauvaises,
des colères soudaines. On ne les voyait pas, comme ceux d'aujourd'hui,
fourrer insolemment leur nez souillé dans toutes les immondices de
l'histoire. Muselés, ils étaient les bienvenus partout, dans le
palais, dans le salon, sur les genoux des belles dames; muselés,
ils étaient à l'abri de la rage, inexplicable maladie, à l'abri de
la boulette municipale; muselés, ils restaient chastes, purs, bien
élevés, élégants, corrects, fidèles, tout ce que doit être un poëte.
Aujourd'hui, voyez ce qui arrive; voyez à quels excès les pousse la
liberté nouvelle! à quels hurlements, à quelles révolutions. Et que
vous avez bien raison de dire souvent, dans vos feuilles, que ces
novateurs ne sont que plagiaires. Je les entends d'ici, s'écriant en
latin: Mort à ceux qui ont dit avant nous ce que nous voulions dire:
«_Pereant qui ante nos nostra dixerunt!_»
Cependant, peu à peu, l'action dramatique allait en s'élargissant,
comme on dit aujourd'hui. Quand les Carlins à la suite eurent bien
expliqué les affaires les plus secrètes de leurs maîtres, leurs
sentiments les plus intimes, les maîtres vinrent à leur tour pour nous
donner la paraphrase et le hoquet de leurs passions. Oh! si vous saviez
combien ce sont là d'odieux personnages! Dans le théâtre des Chiens
savants, les comédiens sont presque aussi ridicules que les auteurs.
Figurez-vous de vieux Renards veufs de leurs queues et de vieux Loups
endormis qui regardent tout sans rien comprendre. Voici des Ours épais
et mal léchés qui dansent comme les autres marchent, des Belettes
au museau effilé, à l'œil éraillé, à la patte gantée, mais sèche
et maigre, même sous le gant qui la recouvre. Tout cela compose un
personnel de vieux comédiens et de comédiennes déchirées qui ont passé,
sans trop s'en inquiéter et sans en rien garder pour eux, à travers
tous les crimes, toutes les vengeances, toutes les passions, tous les
amours. Oh! les tristes créatures, vues du théâtre! et pourtant on
ajoute que, hors du théâtre, ils se déchirent pour un gigot de mouton
ou pour un cuissot de cheval. Mais j'oublie que la vie publique devrait
être murée: donc je reviens à mon analyse par un détour.
Autant que j'ai pu comprendre le nouveau drame (il est écrit dans un
jappement néo-chrétien qui ressemble plus à l'allemand anglaisé qu'au
français,) il s'agissait, et ceci est le comble de l'abomination, de
nous raconter les malheurs de la reine Zémire et de son amant Azor.
Vous ne sauriez croire, mon maître, quelles singulières inventions ont
été entassées dans cette hybride composition. Figurez-vous que la belle
Zémire appartient tout simplement à la reine d'Espagne. Elle porte un
collier de perles, elle passe sa vie dans le giron soyeux de sa royale
maîtresse, elle mange dans sa main, elle boit dans son verre, elle est
traînée par six chevaux fringants, elle la suit à la messe, à l'Opéra;
en un mot, Zémire, petite-fille de Fox, arrière-petite-fille de Max,
et qui compte parmi ses aïeux l'illustre, le célèbre, le royal César,
frère de Laridon, Zémire est, après la reine d'Espagne, la seconde
reine de l'Escurial!
Mais, d'autre part, dans les arrière-cuisines du château, et dans la
roue ardente du tournebroche, un Animal tout pelé, tout galeux, bon
enfant, du reste, nommé Azor, fait tourner la broche de la reine en
pensant tout bas à Zémire. Il chante:
Belle Zémire, ô vous, blanche comme l'hermine!
O mon bel ange à l'œil si doux!
Quand donc à la fin prendrez-vous
En pitié mon amour, au fond de la cuisine?
Vous dormez tout le jour aux pieds de notre reine,
Et moi, vil marmiton,
Je tourne tout le jour dans ma noire prison.
Zémire, oh! tirez-moi de peine!
