ma coquille, et comme j'ai vécu seul jusqu'à présent, je me vois avec
plaisir en aussi belle compagnie; vous jouez: voulez-vous que je joue
avec vous?
--Pingouin, mon ami, me dit celle qui me parut être la reine de la
bande, et que je sus plus tard être une Mouette Rieuse, tu ne sais pas
ce que tu demandes, mais tu vas le savoir; il ne sera pas dit qu'un
aussi éloquent petit Pingouin aura essuyé de nous un refus. Tu veux
jouer, joue donc, me dit-elle; et, cela dit, elle me poussa de l'aile
au milieu de ses amies, une autre en fit autant, et puis une autre,
et chacune me poussant, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, je jouai
alors!!!
--Je ne veux plus jouer, dis-je dès qu'il me fut possible de prononcer
un mot.
--Fi! le mauvais joueur!» s'écrièrent-elles toutes à la fois.
Et le jeu recommença, jusqu'à ce qu'enfin, épuisé, humilié, désespéré,
je roulai par terre.
«Vous que je respectais! leur dis-je, vous que j'aimais! vous que
j'adorais! vous que je trouvais superbes!...»
Et ce que je souffrais, comment le dire?
Celle-là même qui m'avait appelé Pingouin mon ami, et qui néanmoins
m'avait le plus maltraité, me voyant tout penaud, se reprocha sa
conduite:
[Illustration]
«Pardonne-nous, mon pauvre Pingouin, me dit-elle; nous sommes des
Mouettes, des Mouettes Rieuses, et ce n'est pas notre faute si nous ne
valons rien, car nous ne sommes peut-être pas faites pour être bonnes.»
Et en me parlant ainsi, elle vint à moi d'un air si bon, que, quoi
qu'elle m'en eût dit, je crus voir en elle la beauté et la bonté
parfaites, et j'oubliai ses torts.
Mais la pitié n'est souvent qu'un remords de la dureté, et ce que
j'avais pris pour un commencement d'affection n'était que le regret
d'avoir mal fait. Aussi, dès qu'elle me vit consolé, s'envola-t-elle
avec ses compagnes.
Ce brusque départ me surprit à un tel point, qu'il me fut impossible
de trouver un geste ou une parole pour l'empêcher, et je recommençai à
être seul.
C'est-à-dire que chaque jour triste avait son plus triste lendemain,
car dès lors la solitude me devint insupportable.
VI
Pour tout dire, j'étais fou, car j'étais amoureux, et c'est tout un;
je ne me pardonnais pas de n'avoir rien fait, pour la retenir, que
souffrir!
«Il s'agissait bien de souffrir, me disais-je; tu n'es qu'un sot, il
fallait te faire aimer... Mais faites-vous donc aimer, vous tous et
vous toutes qu'on n'aime pas!»
Et les reproches que je me faisais étaient si vifs, et je sentais si
bien que je ne les méritais que trop, que je fus je ne sais combien de
temps à me remettre en paix avec moi-même.
J'avais tant de chagrin que je ne pouvais plus ni boire ni manger; je
restais des jours entiers et des nuits entières à la même place et dans
la même position, n'osant bouger ni respirer, parce qu'il me semblait
que, s'il ne se faisait aucun bruit, l'ingrate que j'aimais pourrait
peut-être bien revenir.
Quelquefois je fermais les yeux et les tenais fermés le plus longtemps
possible.
«Peut-être, quand je les rouvrirai, sera-t-elle là, me disais-je;
n'est-ce pas ainsi qu'elle m'apparut une première fois?»
Où j'étais encore le moins mal, c'était sur le bord de la mer; je
trouve que nulle part on n'est aussi bien que là pour être très-triste.
Cette eau sans fin, au bout de laquelle il semble qu'il n'y ait rien,
ne ressemble-t-elle pas, en effet, à ces douleurs dont on n'aperçoit
pas le terme?
