A un certain moment les Canetons passèrent à côté de moi, et m'ayant

aperçu, j'étais à fleur d'eau, ils me regardèrent avec étonnement et

s'écartèrent bien vite; ils éprouvaient bien certainement un sentiment

de répulsion.

Je ne saurais dire combien cela me fit de la peine, car je me sentais

déjà disposé à les aimer. J'étais seul, isolé, et les voyant unis, je

me disais: «Qui sait s'ils ne m'accepteraient pas comme un des leurs?»

J'aurais aimé à m'étendre avec eux sur les belles touffes d'herbe et à

entendre la bonne mère Cane me traiter comme un de ses enfants. C'était

absurde, mais je ne savais rien du monde, et je croyais qu'on se

faisait aimer des autres tout simplement en les aimant. Voilà pourquoi

le regard des Canetons me fit tant de peine.

Après cette aventure, j'étais resté pensif; une grande Araignée d'eau

avec laquelle j'avais joué cent fois passa au-dessus de ma tête et

me sourit fort amicalement, mais il me fut impossible de trouver

un sourire pour répondre au sien. Je me rapprochai de la rive vers

laquelle un secret instinct m'attirait depuis quelque temps; j'avais

besoin d'air et le gazon me faisait envie. Arrivé près du bord, je

soulevai ma tête hors de l'eau.

«Que le diable t'emporte!» me cria quelqu'un qui était fort près de

moi. Je me retournai, et j'aperçus entre les racines d'un saule une

personne admirablement vêtue: sa cravate avait la couleur du soleil

lorsqu'il s'endort, son dos et ses ailes étaient d'un beau bleu

d'azur qui se transformait en vert émeraude au moindre miroitement de

l'eau. Cette personne avait le bec fort long, les yeux noirs et peu

bienveillants, les pattes rouges, la queue courte et impatiente; toute

sa personne indiquait un caractère difficile. J'ai su depuis qu'il

s'appelait _Martin-Pêcheur_.

«Qu'est-ce que tu fais là, grand niais, avec tes quatre pattes? me

dit-il durement. Ne vois-tu pas que ta personne empoisonne la rivière?

un peu plus et je te gobais comme un Goujon.» En disant cela il fit une

grimace affreuse comme quelqu'un dont le cœur se soulève. «Sors d'ici

et rondement, tu éloignes mes clients.»

Je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait me dire, mais ce que je

sentais, c'était la dureté de ses paroles. «Que lui ai-je fait,

pensais-je? Avoir une gorge qui ressemble au soleil, un dos de la

couleur du ciel, et être aussi méchant! Cependant je n'osai rien dire

parce qu'il était beaucoup plus gros que moi, et j'essayai de me

traîner sur le sable, hors de l'eau, pour lui être agréable. Je fus

tout surpris de pouvoir me soulever, grâce à ces quatre appendices qui

m'étaient récemment sortis du corps: je veux parler de mes pattes. Mais

comme je me trouvai lourd, gauche, impuissant, lorsque je n'eus plus la

belle eau transparente pour me soutenir et me porter! Instinctivement

je me retournai vers le ruisseau pour le voir et le remercier de

m'avoir fait vivre en lui, mais tout à coup je restai pétrifié. Une

petite masse informe et ressemblant à mon père était là, dans l'eau,

à mes pieds. Je remuai la tête, cette masse s'anima et remua la tête

aussi. Je me soulevai sur mes pattes, elle se souleva comme moi.

[Illustration]

«Et par-dessus le marché il est coquet, l'animal!» s'écria le

Martin-Pêcheur en éclatant de rire. Te trouves-tu joli, affreux monstre?

--Comment, ce que je vois là, c'est donc moi-même?

--Oui mon trésor, et tu peux te vanter d'avoir sous les yeux un joli

spectacle.»