Laissez tomber, Madame, un regard favorable,
Sur mon respect, sur mon amour.
Ainsi l'astre à la fleur du soir est secourable
Du haut de l'éternel séjour.
Je vous assure, maître, que ces vers improvisés à la pâle clarté de
la lampe furent trouvés admirables. Les amis du poëte se récrièrent
que cela était tout parfumé de passion. En vain les linguistes, les
Roquets, les Griffons, les Serpents Boas et non Boas, voulurent
critiquer la coupe de ces vers, et ces rimes féminines heurtant des
rimes féminines, et ces mots: _cuisine_, _marmiton_, accolés aux
_fleurs_, à l'_astre_, à l'_éternel séjour_, comme choses tout à fait
dissemblables, il y eut clameur de haro sur ces malintentionnés, et
même j'ai vu le moment où ils allaient être jetés à la porte à l'aide
de Martin-Bâton, sous-chef de claque du théâtre. Dites seulement à un
musicien du Jardin des Plantes de mettre ces petits vers en musique, et
faites-les chanter par la Girafe au long cou, vous m'en direz de bonnes
nouvelles:
Du haut de l'éternel séjour.
Quand il eut bien chanté ces petits vers aux étoiles, au ciel bleu, à
la brise du soir, à toutes les petites fleurs qui agitent leur tête
mignonne dans la verdure des prairies, notre amoureux revient à ses
jappements de chaque jour, en prose: «Zémire, Zémire, viens, dit-il;
viens, mon âme; viens, mon étoile. Oh! que je voudrais tant seulement
baiser de la poussière de tes pas, si tu faisais de la poussière en
marchant!» Ainsi déclame et jappe le jeune Azor. Mais tout à coup, au
milieu de son délire, arrive le marmiton qui lui jette de la cendre
brûlante dans les yeux pour lui faire tourner la broche un peu plus
vite.
Il faut vous dire que, dans le palais de l'Escurial, se tient le féroce
Danois du ministre Da Sylva. Ce Danois est un insolent drôle, très-fier
de sa position dans le monde, l'ami intime des Chevaux de M. le comte
et chassant quelquefois avec lui, mais uniquement pour son propre
plaisir. C'est un gentilhomme d'une belle robe et d'une belle souche,
mais dur, féroce, implacable, jaloux, méchant. Vous allez voir.
Notre Danois a fait une cour assidue à la belle Zémire; il l'a même
flairée de très-près. Mais elle, la noble Espagnole, n'a répondu que
par le plus profond mépris aux empressements de cet amoureux du Nord.
Alors que fait le Danois? Le Danois dissimule; on dirait qu'il a
tout à fait oublié cet amour si maltraité. Mais, hélas! il n'a rien
oublié, le traître! et comme un jour, en passant dans les fossés du
château, il vit le tendre Azor assis sur son derrière, qui regardait
d'un œil amoureux la niche de sa maîtresse: «Azor, lui dit le Danois,
suivez-moi!» Azor le suit, la queue entre les jambes. Que fait alors
mon Danois? Il mène Azor au bord de l'étang voisin, il lui ordonne de
se jeter à l'eau et d'y rester pendant une heure. Azor obéit; le voilà
qui se plonge dans les eaux bienfaisantes; l'eau emporte avec elle
toute cette abominable odeur de cuisine; elle rend leur lustre à ces
soies ébouriffées, sa grâce à ce corps maladif, leur vivacité à ces
yeux fatigués par le feu du fourneau. Sorti de l'eau limpide, Azor se
roule avec délices sur l'herbe odorante; il imprègne sa robe de l'odeur
des fleurs, il blanchit ses belles dents au lichen du vieil arbre.
C'en est fait, il a retrouvé tous les bondissements de la jeunesse;
son jeune cœur se dilate à l'aise dans sa poitrine; il bat ses flancs
de sa queue soyeuse;--il s'enivre, en un mot, d'espérance et d'amour.