Je ne me lassais pas de regarder au loin, demandant à l'horizon ce
que l'horizon m'avait emporté, et fixant dans l'espace le point où je
l'avais vue disparaître.
«Reviens, m'écriais-je, car je t'aime!»
Et j'étais si fort persuadé que, quelle que soit la distance, ce qu'on
demande ainsi doit être exaucé, que quand je voyais qu'elle ne revenait
pas, et qu'elle ne reviendrait pas, je tombais à la renverse, et ne me
relevais que pour l'appeler encore.
VII
«Je n'y puis plus tenir!» me dis-je un jour, et je me jetai à la mer.
[Illustration]
VIII
Malheureusement je savais nager, de façon que mon histoire ne finit pas
là.
IX
Quand je revins sur l'eau, on revient toujours une ou deux fois sur
l'eau avant de se noyer définitivement, cédant à ma passion pour les
monologues, je me laissai aller à me demander si j'avais bien le droit
de disposer de ma vie, si le monde n'en irait pas plus mal quand il
y aurait un Pingouin de moins dans la nature, si je trouverais mon
ingrate au fond des eaux (parmi les perles), ou si, ne l'y trouvant
pas, j'y trouverais au moins quelques compensations, etc., etc., etc.,
etc.
De sorte que le monologue fut très-long, et que j'eus le temps de faire
sept cents lieues en allant toujours tout droit avant d'avoir pris
aucun parti.
De temps en temps, de centaine de lieues en centaine de lieues, par
exemple, il m'était bien arrivé, un peu pour l'acquit de ma conscience,
je l'avoue, de m'abîmer de quelques pieds sous les flots, dans la
louable intention d'aller tout au fond pour y rester; mais, pour une
raison ou pour une autre, je me retrouvais bientôt à la surface, et,
je dois le dire, après chaque nouvelle tentative, l'air me paraissait
toujours meilleur à respirer.
Je venais de manquer mon septième ou huitième suicide, et j'étais bien
décidé à en rester là et à vivre, puisque enfin je paraissais y tenir,
quand, en revoyant la lumière, je trouvai tout d'un coup à mes côtés un
Oiseau dont l'air simple, naïf et sensé me gagna le cœur tout d'abord.
«Qu'avez-vous donc été faire là-dessous, monsieur le Pingouin?» me
dit-il en me faisant un beau salut.
Comme la question ne laissait pas que d'être embarrassante, je lui fis
signe que je n'en savais rien.
«Et où allez-vous? ajouta-t-il.
--Je ne le sais pas davantage, lui répondis-je.
--Eh bien, alors, allons ensemble.»
J'acceptai bien volontiers; car, à vrai dire, j'en avais par-dessus la
tête d'être seul.
Chemin faisant, je lui racontai mes malheurs, qu'il écouta avec
beaucoup d'attention et sans m'interrompre.
Quand j'eus fini, il me demanda ce que je comptais faire; je lui dis
alors que j'avais une demi-envie de courir après celle que j'aimais.
«Tant que vous courrez, cela ira bien, me répondit-il, car en amour
mieux vaut poursuivre que tenir; mais s'il vous arrive de trouver celle
que vous cherchez, vos misères recommenceront.»
Et, comme j'avais l'air surpris de cette singulière assertion:
«Comment voulez-vous qu'une Mouette vous aime? reprit-il; les Mouettes
s'aiment entre elles, comme les Pingouins doivent s'aimer entre eux.
Quelle idée vous a pris, à vous qui êtes un Oiseau plein d'embonpoint,
d'aimer une de ces vivantes bouffées de plumes qui ne peuvent pas
rester en place, et que le diable et le vent emportent toujours?
--Ma foi! m'écriai-je, si je sais quelque chose, ce n'est pas comment
vient l'amour. Quant au mien, il m'est venu, ou plutôt il m'est tombé
du ciel, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire.