C'était pourtant vrai, le doute n'était pas possible, car je voyais

dans l'eau, en même temps que ma propre image, celle des saules qui

bordent la rive, celle des liserons et des clochettes; j'y apercevais

le ciel lui-même et ses petits nuages blancs, les peupliers de la

colline que le vent faisait frissonner, les canetons qui, là-bas,

remontaient sur la rive, et derrière moi je distinguais aussi le

Martin-Pêcheur bleu et rouge qui riait encore avec un air de mépris.

Il était bien méchant, sans doute; mais comme il était bien habillé,

ce Martin-Pêcheur! quel beau bec! quelles jolies pattes! comme tout

cela était élégant et fin!... Je détournai la tête, j'étais horrible;

et c'était mon ruisseau chéri, lui qui m'avait comblé de ses caresses

et livré ses trésors, c'était lui qui me reprochait ma laideur et

faisait naître la honte en moi. Se repentait-il de ses bontés, pour

s'en payer aussi cruellement? Hier il était bon; aujourd'hui il est

cruel, et cependant les Araignées et les Pucerons se promènent comme à

l'ordinaire sur sa surface, les petits Poissons filent et jouent dans

son eau, les fleurs s'y baignent, les herbes s'y désaltèrent... Je ne

comprenais pas, mais j'étais malheureux.

«C'est fini, pensais-je, c'est fini, on ne veut plus de moi,» et je dis

adieu à toutes ces choses et à tous ces êtres avec lesquels j'avais

vécu. Pas un regard ne répondit au mien, je sentis que je ne laissais

pas de vide; le ruisseau n'interrompit pas sa chanson pour me souhaiter

bonne chance, les Canetons, qui s'étaient rendormis à leur place

accoutumée, ne levèrent pas la tête, le nénufar resta immobile. Je

fis un effort et je m'acheminai péniblement; mais tout à coup j'étais

devenu honteux et humble et je demandais pardon aux herbes que, malgré

moi, je courbais sous mon poids.

«Votre serviteur, murmurai-je au Martin-Pêcheur.

--Va au diable, Crapaud maudit!»

Je n'ai pas revu depuis cet oiseau; mais, en me rappelant ses dernières

paroles, j'ai pensé qu'il avait une grande expérience de la vie.

Je me traînais plutôt que je ne marchais; j'étais encore très-faible et

bien inexpérimenté dans le nouveau métier que m'imposait la Providence.

Au bout de dix minutes j'étais exténué. Le jour commençait à baisser,

les herbes et la terre se faisaient humides; je tombais de sommeil:

je m'acheminai donc vers de gros arbres que j'apercevais à gauche,

espérant trouver dans l'un de ces vieux troncs un trou, une cachette,

pour y passer la nuit. «Je suis si petit, que le gros arbre ne me

refusera pas l'hospitalité, pensai-je; d'ailleurs, s'apercevra-t-il

seulement de ma présence?»

J'ai dit que j'étais d'un naturel rêveur et contemplatif; je n'ai point

eu tort, car je me souviens que ce soir-là, en dépit de la fatigue,

du sommeil et de la faim, je m'assis un instant sur mes pattes de

derrière pour voir et entendre ce qui se passait autour de moi. Il y

avait devant moi un petit bois derrière lequel le soleil se couchait,

de sorte qu'à travers les arbres et les feuilles j'apercevais de longs

rayons de soleil qui filaient comme des flèches et se perdaient au

milieu des branches. Au-dessus de moi le ciel était tranquille, profond

et d'une couleur vert-pomme dorée, si douce, si calme, si pleine de

tendresse, que je me rappelai instinctivement le regard dont la bonne

mère Cane enveloppait ses enfants. Oui vraiment, il me semblait que ce

bon ciel me protégeait et me souhaitait courage. Ne dites pas: «Mais

ce Crapaud est fou!» C'est dans cette folie-là que j'ai trouvé les

seules joies de ma pauvre vie. Les déshérités de ce monde se consolent

comme ils peuvent!... Tous les bruits avaient cessé; les fleurs et les

herbes déjà couvertes d'une rosée délicieuse, dont je fus assez hardi

pour boire quelques gouttes, s'affaissaient en s'endormant, et de tous

côtés, sous les feuilles silencieuses et immobiles, les oiseaux se

chantaient bonsoir en faisant leur toilette de nuit.

