sont là pour ne rien faire, et nous n'avons rien à craindre. Ils ont,
comme tant d'autres, l'habitude de se rassembler sans but, et ne font
guère autre chose, tant que dure le jour, que de rester plantés les uns
à côté des autres comme des piquets. Cela ne fait de mal à personne, et
cela leur suffit.»
On nous reçut avec beaucoup de bonhomie, et les premiers que nous
rencontrâmes nous conduisirent, avec toutes sortes de prévenances,
vers un vieux Manchot, qu'ils nous dirent être le roi de l'île, et qui
l'était en effet; ce qui ne nous étonna pas quand nous le vîmes, car
c'était le plus gros Manchot qu'on pût voir, et nous ne pûmes nous
empêcher de l'admirer.
[Illustration]
Ce bon roi était assis sur une pierre qui lui servait de trône, et
entouré de ses sujets, qui avaient tous l'air d'être au mieux avec lui.
«Illustres étrangers, s'écria-t-il du plus loin qu'il nous aperçut,
vous êtes les bienvenus, et je suis enchanté de faire votre
connaissance!»
Et comme la foule qui l'entourait nous empêchait d'arriver jusqu'à sa
personne:
«Çà, dit-il, mes enfants, rangez-vous donc un peu pour laisser passer
ces messieurs.»
Aussitôt les Dames se mirent à sa gauche, et les Pingouins à sa droite.
Puis, s'étant excusé de ce qu'il ne se dérangeait point, sur l'extrême
difficulté qu'il éprouvait à marcher, ce bon Monarque nous fit signe
d'approcher.
«Messieurs les étrangers, nous dit-il, faites ici comme chez vous, et
si vous vous y trouvez bien, restez-y. Dieu merci, il y a de la place
pour tout le monde dans mon petit royaume.»
Nous lui répondîmes qu'il était bien bon et que son petit royaume nous
paraissait très-grand, ce qui le mit tout à fait en bonne humeur.
Cet excellent roi nous demanda alors d'où nous venions, et dès qu'il
sut que nous avions beaucoup voyagé, il nous fit raconter l'histoire de
nos voyages, qu'il écouta avec tant de plaisir, que lorsqu'il croyait
que nous allions nous arrêter, il nous criait: «Encore!» ce qui nous
redonnait beaucoup de courage.
Lorsque ce fut pour de bon fini, n'y pouvant plus tenir, il jeta
par-dessus sa tête l'antique bonnet phrygien qui, de temps immémorial,
servait de couronne aux rois de ce pays; il jeta aussi la marotte,
symbole de sagesse qui lui tenait lieu de sceptre, ainsi que l'œuf vide
qui, dans sa main, figurait l'univers, et, s'étant ainsi débarrassé, il
nous ouvrit ses bras en nous disant:
«Embrassez-moi; vous êtes d'honnêtes Oiseaux que j'aime; et, s'il vous
plaît, nous ne nous quitterons plus.
--Ma foi, Sire, lui dis-je, je crois que nous aurions tort de vous
refuser; si donc mon ami pense comme moi, nous resterons.
--Qu'en dites-vous, monsieur le Fou? c'est à vous de parler. Regardez
cette île, et si, parmi ces rochers qui dominent la mer, il y en a un
qui vous convienne, il est à vous.
--Sire, répondit mon ami, des rois comme vous et des royaumes comme le
vôtre sont très-rares, et je ne demande pas mieux que de vivre et de
mourir chez vous.
--Bien dit, s'écria le roi; d'ailleurs, cher monsieur, ajouta-t-il,
vous ne serez pas le seul Fou dans cette île, et vous savez... plus on
est de fous, plus...»
Et comme la plaisanterie fut très-goûtée:
«Mes enfants, dit le prince au comble du bonheur, ces messieurs sont
des nôtres, traitez-les bien.»
Chacun se mit alors à crier:
«Vive le roi! vive le roi!»