L'avenir lui est ouvert. Il n'est rien au monde à quoi il ne puisse
atteindre, pas même la patte de Zémire. A la vue de tous ces transports
extraordinaires, le Danois rit dans sa barbe, comme un sournois qu'il
est, et il semble dire en grognant: «Coquette que vous êtes, malheur à
vous! et toi, tu me le payeras, mon cher!»
Je dois vous dire, mon maître, pour être juste, que cette scène de
réhabilitation sociale est jouée avec le plus grand succès par le
célèbre comédien Laridon. Il est un peu gros pour son rôle, peut-être
même un peu vieux. Mais il a de l'énergie, il a de la passion, il a du
_chic_, comme on dit dans les journaux consacrés aux beaux-arts.
[Illustration]
Une belle scène, ou du moins qui a paru belle, c'est la scène où
Zémire, la Chienne de la reine, vient prendre ses ébats dans la forêt
d'Aranjuez. Zémire marche à pas comptés, en silence; ses longues
oreilles sont baissées vers la terre; sa démarche annonce la tristesse
et les angoisses de son cœur. Tout à coup, au coin du bois, Zémire
rencontre... Azor! Azor qui a fait peau neuve, Azor l'amoureux, Azor
tout resplendissant de sa beauté nouvelle, Azor lui-même! Est-ce bien
lui? n'est-ce pas lui? ne serait-ce pas un autre que lui? O mystère! ô
pitié! terreur! Mais aussi, ô joie! ô délire! ô cher Azor! Rien qu'à se
voir, les deux amants se sont compris sans se parler. Ils s'aiment, ils
s'adorent, ils se le disent à leur manière. Ciel et terre, ils oublient
toute chose. Qui dirait à celle-là: «Vous êtes assise sur un des plus
grands trônes de l'univers,» elle répondrait: «Que m'importe?» Qui
dirait à celui-ci: «Rappelle-toi que tu es un tourneur de broche,» il
vous montrerait les dents. O belles heures poétiques! charmants délires
de la passion! grandeurs et misères de l'amour! et pour finir toutes
mes exclamations, vanité des vanités!
Sachez en effet qu'à la porte il y a un gond, à la serrure une clef,
dans la rose un ver, sur la place publique un espion, dans le chenil
un Chien, à plus forte raison à la lampe il n'y a pas mèche, et dans
la forêt d'Aranjuez il y a le terrible Danois qui regarde nos deux
amants de loin. «Oh! vous vous aimez, dit-il les pattes croisées sur
sa poitrine; oh! vous vous aimez à mon dam et préjudice! eh bien,
tremblez, tremblez, misérables!» Ainsi parlant, et quand Zémire est
rentrée chez sa royale maîtresse, qui la rappelle avec des croquignoles
dans les mains et des tendresses plein le regard, le Danois arrête
Azor au milieu de sa joie. «Zémire te trouve beau, lui dit-il; mais à
toute force, je le veux, je l'ordonne, il le faut, Zémire te verra,
non pas dans ta beauté d'emprunt, non pas lisse et peigné comme un
Chien de bonne maison, mais tout hideux, tout crasseux, tout couvert
de sauces et de cendres, enfumé comme un Chien de marmiton que tu
es; et non-seulement tu te montreras à Zémire tel que tu es, comme
un vrai Porc-Épic, la serviette au cou, le poil hérissé, les pattes
suppliantes, mais encore tu diras cela devant la reine, afin qu'elle
sache bien la conduite de Zémire.