«Bonsoir, Fauvette! bonsoir, Pinson! bonsoir, mes mignons! bonsoir, mes

amours!... tra deri dera!» Et tous ces gens heureux, aile contre aile,

le sourire au bec, se donnaient de jolis petits baisers en lançant un

dernier éclat de rire.

«Hé! là-bas, les enfants, un peu de silence,» s'écria un gros Merle

ronfleur perché au sommet d'un arbre.

Ce Merle avait de l'autorité, car peu à peu le ramage cessa, et le

sommeil s'étendit comme un voile.

Je regardai à terre. Tout autour de moi une foule de petits êtres

que je n'avais jamais vus regagnaient leur demeure, actifs, pressés,

fatigués, encore couverts de la poussière du jour. Ceux-ci rampaient,

ceux-là marchaient au milieu de la mousse et des herbes, escaladant

les feuilles mortes, tournant les mottes de terre; sans doute on les

attendait chez eux... Dieu, que je me trouvai seul ce soir-là!...

Fort heureusement, j'aperçus tout près de moi un grand trou sombre

entre deux racines; je m'en approchai avec prudence et j'y entrai

timidement en longeant les murs. Tout à coup, j'entendis dans

l'obscurité un bruit régulier, lent, monotone, qui ressemblait à un

ronflement.

«Qui est-ce qui est là?» fit une voix bien timbrée.

Je ne répondis pas, j'étais tremblant.

«Mais qui est-ce qui est donc là?» poursuivit la voix avec un accent de

plus en plus irrité.

J'allais me décider à répondre, car je sentais qu'au fond j'étais

indiscret, lorsque je ressentis à la paroi abdominale une douleur aiguë

qui m'arracha un cri. J'entendis un grand éclat de rire.

Voilà ce que c'est que d'entrer sans se faire annoncer! Qui es-tu?

«Je suis Crapaud, monsieur, mais tout petit, je sors de l'eau.

--Ah! l'horreur! cet animal chez moi!

[Illustration]

--Je me retire, monsieur.» Et j'allais sortir en effet, lorsque mes

yeux, s'habituant à l'obscurité, j'aperçus une boule énorme armée de

pointes innombrables. J'étais chez un Porc-Épic.

Eh bien, voyez un peu, ce personnage redoutable fut excellent pour moi.

Ce coup de pointe qui avait failli me tuer, je souffre encore de cette

blessure et de bien d'autres, hélas! lorsque le temps est à l'orage; ce

coup, dis-je, l'avait mis en belle humeur, et il me permit de passer

ma nuit dans un coin, après m'avoir fait jurer toutefois que je ne

ronflais pas.

Je parle de ce petit incident de ma vie parce que je lui dus, sinon

un ami, du moins un voisin indulgent quoique fort rude. Ah! certes,

il était fort rude, mon voisin le Porc-Épic, et mon cœur se gonfla

bien souvent en l'entendant; il ne mâchait pas ses mots, comme on dit

familièrement.

«Tu es laid, s'écriait-il en me foudroyant du regard; je ne dis pas

assez, tu es horrible, tu es faible, tu es gluant, bavant, impotent,

infirme, vil...

--Oui, monsieur, murmurai-je, car je sentais qu'il disait vrai.