--Du ciel! s'écria à son tour mon compagnon de route. Voilà bien le
langage des amoureux! A les en croire, le ciel serait toujours de
moitié dans leurs affaires.
--Vous m'avez l'air bien revenu de tout, lui dis-je, monsieur; que vous
est-il donc arrivé? Est-ce que vous êtes malheureux?»
Mon nouvel ami ne répondit à ma question que par un sourire assez
triste; il se trouvait là un rocher que la marée basse avait laissé à
découvert, il y grimpa après m'avoir témoigné qu'il serait bien aise de
se reposer un peu, et je fis comme lui.
Et comme il se taisait, je me tus aussi, me contentant de l'examiner en
silence. Il avait l'air extrêmement préoccupé, et, par discrétion, je
me tins à l'écart.
Au bout de quelques minutes il fit un mouvement, et je crus pouvoir me
rapprocher de lui.
«A quoi pensez-vous? lui demandai-je.
--A rien, me répondit-il.
--Mais enfin qui donc êtes-vous, lui dis-je, Oiseau qui parlez et qui
vous taisez comme un sage?
--Je suis, me répondit-il, de la famille des Palmipèdes totipalmes;
mais de mon nom particulier on m'appelle Fou.
--Vous, Fou? m'écriai-je; allons donc!
--Mais oui, Fou, reprit-il. On nous appelle ainsi parce qu'étant forts
nous ne sommes pas méchants, et, à un certain point de vue qui n'est
pas le bon, on a raison.»
O justice!
X
«Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit, me dit cet Oiseau véritablement
sublime, parlons de vous. Il y a de par le monde, et pas bien loin
d'ici, une île qu'on appelle l'île des Pingouins. Cette île est habitée
par des Oiseaux de votre espèce, des Pingouins, des Manchots, des
Macareux, tous Brachyptères comme vous; c'est là qu'il faut aller, mon
ami. Dans cette île, vous ne serez pas plus laid qu'un autre, et il se
peut même que relativement on vous y trouve très-beau.
--Mais je suis donc laid? lui dis-je.
--Oui, me répondit-il. Votre Mouette avec son élégant manteau bleu
couleur du temps, son corps blanc comme neige et sa preste allure, vous
paraissait-elle jolie?
--Une Fée! c'était une Fée! une perfection!
--Eh bien, me répondit-il, lui ressemblez-vous?
[Illustration: L'île des Pingouins.]
--Partons! m'écriai-je. Avec vous, ô le plus sage des Fous, j'irais au
bout du monde.»
XI
Comment il se fit que, tout en cinglant vers l'île des Pingouins, nous
nous trouvâmes, après des fatigues de tout genre, en vue d'une île qui
n'était pas celle que nous cherchions, voilà ce qui n'étonnera que ceux
qui ne se sont jamais trompés de chemin.
Comment il se fit encore qu'après être partis avec des vents favorables
et par un temps superbe nous rencontrâmes sur notre route une grosse
tempête, voilà ce qui n'étonnera personne non plus, si ce n'est
pourtant ceux qui ne sont jamais sortis de leur coquille.
Du reste, tant que dura la tempête, qui fut horrible, cela alla bien.
Soit que nous fussions au fond ou au-dessus de l'abîme, le calme de mon
mentor ne se démentit point.
«O maître, lui dis-je quand la colère des flots fut apaisée, qui donc
vous a appris à vivre tranquillement au milieu des orages?
--Quand on n'a rien à perdre, on n'a rien à sauver, et partant rien
à craindre, me répondit mon compagnon de voyage en souriant une fois
encore de ce triste sourire que je lui avais déjà vu.
--Mais nous pouvions mille fois perdre la vie! m'écriai-je.
--Bah! reprit-il, il faut bien mourir; qu'importe donc comment on
meurt... pourvu qu'on meure!» ajouta-t-il après un moment de silence,
mais tout bas et comme quelqu'un qui se parlerait à lui-même et
oublierait qu'on peut l'entendre.