Et, ma foi! nous criâmes comme les autres, et plus fort que les autres:
«Vive le roi!»
Après quoi:
«Quant à vous, ajouta ce grand monarque, en s'adressant plus
particulièrement à moi, ce n'est pas tout. J'ai une idée! êtes-vous
marié?
--Sire, lui répondis-je, je suis garçon.
--Il est garçon! dit Sa Majesté en se retournant du côté des Dames;
garçon!!!
--Lui garçon! s'écrièrent-elles toutes aussitôt; c'est un péché, il
faut le marier.
--Vous l'avez dit, s'écria le roi en riant de tout son cœur, et j'étais
sûr que vous le diriez!
--Mais, Sire, m'écriai-je, voyant enfin, mais trop tard, où il voulait
en venir, mon cœur est...
--Ta, ta, ta, chansons; taisez-vous, me dit-il; votre cœur est bon, et
vous ne me refuserez pas d'être mon gendre; je n'ai point de fils, vous
m'en servirez, vous me succéderez, et je mourrai content. Qu'on aille
bien vite me chercher la princesse!» ajouta-t-il.
Je m'attendais si peu à cette proposition, que je restai muet
d'étonnement.
«Qui ne dit mot consent!» s'écria le roi.
Et je n'avais pas encore eu le temps de prendre un parti, que déjà
la princesse, à laquelle on avait dit de quoi il s'agissait, était
arrivée, toujours courant, de façon que, quand je levai les yeux sur
elle, je rencontrai les siens, qui, hélas! ne me parurent point cruels.
«Regardez-la donc, me disait celui qui voulait devenir mon beau-père,
et regardez-la bien. N'êtes-vous pas ravi? n'êtes-vous pas trop
heureux? ne la trouvez-vous pas jolie?
[Illustration]
--Bonté divine! pensai-je, elle jolie! elle qui me ressemble comme deux
gouttes d'eau se ressemblent!
--Et si vous saviez quelle bonne fille cela fait, et quelle bonne
grosse femme vous aurez là! disait le pauvre père en jetant sur la
jeune princesse des regards attendris. Sans compter, ajouta-t-il, que
pas une de mes sujettes n'a les pieds plus larges, la taille plus
épaisse, les yeux plus petits, le bec plus jaune. Et sa robe, disait-il
encore, n'est-elle pas superbe? et ses petits bras ne sont-ils pas
aussi courts qu'on peut le désirer? et cette espèce de palatine qui
s'arrondit gracieusement sur son dos, en avez-vous vu de plus belle?
--Hélas! dis-je tout bas à mon ami, il y a des siècles que les palatines
sont passées de mode!
--Tu auras le meilleur beau-père qu'on puisse voir, me répondit-il.
--Mais ce n'est pas lui qui sera ma femme! lui dis-je.
--Le mariage est le meilleur des maux, reprit-il; si ce n'est déjà
fait, oublie ta Mouette.
--Hélas! pensais-je, le souvenir nous tue; mais qui de nous voudrait
oublier?»
Pendant ce temps-là:
«A quand la noce? disaient les jeunes gens.
--Cela fera un beau couple, disaient les vieillards.
--Et ils auront beaucoup d'enfants, ajoutaient les commères.
--Il n'est pas malheureux! disaient les jaloux. Pour un Pingouin de
rien, né on ne sait où et d'un œuf inconnu, une princesse! je crois
bien qu'il accepte!
--Mariez-vous! mariez-vous! mariez-vous!» me disait-on de tous côtés.
Je me mariai donc.
Le beau-père fit tous les frais de la noce: car, en Pingouinie, les
rois ont, comme les plus pauvres de leurs sujets, de quoi marier et
doter convenablement leurs filles.
Et voilà comment je devins fils de roi, et voilà comment on fait de
sots mariages; et c'est ainsi que tous mes tourments finirent par un
malheur: car ma femme se trouva n'être pas trop bonne, et je ne fus
guère heureux.