--Eh bien, petit monstre infect, n'ajoute pas à tes infirmités en te

battant les flancs pour avoir du cœur et de l'esprit. Tu n'es pas assez

riche pour te payer ces petits plaisirs-là. On te haïra, tâche de haïr

les autres; c'est une force, et quand on se sent fort on est joyeux. Si

on t'approche, bave; si on te regarde, bave; tourne ton dos, exhibe tes

croûtes, tes plaies, tes horreurs; fais fuir les gens, fais aboyer les

chiens par le seul fait de ta laideur. Que la haine des autres soit un

bouclier pour toi, tu n'as pas d'autre moyen de te tirer d'affaire, et

si tu n'es pas une brute, eh bien, tu trouveras encore des joies dans

ton métier de maudit. Sois fier de ton horrible enveloppe comme moi je

suis fier de mes piquants pointus, et surtout fais comme moi: n'aime

personne.

--Mais si vous ne m'aimiez pas un peu,--il éclata de rire--un tout

petit peu, ajoutai-je timidement, si vous ne daigniez pas avoir pitié

de moi, pourquoi me donneriez-vous ces conseils que vous croyez si

bons, quoiqu'ils soient bien durs? Il riait toujours.

--Toi, mon ami! s'écria-t-il enfin, Dieu que tu es bête! tu m'amuses

tout simplement parce que le rôle que tu vas jouer ressemble un peu à

celui que je joue, que mes ennemis seront aussi les tiens, et qu'avant

tout je pense leur être désagréable en t'armant contre eux. Bave, mon

garçon; si tu ne baves pas, l'on t'écrase. Au reste, fais comme tu

voudras, cela m'est complétement égal.»

Ces rudes maximes me semblent odieuses. Que voulez-vous? on ne se

refait pas. J'aurais dû les suivre, mais je ne les suivis pas. Est-ce

ma faute si, inspirant l'horreur, j'avais soif d'affection et de

tendresse; si, laid et difforme, je me sentais attiré vers les jolies

choses et les belles créatures; si, vivant dans la boue, j'adorais

les étoiles; si, lourd et impotent, je rêvais la grâce et l'agilité?

Non, certes, ce n'était pas ma faute. C'est ce qui fit que bientôt le

Porc-Épic, me voyant incorrigible, me méprisa profondément et me mit

rudement à la porte. Voici quelle fut la goutte d'eau qui fit déborder

le verre.

Il me faut un certain courage, je vous jure, pour raconter ici mes

chagrins; mon nom seul ne suffit-il pas à chasser la pitié du lecteur?

Les peines d'un Crapaud! c'est à mourir de rire! Qui sait cependant si

dans la foule qui lira ces pages il ne se trouvera pas quelque être

laid et hideux comme moi, qui dira tout bas: «Je suis son frère,» et me

plaindra un peu en songeant à lui? Mais je poursuis.

