le dos d'un Loup, me dit-elle; je viens de t'entendre, et je t'admire.
Si tu veux t'instruire, prends par l'Allemagne, traverse la Pologne,
et, vers l'Ukraine, tu te convaincras par toi-même de la grandeur
et de l'indépendance des Loups dont les principes sont ceux que tu
viens de proclamer à la face de cette vieille radoteuse de reine. Le
Loup, seigneur Moineau, est l'animal le plus mal jugé qui existe. Les
naturalistes ignorent ses belles mœurs républicaines, car il mange les
naturalistes assez osés pour venir au milieu d'une Section; mais ils
ne pourront pas dévorer un Oiseau. Tu peux sans rien craindre te poser
sur la tête du plus fier des Loups, d'un Gracchus, d'un Marius, d'un
Régulus lupien, et tu contempleras les plus belles vertus animales
pratiquées dans les steppes où se sont établies les républiques des
Loups et des Chevaux. Les Chevaux sauvages, autrement dits les Tarpans,
c'est Athènes; mais les Loups, c'est Sparte.
--Merci, Puceron! Que vas-tu faire?
--Sauter sur ce Chien de chasse assis au soleil, et d'où je suis
sortie.»
Je volai vers l'Allemagne et vers la Pologne dont j'avais tant entendu
parler dans la mansarde de mon philosophe, rue de Rivoli.
III
De la République lupienne.
O Moineaux de Paris, Oiseaux du monde, Animaux du globe, et vous,
sublimes carcasses antédiluviennes, l'admiration vous saisirait tous,
si, comme moi, vous aviez été visiter la noble république lupienne, la
seule où l'on dompte la Faim! Voilà qui élève l'âme d'un Animal! Quand
j'arrivai dans les magnifiques steppes qui s'étendent de l'Ukraine à la
Tartarie, il faisait déjà froid, et je compris que le bonheur donné par
la liberté pouvait seul faire habiter un tel pays. J'aperçus un Loup en
sentinelle.
[Illustration]
«Loup, lui dis-je, j'ai froid et vais mourir: ce serait une perte
pour votre gloire, car je suis amené par mon admiration pour votre
gouvernement, que je viens étudier pour en propager les principes parmi
les Bêtes.
--Mets-toi sur moi, me dit le Loup.
--Mais tu me mangeras, citoyen?
--A quoi cela m'avancerait-il? répondit le Loup. Que je te mange ou ne
te mange pas, je n'en aurai pas moins faim. Un Moineau pour un Loup, ce
n'est pas même une seule graine de lin pour toi.»
J'eus peur, mais je me risquai, en vrai philosophe. Ce bon Loup me
laissa prendre position sur sa queue, et me regarda d'un œil affamé
sans me toucher.
«Que faites-vous là? lui dis-je pour renouer la conversation.
--Eh! me dit-il, nous attendons des propriétaires qui sont en visite
dans un château voisin, et nous allons, quand ils en sortiront,
probablement manger des Chevaux esclaves, de vils cochers, des valets
et deux propriétaires russes.
--Ce sera drôle,» lui dis-je.
Ne croyez pas, Animaux, que j'aie voulu bassement flatter ce sauvage
républicain qui pouvait ne pas aimer la contradiction: je disais là
ma pensée. J'avais entendu tant maudire à Paris, dans les greniers et
partout, l'abominable variété d'Hommes appelés _les propriétaires_,
que, sans les connaître le moins du monde, je les haïssais beaucoup.
«Vous ne leur mangerez pas le cœur, repris-je en badinant.
--Pourquoi? me dit le citoyen Loup.
--J'ai ouï dire qu'ils n'en avaient point.
--Quel malheur! s'écria le Loup; c'est une perte pour nous, mais ce ne
sera pas la seule.
--Comment! fis-je.
--Hélas! me dit le citoyen Loup, beaucoup des nôtres périront à
l'attaque; mais la patrie avant tout! Il n'y a que six Hommes, quatre
Chevaux et quelques effets potables; ce ne sera pas assez pour notre
section des Droits du Loup, qui se compose d'un millier de Loups.
Songe, Moineau, que nous n'avons rien pris depuis deux mois.
--Rien? lui dis-je; pas même un prince russe?
--Pas même un Tarpan! Ces gueux de Tarpans nous sentent de deux lieues.
--Eh bien, comment ferez-vous? lui dis-je.
--Les lois de la république ordonnent aux jeunes Loups et aux Loups
valides de combattre et de ne pas manger. Je suis jeune, je laisserai
passer les femmes, les petits et les anciens...
--Cela est bien beau, lui dis-je.
--Beau! s'écria-t-il; non, c'est tout simple. Nous ne reconnaissons
pas d'autre inégalité que celle de l'âge et du sexe. Nous sommes tous
égaux.