Aussi n'oubliai-je rien.
XIV
Je pourrais en rester là; mais, puisque j'en ai tant dit, j'irai
jusqu'au bout: car, aussi bien, j'ai encore un aveu à faire.
Je rêvai un jour que je revoyais celle que j'avais tant aimée, et
qu'elle m'appelait.
Dans mon rêve je la revis si bien, ainsi que la place où je croyais la
voir, que, quand je me réveillai, je me persuadai que si cette place
existait quelque part, en cherchant bien je la trouverais.
Je résolus donc de partir, et après avoir fait quelques préparatifs et
prétexté une mission diplomatique, je m'en allai laissant là ma femme
et mes enfants, ce qui était fort mal.
Pendant deux ans tout au moins je courus le monde sans rien rencontrer
de ce que je cherchais, et ne retirai aucun fruit de mes voyages, sinon
que j'appris que les vagues de la Méditerranée sont plus courtes que
celles de l'Océan, et qu'il y a sur ce globe sept fois plus de surface
d'eau que de surface de terre, ce qui me donna, entre autres idées, une
grande idée des poissons.
Mais tout d'un coup, et au moment où je commençais à désespérer, je
retrouvai sur un banc de sable... et accroupie sur les restes immondes
d'une Baleine échouée... et en compagnie d'un ignoble Cormoran, le plus
lâche des Oiseaux de mer, cette Mouette éthérée, cette beauté parfaite,
cette Péri, cette sylphide, dont la séduisante image avait obsédé ma
vie.
Et c'est ainsi que j'appris que tout ce qui brille n'est pas or, et
qu'avant de donner son cœur on ne ferait pas mal d'y regarder à deux
fois; que dis-je? à cent fois, dût-on finir par y voir toujours trop
clair, et ne le donner jamais.
O mon premier amour! combien il m'en coûta de rougir de vous! Que
devins-je quand je découvris que j'avais couru après un fantôme, que
j'avais adoré un faux dieu, et que cette Mouette sans égale n'était
qu'une Mouette de la pire espèce.
L'habitude du malheur finit par rendre ingénieux à s'en consoler.
«Tout est bien! m'écriai-je; mieux vaut la dure vérité que le plus doux
mensonge.»
Et je mis à la voile pour l'île des Pingouins, bien résolu cette fois
de n'en plus sortir et de devenir à la fois bon époux, bon père et bon
prince.
XV
Dès mon arrivée, j'allai visiter notre peuple qui se portait fort bien,
et mon beau-père, qui, Dieu merci! se portait encore mieux que notre
peuple; et puis ensuite je me mis en quête de ma chère femme que je
retrouvai avec mes deux enfants,--_et... bénédiction céleste!... deux
enfants de plus!_
[Illustration]
XVI
Ce que voyant, je m'en allai trouver mon ami le Fou.
Le roi, qui avait su l'apprécier, avait voulu faire de lui son premier
ministre, mais mon ami s'en était excusé sur sa santé, qui était en
effet fort délabrée.
Un médecin, qu'on avait consulté, avait même paru craindre que sa
poitrine ne fût attaquée.
«Mon ami, lui dis-je, vous n'avez pas bonne mine, il faudrait vous
soigner.
--Bah! dit-il, chaque heure nous blesse; heureusement, la dernière nous
tue.»
Il demeurait sur un rocher qui surpassait tous les autres en hauteur;
il y vivait très-retiré, ne voyant personne ou presque personne, «parce
que, disait-il, quand on est seul, on est encore avec ceux qu'on aime.»
L'Oiseau Anonyme, le Silencieux et le Solitaire faisaient toute sa
société.
«Décidément, lui dis-je après lui avoir conté ce qui venait de
m'arriver, je ne suis pas heureux.
--Et pourquoi diable le seriez-vous? me dit-il; avez-vous mérité de
l'être? Voyons, qu'avez-vous trouvé? que tirez-vous de votre sac?