«Assurément, pensai-je, mon bon ami a dans le fond du cœur un grand
chagrin qu'il me cache;» et j'allais, au risque d'être indiscret, le
supplier de me raconter ses peines comme je lui avais raconté les
miennes, et de se plaindre un peu à son tour, quand, reprenant tout
d'un coup la conversation où il l'avait laissée:
«Tiendriez-vous donc maintenant à la vie, me dit-il, vous qui tout à
l'heure encore pensiez à vous l'ôter?
--Hélas! lui dis-je, monsieur, j'en conviens, depuis que vous m'avez
fait espérer qu'il pouvait y avoir un coin de terre où l'on ne me
rirait pas au nez en me regardant, le courage m'est revenu, et je crois
bien que je ne serais pas fâché de vivre encore un peu, ne fût-ce que
par curiosité. Ai-je tort?
--Mon Dieu non,» me répondit-il.
XII
L'île Heureuse.
«Parbleu! s'écria mon guide quand nous eûmes mis pied à terre et que
nous nous fûmes un peu secoués pour nous sécher, c'est inouï comme on
vient quelquefois à bout de reculer sans faire un seul pas en arrière!
voilà un coin de terre qui devrait être à cinq cents lieues derrière
nous.»
Et comme je lui demandais où nous étions:
«Cette île est l'île Heureuse, reprit-il; son nom ne se trouve, que
je sache, sur aucune carte, et elle n'est guère connue; mais en somme
elle mérite de l'être, et pour un Pingouin de votre âge, un séjour de
quelques heures dans ce pays peut n'être pas sans profit. Si donc vous
le voulez, nous irons plus avant dans les terres.
--Si je le veux!» m'écriai-je.
Et déjà je baisais avec transport l'île fortunée qui avait pu mériter
un si beau nom.
«Là, là, calmez-vous, me dit mon guide; ceci n'est encore ni le Pérou,
ni le paradis des Pingouins; vous laisserez-vous donc toujours prendre
à l'étiquette du sac?
«L'île Heureuse n'a été ainsi nommée que parce que ses habitants
apportent tous en naissant une si furieuse envie d'être heureux, que
leur vie tout entière se passe à essayer de satisfaire cette envie; si
bien qu'ils se donnent plus de mal pour atteindre leur chimère qu'il ne
saurait leur en coûter jamais pour être tout bonnement malheureux comme
doit l'être et comme consent à l'être toute créature qui a tant soit
peu d'expérience et de sens commun.
«Ces dignes insulaires ne peuvent pas se persuader qu'il est bon que
dans le monde il y ait toujours quelque chose qui aille de travers, que
le bien de tous se compose du mal de chacun, que, quoi qu'on fasse, on
n'est jamais heureux qu'à ses propres dépens, et qu'enfin, s'il y a des
heures heureuses, il n'y a pas de jours heureux.
«Comment, diable, des Animaux bien constitués, au moins en apparence,
peuvent-ils s'imaginer qu'il y a place pour ce qu'il leur plaît
d'appeler le bonheur entre le commencement et la fin d'une chose aussi
facile à troubler que la vie?
«En vérité, tous ces braves gens qui, avec les meilleures intentions du
monde, suent sang et eau pour ne rien faire, ne feraient-ils pas mieux
de demeurer tranquilles en leur peau, comme l'a dit un sage?
«J'ai entendu dire qu'après avoir essayé sans succès des _différentes
recettes pour être heureux_, qui étaient depuis longtemps connues
et éventées, ils viennent, avec les débris des plus anciennes, d'en
fabriquer une toute nouvelle.
«Et d'abord il a été convenu entre eux qu'on ne fait rien et qu'on n'a
jamais rien fait que dans un intérêt tout personnel, et qu'en cela on a
eu et on a raison.