[Illustration]
Ainsi jappe, ainsi hurle le Danois, le traître. Et vous ne sauriez
croire, ô mon maître, les passions que ce monstrueux Animal a
soulevées. Il n'y avait pas dans la salle assez de Geais, de
Perroquets, de Merles, de Serpents, d'Animaux siffleurs, pour siffler
ce misérable Danois. Toujours est-il que le pauvre Azor, naguère si
beau, arrive tout souillé aux pieds de sa maîtresse; et là, devant le
_tormenteur_, un affreux Héron au long bec emmanché d'un long cou, qui
le regarde de toute sa hauteur, Azor déclare à Zémire qu'il n'est, en
résultat, qu'un vil marmiton, qu'il sortait du bain, l'autre jour,
quand il l'a rencontrée, et que c'était le premier bain qu'il prenait
de sa vie. Maître, que vous dirai-je? A cet affreux récit, voilà Zémire
qui se jette aux pieds d'Azor. «Oh! lui dit-elle, que j'ai de joie
de t'aimer dans cette vile condition! que je suis fière de te faire
le sacrifice de mon orgueil! Tu veux ma patte, mon amour, voilà ma
patte: je te la donne à la face de l'univers!» A cette scène touchante,
mon maître, vous eussiez vu pleurer toute la salle: le Blaireau, le
petit-maître des balcons, s'efforçait en vain de retenir ses larmes;
le Bœuf, dans sa baignoire, fermait les yeux pour ne pas pleurer; la
Poule, au paradis, agitait ses ailes en sanglotant; le Coq, sur ses
ergots, voulut appeler en duel le traître de mélodrame. Ce n'étaient,
du parterre à la première galerie, que gémissements, grincements,
évanouissements: on se serait cru dans une salle peuplée d'êtres
humains.
[Illustration]
Ici finit le quatrième acte.
[Illustration]
Vous dirai-je maintenant le cinquième acte? Je ne crois pas que j'y
sois obligé, mon maître: car enfin je ne crois pas que ce soit à moi,
votre Chien, d'usurper les droits de votre critique. Qu'il vous suffise
de savoir qu'à ce cinquième acte les Chiens étaient devenus des Tigres,
comme cela se passe chez les bons auteurs. Le Tigre entrait à pas de
Loup, le poignard à la main; il surprenait en adultère la Tigresse
avec un autre Tigre de son espèce, et je vous laisse à penser s'il les
poignardait avec férocité!
Il paraît que la douce Zémire, une fois mariée, était devenue une
Tigresse; cela se voit dans les meilleurs ménages. Et puis on m'a dit
que c'était une vieille histoire d'un Chien de basse-cour nommé Othello.
Après le cinquième acte, tout rempli de crimes, de meurtres, de coups
de poignard, de sang répandu, la toile s'est baissée, en attendant la
petite pièce, jouée par des Souris blanches et un gros Porc-Épic qui
fait beaucoup rire, rien qu'à se laisser voir.
Le drame accompli, la salle entière s'est remise de son émotion.
Les larmes ont été essuyées; les Panthères ont relevé leurs petites
moustaches; les Lionnes ont passé leurs ongles rosés dans leur
crinière; chacun a songé à sa voisine, le Lièvre à Jeanne la Lapine,
l'Escargot au Papillon, le Ver à soie à la Femme du Hanneton, le Coucou
à tous et à chacun. D'empressés Ouistitis, la queue relevée au-dessus
de la tête, ont apporté à qui en voulait toutes sortes de friandises
que l'assemblée a grignotées du bout des dents. Pour moi, j'ai fait
comme vous faites aux grands jours de premières représentations; je
suis sorti en toute hâte, d'un air mystérieux et comme un Animal de
bon sens qui en sait plus long qu'il ne veut en dire. D'un air calme,
posé, sentencieux, je suis allé me promener dans la basse-cour qui est
le foyer du théâtre; et dans cette basse-cour j'ai rencontré toutes
sortes de grands juges des belles choses, qui se promenaient d'un air
rogue et pédant; celui-ci avait le dard des Abeilles, celui-là le
bec du Cormoran; le Perroquet répétait ce qu'il avait entendu dire,
et le Corbeau guettait sa proie; il y avait des Lions qui faisaient
limer leurs dents par l'ingénue et la grande coquette; des Tigres qui
battaient l'air de leur queue sans faire de mal à personne. A cette
vue, je me suis rappelé ce que dit le seul historien des Animaux, notre
Molière et notre la Bruyère tout à la fois, le seul qui ait accompli
dignement cette noble tâche, et, par Cerbère! pourquoi donc y revenir
quand ce grand Homme a dit tout ce qui nous concerne:
D'Animaux malfaisants c'était un méchant plat?
[Illustration]