Montrez-moi votre trésor. Avez-vous assez couru? vous êtes-vous assez
remué? Êtes-vous trop puni? Enfin, me disait-il, aucun but valait-il
donc la peine de tant d'efforts?
--Vous aurez beau dire, m'écriai-je, je n'aurais pas été fâché d'être
heureux, ne fût-ce qu'un peu, pour savoir ce que c'est que le bonheur.
--Mille diables! reprit-il avec une incroyable vivacité, quel maudit
entêtement! Mais où avez-vous appris, Pingouin que vous êtes, qu'on
pouvait être heureux? Est-ce qu'on est heureux?
«Pour l'être, il faudrait préférer les nuages au soleil,--la pluie au
beau temps,--la douleur au plaisir,--avoir grande envie de rire ou
mettre son bonheur à pleurer,--n'avoir rien et se trouver trop riche
de moitié,--prendre que tout ce qui se fait est bien fait,--que tout
ce qui se dit est bien dit,--croire aux balivernes et que les vessies
sont des lanternes,--se persuader qu'on vit quand on rêve,--qu'on rêve
quand on vit,--adorer des prestiges, des apparences, des ombres,--avoir
un pont pour toutes les rivières,--se payer de belles paroles,--nier
le diable au milieu des diableries,--tout savoir et ne rien
apprendre,--bouleverser la mappemonde, et mettre enfin chaque chose à
l'envers.
«D'ailleurs, ajouta-t-il après avoir toutefois repris haleine, si vous
êtes malheureux, attendez, le temps détruit tout.»
J'attends donc!
Si vous êtes malheureux, lecteur, faites comme moi: tout prend fin,
même cette histoire.
P. J. STAHL.
[Illustration]
DERNIÈRES PAROLES D'UN ÉPHÉMÈRE.
C'était l'opinion des savants philosophes de notre race qui ont vécu et
fleuri longtemps avant le présent âge, que ce vaste monde ne pourrait
pas subsister plus de dix-huit heures; et je pense que cette opinion
n'était pas sans fondement, puisque par le mouvement apparent du grand
luminaire qui donne la vie à toute la nature, et qui de mon temps a
considérablement décliné vers l'océan qui borne cette terre, il faut
qu'il termine son cours à cette époque, s'éteigne dans les eaux qui
nous environnent, et livre le monde à des glaces et à des ténèbres qui
amèneront nécessairement une mort et une destruction universelles. J'ai
vécu sept heures dans ces dix-huit; c'est un grand âge; ce n'est pas
moins de quatre cent vingt minutes; combien peu entre nous parviennent
aussi loin! J'ai vu des générations naître, fleurir et disparaître.
Mes amis présents sont les enfants et les petits-enfants des amis de
ma jeunesse, qui, hélas! ne sont plus, et je dois bientôt les suivre;
car, pour le cours ordinaire de la nature, je ne puis m'attendre,
quoique en bonne santé, à vivre encore plus de sept à huit minutes.
Que me servent à présent tous mes travaux, toutes mes fatigues, pour
faire sur cette feuille une provision de miellée que pendant tout le
reste de ma vie je ne pourrai consommer? Que me servent les débats
politiques dans lesquels je me suis engagé pour l'avantage de mes
compatriotes, habitants de ce buisson? Que me servent mes recherches
philosophiques consacrées au bien de notre espèce en général? En
politique, que peuvent les lois sans les mœurs? Le cours des minutes
rendra la génération présente des éphémères aussi corrompue que celle
des buissons plus anciens, et par conséquent, aussi malheureuse. Et en
philosophie, que nos progrès sont lents! Hélas! l'art est long et la
vie est courte. Mes amis voudraient me consoler par l'idée d'un nom
qu'ils disent que je laisserai après moi. Ils disent que j'ai assez
vécu pour ma gloire et pour la nature; mais que sert la renommée pour
un éphémère qui n'existe plus? Et l'histoire, que deviendra-t-elle,
lorsqu'à la dix-huitième heure le monde tout entier sera arrivé à sa
fin pour n'être plus qu'un amas de ruines?