--Pourquoi?
--Parce que nous sommes tous également forts.
--Cependant vous êtes en sentinelle, monseigneur.
--C'est mon tour de garde, dit le jeune Loup, qui ne se fâcha point
d'être monseigneurisé.
[Illustration: Tous les Loups sont frères.]
--Avez-vous une Charte? lui dis-je.
--Qu'est-ce que c'est que ça? dit le jeune Loup.
--Mais vous êtes de la section des Droits du Loup, vous avez donc des
droits?
--Le droit de faire ce que nous voulons. Nous nous rassemblons dès
qu'il y a péril pour tous les Loups; mais le chef que nous nous donnons
redevient simple Loup après l'affaire. Il ne lui passerait jamais par
la tête qu'il vaut mieux que le Loup qui a fait ses dernières dents le
matin. Tous les Loups sont frères!
--Dans quelles circonstances vous rassemblez-vous?
--Quand il y a disette et pour chasser dans l'intérêt commun. On chasse
par sections. Dans les jours de grande famine, on partage, et les parts
se font strictement. Mais sais-tu, moutard de Moineau, que dans les
circonstances les plus horribles, quand, par dix pieds de neige sur
les steppes, par la clôture de toutes les maisons, quand il n'y a rien
à croquer pendant des trois mois, on se serre le ventre, on se tient
chaud les uns contre les autres! Oui, depuis que la république des
Loups est constituée, jamais il n'est arrivé qu'un coup de dent ait été
donné par un Loup sur un autre. Ce serait un crime de lèse-majesté:
un Loup est un souverain. Aussi le proverbe, _les Loups ne se mangent
point_, est-il universel et fait-il rougir les Hommes.
--Hé! lui dis-je pour l'égayer, les Hommes disent que les souverains
sont des Loups. Mais alors il ne saurait y avoir de punitions?
--Si un Loup a commis une faute dans l'exercice de ses fonctions, s'il
n'a pas arrêté le gibier, s'il a manqué à flairer, à prévenir, il est
battu; mais il n'en est pas moins considéré parmi les siens. Tout le
monde peut faillir. Expier sa faute, n'est-ce pas obéir aux lois de la
république? Hors le cas de chasse pour raison de faim publique, chacun
est libre comme l'air, et d'autant plus fort qu'il peut compter sur
tous au besoin.
--Voilà qui est beau! m'écriai-je. Vivre seul et dans tous! vous avez
résolu le plus grand problème. J'ai bien peur, pensai-je, que les
Moineaux de Paris n'aient pas assez de simplicité pour adopter un
pareil système.
--Hourrah!» cria mon ami le Loup.
Je volai à dix pieds au-dessus de lui. Tout à coup mille à douze cents
Loups, d'un poil superbe et d'une incroyable agilité, arrivèrent aussi
rapidement que s'ils eussent été des Oiseaux. Je vis de loin venir
deux kitbikts attelés de deux Chevaux chacun; mais malgré la rapidité
de leur course, en dépit des coups de sabre distribués aux Loups par
les maîtres et par les valets, les Loups se firent écraser sous les
roues avec une sublime abnégation de leur poil qui me parut le comble
du stoïcisme républicain. Ils firent trébucher les Chevaux, et dès que
ces Chevaux purent être mordus, ils furent morts! Si la meute perdit
une centaine de Loups, il y eut une belle curée. Mon Loup, comme
sentinelle, eut le droit de manger le cuir des tabliers. De vaillants
Loups, n'ayant rien, mangeaient les habits et les boutons. Il ne
resta que six crânes qui se trouvèrent trop durs, et que les Loups ne
pouvaient ni casser ni mordre. On respecta les cadavres des Loups morts
dans l'action: ce fut l'objet d'une spéculation excessivement habile.
Des Loups affamés se couchèrent sous les cadavres. Des Oiseaux de proie
vinrent se poser dessus, il y en eut de pris et de dévorés.
Émerveillé de cette liberté absolue qui existe sans aucun danger, je
me mis à rechercher les causes de cette admirable égalité. L'égalité
des droits vient évidemment de l'égalité des moyens. Les Loups sont
tous égaux, parce qu'ils sont tous également forts, comme me l'avait
fait pressentir mon interlocuteur. Le mode à suivre, pour arriver à
l'égalité absolue de tous les citoyens, est de leur donner à tous,
par l'éducation, comme font les Loups, les mêmes facultés. Dans les
violents exercices auxquels s'adonnent ces républicains, tout être
chétif succombe: il faut que le Louveteau sache souffrir et combattre,
ils ont donc tous le même courage. On ne s'ennoblit point dans une
position supérieure à celle d'autrui, on s'y dégrade dans la mollesse
et le rien-faire. Les Loups n'ont rien et ont tout. Mais cet admirable
résultat vient des mœurs. Quelle entreprise, que de réformer les mœurs
d'un pays gâté par les jouissances! Je devinai pourquoi et comment il
y avait à Paris des Moineaux qui mangeaient des vers, des graines, qui
habitaient des oasis, et comment il y avait de pauvres Moineaux forcés
de picorer par les rues. Par quels moyens convaincre les Moineaux
heureux de se faire les égaux des Moineaux malheureux? Quel nouveau
fanatisme inventer?