Je commençais à devenir adulte, lorsque je la vis pour la première

fois. Il faisait grand soleil, l'herbe du pré était haute et répandait

un parfum pénétrant qui m'enivra sans doute, car, en l'apercevant,

je m'arrêtai tout net et je sentis que je l'aimais follement. Elle

était élégante, allongée, souple, agile; tout son petit corps était

de ce vert tendre qu'on ne voit qu'au printemps. D'un bond elle

s'élança à des hauteurs immenses. Je la suivis de l'œil, je vis ses

ailes s'étendre, ses pattes fines s'allonger, et toute son aérienne

personne se détacher sur le ciel bleu; puis elle retomba sur le sommet

d'une herbe qui la reçut en pliant, et pendant un moment l'herbe et

la Sauterelle se balancèrent ainsi dans l'espace. Se balancer dans

l'air, jouer avec les fleurs, les faire frissonner sur leur tige sans

les meurtrir et les écraser, être élégant, gracieux, souple, agile, se

mirer dans les flaques; de ses deux pattes souples caresser sa taille

fine, avoir un corps vert-pomme, et supprimer l'espace d'un petit coup

de jarret!... Je devins fou, et durant un instant je n'osai respirer,

me sachant si impur et si vil que je craignais de vicier l'air où

s'agitait cette belle personne. A un certain moment, elle tourna ses

yeux vers moi; j'essayai de sourire, pensant qu'en souriant je serais

moins horrible, mais je sentis bien que ma peau était trop rude, et

qu'à travers mes yeux rien ne pouvait passer de ce que je ressentais

en moi. Au reste, la Sauterelle ne me vit pas, ou peut-être me prit

pour quelque motte de terre durcie par la pluie et cuite par le

soleil. J'en fus presque content, et je restai immobile. Au moins je

pouvais la voir! Elle était en train de caresser ses longues antennes

avec ses deux pattes de devant, lorsque je sentis une grande ombre

qui s'étendait sur moi. Je me retournai et j'aperçus un gros enfant

joufflu. Il s'avançait avec prudence, armé d'un grand filet de gaze

muni d'un long bâton. Je l'avais vu cent fois, errant dans la prairie

poursuivant les Papillons et les Insectes dont il s'emparait à l'aide

de son filet. Quand une de ces pauvres petites bêtes si jolies et si

faibles lui avait échappé, je l'avais vu se mettre en colère et la

poursuivre de plus belle comme un ennemi dangereux. Et je me disais:

«Voilà qui est horrible! Est-ce donc un mal que d'échapper à la mort?

Que lui ont-elles donc fait, ces pauvres petites bêtes qui n'ont même

pas le tort d'être laides comme moi?» J'en rêvai une nuit, et dans

mon rêve je voyais de gros Crapauds, devenus ingambes, emprisonnant

dans leurs filets les petits enfants de l'Homme et les piquant sur les

troncs d'arbres avec de longues épingles. C'était un mauvais rêve,

parce que parmi les Hommes il y en a de bien bons; moi qui vous parle,

j'en eus la preuve: mais je vous conterai cela tout à l'heure.

[Illustration: D'un bond elle s'élançait à des hauteurs immenses.]

Je connaissais donc l'enfant et son filet; aussi lorsque je le vis se

diriger vers ma Sauterelle, je compris ce qu'il voulait faire et je

tremblai pour celle que j'aimais. Que faire? La prévenir? Mais comment?

Eût-elle compris mon cri? avais-je le temps de lui rien expliquer?

Heureusement, j'eus alors là une excellente idée. L'enfant, les yeux

fixés sur la chère mignonne, allait abaisser son filet lorsque, jugeant

qu'il était trop éloigné, il fit un pas pour s'approcher d'elle. A

ce moment, je calculai bien la distance, je fis un grand effort, je

m'élançai et me plaçai si bien que le pied du bambin s'abattit sur mon

dos. Ma vilaine peau étant gluante, oh! j'avais tout calculé, l'enfant

perdit l'équilibre et d'un seul coup roula dans l'herbe. Ma belle

chérie était sauvée! Mais je ressentis en même temps une douleur atroce

et je m'aperçus que j'avais une patte en lambeaux. Eh bien, voyez un

peu comme cela est étrange! je vous jure qu'en ce moment j'éprouvai,

malgré ma souffrance, une des plus grandes joies de ma vie. Je lui

avais donné quelque chose de moi-même, à la chère belle; je ne voulais

rien lui réclamer, je n'aurais jamais osé le faire, mais je jouissais

en pensant qu'elle était mon obligée. Comme on est égoïste au fond!

Enfin, que voulez-vous? je jouissais de cela.

L'enfant se releva bientôt en criant. Lorsqu'il eut compris que

j'étais la cause de sa chute, il prit une pierre, et de loin, en se

reculant, car il avait peur de moi, il me lapida avec cette joie que

les Hommes éprouvent à nuire aux autres lorsqu'ils sont en sûreté.

Fort heureusement, le vilain garçon, outre qu'il était méchant, était

très-maladroit,--on n'est pas parfait!--et j'en fus quitte pour

quelques égratignures; d'ailleurs nous avons la vie dure, nous autres

Crapauds; n'en soyez pas jaloux, vous autres! Dur veut dire solide,

mais lourd à supporter aussi.