Pour moi, après tant de recherches actives, il ne me reste de bien
réel que la satisfaction d'avoir passé ma vie dans l'intention d'être
utile, la conversation aimable de quelques bonnes dames éphémères,
et l'espérance de vivre encore quelques secondes dans leur souvenir,
lorsque je ne serai plus.
BENJAMIN FRANKLIN.
[Illustration]
LES DOLÉANCES
D'UN
VIEUX CRAPAUD
[Illustration]
Mon père était fort âgé déjà et un peu obèse, lorsque les joies de
la paternité lui revinrent au cœur pour la dernière fois. Hélas! il
devait payer bien cher ce dernier élan de tendresse! Ma pauvre mère,
qui n'était plus jeune, eut une ponte horrible, et finalement, en dépit
des soins les plus tendres, succomba en me mettant au monde. Ce premier
malheur pesa cruellement sur le reste de mon existence, et je lui dois
sans doute cette sorte de mélancolie, ce penchant à la contemplation
rêveuse qui, à vrai dire, est la base de mon caractère.
Les premiers jours de ma vie de Têtard sont trop confus dans ma
mémoire pour que j'en puisse parler. Je cherche... non, rien; c'est
un brouillard vague au milieu duquel cependant j'entrevois mon père
arrêté sur le bord du ruisseau et me souriant de son gros œil à la
fois doux et grave. Il était affaissé, abattu, marchait lentement, et
déjà redoutait extrêmement l'eau dont il préservait soigneusement ses
pattes... Puis, peu à peu, ses visites devinrent plus rares et bientôt
cessèrent complétement.
J'ai honte à le dire: cette séparation ne laissa point de trace dans
ma mémoire. Songez que nous avions trois semaines environ, mes frères
et moi, et qu'insouciants, avides de connaître, comme on l'est à cet
âge, nous nous élancions follement vers les premiers enivrements de la
vie. Ah! mes joies d'alors; ah! chères heures de ma première enfance,
qu'êtes-vous devenues? Qu'es-tu devenu, ruisseau bien-aimé, et vous,
belles herbes de la rive, roseaux tremblotants, belle eau transparente,
où j'errais à l'aventure dans un monde enchanté? Que de courses folles
sous les grosses pierres noirâtres! Que de frayeurs enfantines lorsque
nous rencontrions tout à coup une Anguille immobile dans quelque coin,
ou que nous nous heurtions imprudemment contre les écailles argentées
de quelque Carpe rêveuse! Parfois la grosse bête, troublée dans son
sommeil, nous regardait d'un œil irrité; puis, nous voyant honteux
et confus de notre folle escapade, souriait avec bonté, et nos jeux
recommençaient.
[Illustration: Le doyen des Crapauds.]
On ne sait pas le charme, l'ivresse qu'il y a à se sentir bercé,
enveloppé, caressé par le courant qui file tranquillement en clapotant
contre les petites pierres blanches. Lorsqu'un rayon de soleil, passant
entre les saules, pénétrait dans l'eau, tout s'illuminait autour de
nous; nous apercevions, au fond du ruisseau, des milliers de petits
êtres étincelants que nous n'avions pas vus; les grains de sable
s'animaient, les herbes, les petites plantes s'agitaient aussi dans
ces flots de lumière, et je me ressentais si gai, si heureux de vivre
et de dépenser ma vie, que je m'élançais avec ivresse au milieu de ces
merveilles comme un Têtard qui a perdu la tête. (J'exagère peut-être;
car, enfin, que resterait-il à un Têtard qui aurait perdu la tête?)