«Dès lors l'amitié, les bons offices, le dévouement, le sacrifice, la
reconnaissance, la vertu, le devoir et tout ce qui s'ensuit, comme la
volonté, la liberté et la responsabilité, sont devenus des mots et des
choses parfaitement inutiles partout ailleurs que dans le dictionnaire,
et même dans le dictionnaire qu'il faudra refaire comme tout le reste
et remplir de mots nouveaux qui auront sur ceux qu'ils auront remplacés
l'avantage d'exprimer les mêmes idées avec beaucoup moins de clarté, de
précision et d'élégance.
«Tout doit se faire pour le plaisir qu'on y trouve, et rien ne se doit
faire de ce qu'on ferait sans une joie très-vive.
«Le travail sans fruit, c'est-à-dire le sang et l'eau répandus en vain
sur une terre ingrate et pour des ingrats, ce travail-là, au moyen
d'un certain mécanisme social, deviendra attrayant, et au besoin on ne
manquerait pas de bras qui seraient trop heureux d'avoir à remplir le
tonneau des Danaïdes ou à vider passionnellement les écuries d'Augias
et autres écuries.
«Mais que dis-je? il n'y aura point de travail sans fruit, point
d'effort inutile; aussi chacun deviendra-t-il si riche que ce qui lui
manquera, ce sera l'appétit, et encore trouvera-t-on infailliblement le
moyen de manger cinq ou six fois plus qu'on ne mange aujourd'hui.
«On restera jusqu'à un certain point libre de se dévouer, mais personne
ne vous en saura gré, et il sera dit, par exemple, qu'un tel, en se
tuant pour sauver la vie de son ami ou même celle de son ennemi, a
cédé à un goût particulier qu'il a satisfait et à un simple mouvement
d'égoïsme qu'il ne serait peut-être pas trop bon d'encourager.
«Il avait été écrit quelque part: «Aimez-vous les uns les autres;» ils
ont écrit: «Aimez-vous vous-même!»
«Et de cet amour égoïste, et de ce bonheur solitaire, et de cette
note unique que vous jouerez, vous unité, et sans vous soucier de
l'ensemble, dans le grand concert de la nature, résultera le bonheur
commun, l'harmonie universelle.
«Leur recette guérit tout.
«Plus de maladies de l'âme; plus de passions mauvaises,
contradictoires, ennemies, plus de guerres non plus (si ce n'est
toutefois entre les petits pâtés et les vol-au-vent); adieu enfin le
cortége des petites et des grandes misères de la vie.
«On viendra au monde en chantant: _Amis, la matinée est belle_, ou
bien: _Ah! quel plaisir d'être phalanstérien!_ et non en criant et en
se lamentant comme cela s'est pratiqué à tort jusqu'à présent.
«On vivra sans souffrir, et après une vie heureuse on quittera le
bonheur lui-même sans regrets; en un mot, on en viendra à mourir pour
son plaisir.
«Sans quoi on ne mourrait plutôt pas.
«Nous allons voir quel peut être le résultat de ce nouveau spécifique.
«Voici là-bas une grande maison qui n'est pas trop belle, et dans
laquelle ces nouveaux apôtres du bonheur sur la terre se livrent à
leurs jeux innocents.
«Allons-y; peut-être en aurons-nous pour notre argent.»
Sur la porte on lisait:
PHALANSTÈRE
PREMIER CANTON D'ESSAI.--ASSOCIATION DE BAS DEGRÉ (HARMONIE HONGRÉE.)
C'est-à-dire, en langage vulgaire: _Nous sommes ici quatre cents tous
heureux_.
Un immense avantage en éducation harmonienne, c'est de neutraliser
l'influence des parents, qui ne peut que retarder et pervertir
l'enfant[4].
[4] _Association composée_, Fourier. (Textuel.)
Dans une des salles d'entrée nous vîmes d'abord d'excellentes petites
mères qui refusaient de couver leurs œufs.