J'espérais bien au fond que la belle Sauterelle comprendrait ce que

j'avais fait pour elle. En s'échappant, elle avait tourné la tête,

m'avait vu écrasé, et nos regards s'étaient croisés. Elle avait tout

compris en effet, ou du moins je me l'imaginai, car je l'aperçus

bientôt escaladant les herbes et se dirigeant vers moi. Jamais je ne

l'avais trouvée plus gracieuse, plus alerte. Il y a des gens que la

reconnaissance rend joyeux sans doute. Elle était émue. J'eus un moment

de vive espérance; ma patte cependant me faisait grand mal, mon sang

coulait en abondance, mais je me disais à part moi: «Quel bonheur! elle

va voir tout cela.»

Enfin elle s'arrêta, elle était accompagnée de plusieurs de ses amies,

pimpantes et brillantes comme elle, venues là sans doute par curiosité.

J'aurais bien préféré qu'elle fût seule, car j'avais déjà remarqué

qu'isolément les gens sont meilleurs. Quand elles furent toutes là, je

levai les yeux: il me sembla que le sort de ma vie allait se décider.

«C'est ce pauvre diable, dites-vous, ma chérie, qui s'est fait écraser

tout à l'heure? murmura l'une de ces Sauterelles en s'adressant à la

reine de mon cœur. Oh! mais il est très-touchant, voyez les plaies de

ce pauvre misérable; c'est horrible, horrible! Si l'on n'était retenue

par des sentiments élevés, véritablement on fuirait au plus vite. Ah!

l'affreux monstre! est-ce singulier que l'héroïsme aille se nicher sous

ces croûtes ignobles?»

En disant cela, elle se retourna vers ses compagnes qui se mirent à

sourire en minaudant; je crois qu'elle leur avait fait signe que je

devais sentir mauvais.

Ma bien-aimée s'adressant alors directement à moi, tout en caressant

ses ailes: «Dis-moi, mon brave, pourquoi m'as-tu rendu le service de

tout à l'heure? As-tu conscience d'avoir fait là une belle action?»

C'était le moment de me jeter à ses pieds, de laisser couler de mes

yeux les larmes que j'avais dans le cœur, de m'écrier: «J'ai fait tout

cela par amour pour vous, chère belle aimée;» mais elle m'avait parlé

avec une telle confiance dans sa supériorité, d'une voix si sûre et si

peu émue, que je ne trouvai pas d'abord un mot à lui répondre.

«Mais, dites-moi, mignonne, on rencontrerait ce monstre héroïque, le

soir, au clair de lune, dans un petit chemin, que sur l'honneur on

mourrait de peur, n'est-il pas vrai?

--A coup sûr il est effrayant.» Elles tournaient tout autour de moi et

m'examinaient avec attention.

«Je le trouve moins effrayant que grotesque, à vous dire vrai, murmura

ma bien-aimée. C'est la tête surtout qui est unique; il a un visage à

faire jaunir les pâquerettes, à tarir les flaques. Avez-vous vu l'œil,

mes belles?

--Oui, oui, firent-elles toutes ensemble; l'œil est impossible! ah! ah!

ah! impossible.»

Ces petits rires aigus me traversaient le cœur, tout m'eût semblé

préférable à ces moqueries; j'étais fait à la haine et au dégoût

qu'inspirait ma personne; mais peu de gens avant cette aventure avaient

songé à rire de moi, et d'ailleurs j'ai vu depuis dans le monde qu'on

accepte plus facilement un rôle hideux qu'un rôle grotesque. La haine

des autres vous blesse et vous excite, elle vous fait vivre. Le rire,

au contraire, vous anéantit et vous écrase.

Bref, sous l'empire d'un sentiment d'orgueil dont j'ai honte

aujourd'hui, je me soulevai sur ma patte sanglante, et m'adressant à la

Sauterelle que j'aimais:

«Je ne vous demande ni pitié ni récompense, madame, lui dis-je; j'ai

fait tout cela parce que...