Nous poursuivions ces nuées de petits Poissons microscopiques qui
errent en bandes dans les eaux peu profondes, et nous nous croyions
indomptables, lorsqu'au bout d'un instant la troupe effrayée avait
disparu dans l'ombre. Alors nous déclarions la guerre à ces grandes
Araignées d'eau qui, armées de leurs grandes pattes, glissent sur le
courant et avalent tout ce qui se rencontre à la surface: c'étaient
des personnes bien douces que ces grandes Araignées, et aimant à rire
malgré leur activité. Nous allions tout doucement leur chatouiller
les pattes de derrière, et, quand elles se retournaient tout à coup
effrayées, nous nous échappions bien vite, un peu inquiets de notre
audace, et nous ne retrouvions le calme que dans quelque caverne
discrète et sombre, ou sous la large feuille flottante d'un nénufar
doré. J'y ai passé des journées entières sous ces larges feuilles, sous
ces beaux plafonds verts, suçant par-ci, humant par-là, examinant avec
cette admiration profonde de l'enfance les délicatesses admirables
de leur conformation. Je découvrais, dans chacun de ces pores, des
milliers de petits êtres et de petites choses auxquels je n'osais
toucher, tant j'étais ému. Elle me semblait si bonne, cette grosse
plante, de laisser vivre en elle ce monde imperceptible, de le soutenir
et de le cacher en le protégeant! Ces observations me rendirent
curieux; je furetai partout; j'entrai dans le calice des fleurs qui
dormaient en se baignant, je me faufilai entre les racines entrelacées
des vieux arbres; j'examinai, et je vis partout la vie; je vis
qu'autour des forts et des gros se groupaient en foule les faibles et
les petits, et que ceux-ci, à leur tour, devaient protéger et partager
la vie avec d'autres êtres plus petits encore et plus faibles qu'eux.
Je n'étais alors qu'un pauvre Têtard; eh bien! je vous jure qu'en
découvrant cette solidarité des êtres et ce besoin de fraternité qui
est comme la loi du monde je fus ému jusqu'aux larmes; peut-être même
en versai-je une ou deux, mais je ne pus m'en apercevoir, étant au fond
de l'eau.
Toutes ces choses me sont restées au cœur, parce que depuis j'y ai
repensé souvent, et que j'ai vu qu'il y a des créatures qui semblent
faire exception à cette bonne loi du bon Dieu, qu'il est en ce monde
des pauvres malheureux sur la tête desquels on décharge les haines
comme en un endroit maudit; j'ai été l'un de ces malheureux, je ne m'en
plains pas pourtant, d'ailleurs il est trop tard.--Je reviens à mon
enfance: c'est en me souvenant que j'ai guéri mes plaies.
J'étais heureux, je sentais mes forces grandir, et, dans ma grosse
tête, de nouvelles pensées s'accumuler sans cesse. Est-ce le privilége
des orphelins?--Je ne sais, mais je jouissais beaucoup des choses
extérieures qui paraissaient être indifférentes à la plupart. Je
me laissais bercer, et je vivais pour vivre dans le cher ruisseau
qui pourvoyait à tout. Ignorant toute chose, je ne m'étais jamais
demandé d'où je venais, qui j'étais; je me doutais bien que je devais
ressembler à mes voisins, encore n'en étais-je pas sûr. Pour se mirer
il ne faut point être dans le miroir, et j'y étais tout entier.
Savais-je seulement si j'étais beau ou laid, grand ou petit, fleur
ou poisson? J'aimais tout ce que je voyais: arbres et bêtes, ciel et
terre; il me semblait bien aussi que tout le monde devait m'aimer, et à
vrai dire je n'avais reçu que bon accueil et preuves de fraternité.
Cependant vers cette époque je sentis à la partie postérieure de ma
personne une sorte d'engourdissement, de paralysie singulière. Ma
queue, ma rame, mon gouvernail, devint tout à coup plus lente, tandis
que dans tout mon corps je sentais des tiraillements, des lassitudes
inaccoutumées et aussi un besoin de respirer qui jusqu'alors m'avait
été inconnu. Faut-il le dire: mes pattes poussaient, mes poumons
se formaient, je devenais crapaud. A cette transformation physique
correspondit une transformation morale. Tout se décolora pour moi et
il me sembla que mon esprit et mon cœur revêtaient aussi un habit de
deuil: le châtiment commençait.