«C'est déjà bien assez, s'écriaient-elles, qu'on soit obligé de les
pondre soi-même!»
Après quoi elles s'en allaient modestement chercher et rejoindre dans
les jardins, au beau milieu des groupes des choutistes, des ravistes et
autres amis des légumes, leurs préférés amovibles ou amoureux.
[Illustration]
Ou bien encore, si, tant bien que mal, les pauvres petits étaient éclos:
«Je vous ai pondus, et, qui plus est, je vous ai couvés,
disaient-elles à leurs nouveau-nés; que d'autres vous nourrissent.
Nous viendrons vous gâter plus tard si nous y pensons.»
Et vous croyez peut-être que les œufs et les petits restaient là?
Pas du tout.
Comme il a été reconnu que dans le système d'association composée les
vrais pères et les vraies mères, ceux et celles que donnent la loi de
la nature, la logique du cœur et le bon Dieu, ne valent pas le diable,
l'association ne manque pas de leur substituer des individus qui, pour
n'être que des pères adoptifs, n'en sont évidemment que meilleurs,
puisqu'ils n'ont eu aucune raison pour le devenir.
De temps en temps arrivaient à quatre pattes de vieux patriarches et de
bonnes mères nourrices qui s'emparaient des orphelins et s'en allaient
leur donner gratis la becquée et les préparer à l'harmonie, chacun
selon son degré d'âge ou de caractère, dans les salles destinées aux
hauts poupons, mi-poupons, bas poupons et autres.
Un Nilgaud sibyllin nous apprit que les patriarches et les bonnes mères
nourrices étaient d'excellents Renards et des Fouines compatissantes,
voire même de vieilles Couleuvres, dont l'attraction pour les œufs
éclos et à éclore était incontestable.
Un peu plus loin les Loups dévoraient des Agneaux, lesquels, pour que
les pauvres Loups ne mourussent pas de faim, se laissaient croquer à
belles dents.
Quelques-uns même, qui n'étaient pas mangés encore, semblaient attendre
leur tour avec impatience.
«Quoi! leur dis-je, seriez-vous vraiment pressés d'être dévorés, et
est-ce bien pour votre plaisir que vous attendez une pareille mort?
--Pourquoi non? me répondit un charmant petit Agneau, c'est une
attraction comme une autre; s'il plaît à ceux-ci de vivre, il faut bien
qu'il nous plaise de mourir.
--. . . . . Le ciel permit aux Loups
D'en croquer quelques-uns...»
me dit un Singe qui avait entendu ma question.
«Ils les croquèrent tous,»
ajouta en riant dans sa barbe, et en trempant sa mouillette dans un
œuf auquel il était supposé servir de père, un des Renards nourriciers
que j'avais vus dans la première salle.
Mais où je vis le plus distinctement tout le parti qu'on pouvait tirer
de la nouvelle doctrine, ce fut dans un séristère ou étable principale
qui se trouvait au centre.
[Illustration: Les bonnes mères nourrices étaient de vieilles
Couleuvres.]
Sur un des panneaux de la porte on lisait:
SALLE D'ÉTUDE.--TRAVAIL ATTRAYANT.
L'assemblée était nombreuse, les travailleurs étaient couchés les uns
sur les autres, les plus gros sur les plus petits, comme de juste.
Il y avait là des Sangliers civilisés qui ne manquaient pas de se
coucher sur le dos quand ils étaient fatigués d'être sur le ventre,
des Bœufs qui avaient abandonné leur charrue, et des Chameaux qui
essayaient de faire porter leurs bosses à leurs voisins, lesquels
auraient désiré sans doute que les bosses fussent plates, si en pleine
phalange un phalanstérien pouvait avoir quelque chose d'impossible à
désirer.
[Illustration]
Ceux qui ne dormaient pas bâillaient ou allaient bâiller, ou avaient
bâillé, et tous semblaient s'ennuyer profondément.