--Écoutez donc, mes mignonnes aimées, fit la Sauterelle; mais il

parle, il parle fort bien, et, si je ne me trompe, il a des dents. Oh!

l'intéressante horreur! Ne vous approchez pas trop cependant, c'est

plus sûr.

--Parce que..., poursuivis-je d'une voix faible,--je me sentais prêt à

m'évanouir,--parce que je... vous aimais.»

Ces simples paroles furent d'un effet irrésistible; toutes les belles

filles éclatèrent d'un rire argentin.

«Eh bien, mais..., ah! ah! ah!... c'est très-gentil cela..., ah! ah!

ah!..., mon brave, d'aimer ses sembla..., ah! ah!..., ses semblables.»

Ce dernier mot redoubla l'hilarité générale qui, au bout d'un instant,

devint du délire. Alors toutes les Sauterelles, ne se contenant plus de

joie, se prirent par la patte et dansèrent en rond autour de moi. De

temps en temps elles s'arrêtaient toutes et s'écriaient en riant de bon

cœur: «Salut l'amoureux, salut! votre servante, cœur sensible!»

Elles se sont bien amusées ce jour-là. Après tout elles avaient obéi

à leur nature et moi j'étais sorti de la mienne. J'avais fait preuve

d'idiotisme et de vanité; au moins ce fut l'opinion que m'exprima mon

ami le Porc-Épic en me mettant le soir même à la porte de chez lui.

A partir de ce moment-là, je devins sombre et je pris les habitudes

qu'ont tous ceux de notre espèce: je ne sortis plus guère que la

nuit, je perdis la vue de toutes les belles choses qui m'avaient tant

charmé, car il y a vraiment de belles choses en ce monde, il y a aussi

des êtres heureux! Si ceux-là seulement voulaient consentir à donner

de temps en temps une de leurs heures joyeuses pour distribuer aux

pauvres diables qui ne rient jamais, comme tout irait mieux, je vous le

demande! et comme la laideur s'effacerait peu à peu! car ce qui rend

laid c'est la souffrance; mais je me trompe peut-être, mettons que je

n'ai rien dit.

Peu à peu mes yeux s'habituèrent à distinguer dans l'obscurité.

Plantes et gens, tout le monde dormait, l'air était frais et pur, le

silence profond. Je marchais à la lueur des bonnes étoiles qui, chose

étrange, ne m'ont jamais manifesté ni dégoût ni répulsion. Peut-être

m'ont-elles vu de trop loin pour pouvoir me juger; le fait est que je

ressentis parfois dans la nuit des sensations qui doivent ressembler

au bonheur. Je jouissais d'être calme et aussi de pouvoir regarder en

face sans crainte de gêner les autres. Et cependant je me souviens

qu'un soir...--j'écris au courant de la plume et je raconte ici mes

impressions à mesure qu'elles me viennent à l'esprit,--je me souviens

que, cherchant mon souper dans un parc où je vivais depuis quelques

mois, j'aperçus sur un banc une jeune fille toute mignonne assise près

d'un gros monsieur fort laid. Devrais-je accuser les autres de laideur?

qu'on me le pardonne! La jeune fille était adorable, les boucles de ses

cheveux blonds caressaient ses joues, et timidement souriante, émue,

les yeux baissés, elle regardait la jolie chaîne d'or qu'elle avait

dans les mains.

Le gros homme, l'air assuré, le gilet gonflé, le bec en l'air, la voix

ronflante et le chapeau de travers, lui disait: «Accepte, mon enfant,

en souvenir de moi, car je t'aime.» Et il entoura la taille de la chère

petite de son gros bras impertinent.

«C'est donc bien sûr que vous m'aimez? fit-elle en regardant toujours

la chaîne.

--Je t'adore, ma belle, sur l'honneur;--il mit la main dans son

gousset--et toi, ne m'aimes-tu pas?

--Mais si, fit-elle tout bas avec une grâce angélique,--elle se passa

la chaîne au cou.

Vie privée et publique des animaux · 第 12 / 41 段