Un jour, il m'en souvient, j'aperçus au bord de l'eau une Cane et ses
petits; je les avais vus souvent prendre leur bain quotidien, mais
cette fois, en les apercevant, j'éprouvai une émotion particulière que
je n'avais jamais ressentie. Les petits Canetons étaient couchés en
tas sur une belle touffe d'herbe; on n'apercevait d'où j'étais qu'un
amas confus de duvet blanc doré par le soleil. Par-ci par-là un petit
bec jaunâtre dépassait, et l'on devinait à l'immobilité de ces bambins
et à l'abandon de leur posture qu'ils étaient là, dans ce soleil, les
Canetons les plus heureux du monde et qu'ils dormaient profondément.
Cependant la mère Cane, qui ne dormait pas, inspectait sa couvée; il me
sembla qu'elle jetait sur cette marmaille un regard de tendresse qui
jamais ne m'avait effleuré. A un certain bruit qu'elle fit, toute la
bande s'agita, mais lentement, les becs s'entr'ouvrirent, les petits
yeux clignotants se tournèrent tous vers elle et j'entendis un ramage
de kouic kouic joyeux.
[Illustration]
«Bonjour, maman Cane, bonjour, semblaient-ils dire. Est-ce qu'il est
l'heure du bain, maman Cane?
--Mais oui, petits paresseux, mais oui, mes amours, il est l'heure de
se baigner. N'entendez-vous pas le ruisseau qui chante, ne sentez-vous
pas le soleil de midi qui darde ses beaux rayons d'or? Vous allez
attraper mal à la tête, mes enfants.»
Mais la marmaille ne bougeait guère et répondait: «Kouic kouic, maman
Cane, on est si bien, couchés l'un sur l'autre, immobiles, engourdis,
tandis que les insectes bourdonnent, que les clochettes des champs se
penchent et se pâment, et que des haies d'aubépine s'élance une vapeur
moirée qui se perd dans le bleu du ciel... Maman Cane, on est si bien!
--Fichus garnements! vous allez me faire sortir de mon caractère!
Voulez-vous vous lever! kouac... kouac... Voyons, mes petits anges, un
peu de courage, et levons-nous!»
Tous les Canetons sentirent bien alors qu'ils devaient obéir, et
commencèrent à s'agiter; mais il fallait débrouiller toute cette
confusion de pattes roses, d'ailes plucheuses, de becs dorés
enchevêtrés les uns dans les autres et cachés sous le duvet. Ils
étaient gauches, inhabiles, mais je compris que leur maman dût les
aimer. A chaque effort ils chaviraient sur l'herbe, roulaient sur le
dos, et alors, ne sachant plus que faire, agitaient leurs pattes en
l'air comme des désespérés. La Cane enfin, qui se tenait à quatre pour
ne pas éclater de rire, vint les aider un peu et tout le monde fut
bientôt sur pied.
Alors ils descendirent lentement vers le bord, les pierrettes roulaient
devant eux, et à chaque pas qu'ils faisaient on eût dit qu'ils allaient
choir. Leur petite queue inquiète se dandinait de droite et de gauche,
tandis que par derrière la maman les suivait en les encourageant de la
voix. Enfin, après bien des hésitations, des bavardages, des petits
frissons et mille poltronneries qui me parurent étranges, ils tendirent
le bec en avant, et tous ensemble s'abandonnèrent au courant. Je me
sentis soulevé par un flot immense.
«Cyprien, les pattes en dehors, la tête droite ou je me fâche,» disait
la Cane.
«Alphonse, mon chéri, plus de calme, tu frétilles comme un goujon;
voyons donc, grand nigaud, tu as peur! vois un peu, est-ce que j'ai
peur, moi?»