Au centre était assis un Singe, qui, tenant un de ses genoux dans
ses mains, la tête un peu penchée en arrière, semblait absorbé dans
ses réflexions et penser pour les autres, bien qu'à vrai dire il s'en
souciât fort peu.
«Monsieur, lui dis-je, ces gens si tristes sont-ils vraiment heureux?
--J'ai bien peur que non, me répondit-il, quoiqu'ils n'aient rien de
mieux à faire. Quant à moi, continua-t-il, je suis bien mal sur ce
tabouret; si je n'étais pas chef de phalange, je me coucherais comme
les autres.»
[Illustration]
En nous en allant, nous passâmes devant la boutique d'un maréchal
ferrant qui, comme tous ses confrères, s'était fait cordonnier et
vendait aux chevaux qui avaient les pieds sensibles des escarpins, des
brodequins et des pantoufles en tapisserie.
«Ma foi, dis-je à mon compagnon de route, j'en ai assez de l'île
Heureuse et de cette promenade en harmonie. Ce serait à dégoûter du
bonheur, si c'était là le bonheur.
--Quand les partisans de ce nouveau système n'auront plus rien à manger
et à faire manger à leur système, j'espère bien qu'à moins qu'ils ne se
mangent les uns les autres ils en viendront à...»
Je ne pus achever tant ce que je vis m'étonna.
Mon guide, que j'avais pu croire au-dessus de toute émotion, comme
l'Oiseau dont parle le poëte: _Impavidum ferient ruinæ_; mon guide,
jusque-là impassible, s'étant arrêté pour se désaltérer sur le bord
d'une petite rivière, s'était mis tout à coup à donner les signes du
plus violent désespoir.
«Que je suis malheureux! s'écriait-il; que je suis malheureux!»
Et il poussait de si profonds soupirs, que je courus à lui les larmes
aux yeux.
«Pour Dieu! qu'avez-vous, mon bien cher ami? lui dis-je.
--Ce que j'ai? me répondit-il; et il me montrait sur l'autre rive un
groupe de Canards musqués qui barbotaient avec beaucoup de fatuité
autour d'une des plus belles Oies frisées que j'aie vues de ma vie.
Ce que j'ai?... Je n'ai rien, sinon que j'ai aimé comme un fou cette
dame que tu aperçois là-bas, et elle m'aimait aussi!!! mais hélas! un
jour elle disparut. Jusqu'à présent j'avais eu le bonheur de la croire
morte, et n'avais cessé de la pleurer; aussi n'ai-je pas été maître de
mon émotion en la retrouvant ici dans cette sotte île, et en la voyant
prodiguer ses faveurs à ces petits imbéciles de Canards musqués qui
l'entourent.
--Consolez-vous, lui dis-je, ou du moins cherchez à vous consoler.
--Chercher à se consoler, me répondit-il en relevant la tête, c'est
n'avoir point la patience d'attendre l'indifférence. On ne se console
pas, on oublie. J'oublierai.»
Et s'étant couvert de ses ailes comme d'un sombre nuage, il se dirigea
vers la mer, où nous arrivâmes sans qu'il eût prononcé un seul mot ni
jeté un regard en arrière.
«Amour redoutable, pensai-je, faut-il donc croire tout le mal qu'on dit
de toi? Comment cette Oie frisée a-t-elle pu tromper ce bon Oiseau? Qui
m'assure que celle que j'aime?...»
Mais à quoi bon vous dire cela, cher lecteur?
XIII
L'île des Pingouins.
Deux jours après nous étions enfin dans l'île des Pingouins.
«Que veut dire ceci? dis-je en apercevant deux ou trois cents individus
de mon espèce qui étaient rangés sur la côte et comme en bataille;
est-ce pour nous faire honneur ou pour nous mal recevoir que ces
Oiseaux, mes frères, bordent ainsi le rivage?
[Illustration: Le roi des Pingouins.]