Les Loups s'obéissent tout aussi durement à eux-mêmes que les Abeilles
obéissaient à leur reine, et les Fourmis à leurs lois. La liberté
rend esclave du devoir, les Fourmis sont esclaves de leurs mœurs, et
les Abeilles de leur reine. Ma foi! s'il faut être esclave de quelque
chose, il vaut mieux n'obéir qu'à la raison publique, et je suis pour
les Loups. Évidemment, Lycurgue avait étudié leurs mœurs, comme son nom
l'indique. L'union fait la force, là est la grande charte des Loups,
qui peuvent, seuls entre les Animaux, attaquer et dévorer les Hommes,
les Lions, et qui règnent par leur admirable égalité. Maintenant, je
comprends la Louve mère de Rome!
[Illustration]
Après avoir profondément médité sur ces questions, je me promis, en
revenant, de les dégosiller à mon grand écrivain. Je me promettais
aussi de lui adresser quelques questions sur toutes ces choses.
Avouons-le à ma honte ou à ma gloire! à mesure que je me rapprochais
de Paris, l'admiration que m'avait inspirée cette race sauvage de
héros lupiens se dissipait en présence des mœurs sociales, en pensant
aux merveilles de l'esprit cultivé, en me souvenant des grandeurs où
conduit cette tendance idéaliste qui distingue le Moineau français.
La fière république des Loups ne me satisfaisait plus entièrement.
N'est-ce pas, après tout, une triste condition, que de vivre uniquement
de rapines? Si l'égalité entre Loups est une des plus sublimes
conquêtes de l'esprit animal, la guerre du Loup à l'Homme, à l'Oiseau
de proie, au Cheval et à l'Esclave, n'en reste pas moins en principe
une abominable violation du droit des Bêtes.
«Les rudes vertus d'une république ainsi faite, me disais-je, ne
subsistent donc que par la guerre? Sera-ce le meilleur gouvernement
possible, celui qui ne vivra qu'à la condition de lutter, de souffrir,
d'immoler sans cesse et les autres et soi-même? Entre mourir de faim en
ne faisant aucune œuvre durable, ou mourir de faim en coopérant, comme
le Moineau de Paris, à une histoire perpétuelle, à la trame continue
d'une étoffe brodée de fleurs, de monuments et de rébus, quel Animal
ne choisirait le _tout_ au _rien_, le _plein_ au _vide_, l'_œuvre_ au
_néant_? Nous sommes tous ici-bas pour faire quelque chose!» Je me
rappelai les Polypes de la mer des Indes, qui, fragment de matière
mobile, réunion de quelques monades sans cœur, sans idée, uniquement
douées de mouvement, s'occupent à faire des îles sans savoir ce
qu'ils font. Je tombai donc dans d'horribles doutes sur la nature des
gouvernements. Je vis que beaucoup apprendre, c'est amasser des doutes.
Enfin, je trouvai ces Loups socialistes décidément trop carnassiers pour
le temps où nous vivons. Peut-être pourrait-on leur enseigner à manger
du pain, mais il faudrait alors que les Hommes consentissent à leur en
donner.
Je devisais ainsi à tire-d'aile, arrangeant l'avenir à vol d'Oiseau,
comme s'il ne dépendait pas des Hommes d'abattre les forêts et
d'inventer les fusils, car je faillis être atteint par une de ces
machines inexplicables! J'arrivai fatigué. Hélas! la mansarde est
vide: mon philosophe est en prison pour avoir entretenu les riches
des misères du peuple. Pauvres riches, quels torts vous font vos
défenseurs! J'allai voir mon ami dans sa prison, il me reconnut.
«D'où viens-tu, cher petit compagnon? s'écria-t-il. Si tu as vu
beaucoup de pays, tu as dû voir beaucoup de souffrances qui ne
cesseront que par la promulgation du code de la Fraternité.»
GEORGE SAND.
[Illustration]
VIE
ET
OPINIONS PHILOSOPHIQUES
D'UN PINGOUIN
Faut-il chercher le bonheur? demandai-je
au Lièvre.--Cherchez-le, me répondit-il,
mais en tremblant.
--L'OISEAU ANONYME.--
I
Si je n'étais pas né en plein midi, sous les rayons d'un soleil brûlant
dont les ardeurs me firent éclore, et qui, par conséquent, fut bien
autant mon père que le brave Pingouin qui avait abandonné dans le
sable l'œuf (très-dur) que j'eus à percer en venant au monde... et si
d'ailleurs j'étais d'humeur à faire, en si grave matière, une mauvaise
plaisanterie, je dirais que je suis né sous une mauvaise étoile.
Mais étant né, comme je viens de le dire, en plein soleil, c'est-à-dire
en l'absence de toute étoile, bonne ou mauvaise, je me contenterai
d'avancer que je suis né dans un mauvais jour, et je le prouverai.
Quand je fus venu à bout de sortir de la coquille où j'étais emprisonné
depuis longtemps, et fort à l'étroit, je vous assure, je restai pendant
plus d'une heure comme abasourdi de ce qui venait de m'arriver.
Je dois l'avouer, la naissance a quelque chose de si imprévu et de
si nouveau, qu'eût-on cent fois plus de présence d'esprit qu'on n'a
l'habitude d'en avoir dans ces sortes de circonstances, on garderait
encore de ce moment un souvenir extrêmement confus.
«Ma foi, me dis-je aussitôt que j'eus, non pas repris, mais pris mes
sens, qui m'eût dit, il n'y a pas un quart d'heure, quand j'étais
accroupi dans cette abominable coquille où tout mouvement m'était
interdit, qui m'eût dit qu'après avoir été trop gros pour mon œuf, j'en
viendrais à avoir trop de place quelque part?»
Je me confesse pour être franc. Je dirai donc que je fus étonné plutôt
que ravi du spectacle qui s'offrit à ma vue, quand j'ouvris les yeux
pour la première fois; et que je crus un instant, en voyant la voûte
céleste s'arrondir tout autour de moi, que je n'avais fait que passer
d'un œuf infiniment petit dans un œuf infiniment grand. J'avouerai
aussi que je fus loin d'être enchanté de me voir au monde, bien qu'en
cet instant ma première idée fût que tout ce que je voyais devait
m'appartenir, et que la terre n'avait sans doute jamais eu d'autre
emploi que celui de me porter, moi et mon œuf. Pardonnez cet orgueil à
un pauvre Pingouin, qui depuis n'a eu que trop à en rabattre.
Lorsque j'eus deviné à quoi pouvaient me servir les yeux que j'avais,
c'est-à-dire quand j'eus regardé avec soin ce qui m'entourait, je
découvris que j'étais dans ce que je sus plus tard être le creux d'un
rocher, pas bien loin de ce que je sus plus tard être la mer, et, du
reste, aussi seul que possible.
Ainsi, des rochers et la mer, des pierres et de l'eau, un horizon sans
bornes, l'immensité enfin, et moi au milieu comme un atome, voilà ce
que je vis d'abord.
Ce qui me frappa davantage, ce fut que cela était en vérité bien grand,
et je me demandai aussitôt: «Pourquoi l'univers est-il si grand?»
II
Cette question, la première que je m'adressai, combien de fois me la
suis-je adressée depuis, et combien de fois me l'adresserai-je encore?
Et, en effet, à quoi sert donc que le monde soit si grand?
Est-ce qu'un petit monde, tout petit, dans lequel il n'y aurait de
place que pour des amis, que pour ceux qui s'aiment, ne vaudrait pas
cent fois mieux que ce grand monde, que ce grand gouffre dans lequel
tout se perd, dans lequel tout se confond, où il y a de l'espace,
non-seulement pour des créatures qui se détestent, mais encore pour
des peuples entiers qui se volent, qui se frappent, qui se tuent, qui
se mangent; pour des espèces ennemies, et l'une sur l'autre acharnées;
pour des appétits contraires; pour des passions incompatibles enfin,
et, qui pis est, pour des Animaux qui doivent, après avoir respiré le
même air, vu la même lune, et le même soleil, et les mêmes astres,
mourir sottement, après s'être, par-dessus le marché, ignorés toute
leur vie?
Je vous le demande à vous tous, Pingouins qui me lisez, Pingouins
mes bons amis, est-ce qu'une petite terre par exemple, une terre
sur laquelle il n'y aurait qu'une petite montagne, pas bien haute,
qu'un petit bois planté d'arbres très en vie, chargés de feuilles, et
poussant à merveille, et se couvrant à plaisir de ces belles fleurs et
de ces beaux fruits qui font la gloire et la joie des branches qui les
portent, et dans ce petit bois une ou deux douzaines de nids charmants,
bien habités par de bons et joyeux Oiseaux élégamment vêtus, riches en
santé, en couleurs, en beauté, en grâces, en tout enfin, et non pas de
pauvres diables de Pingouins comme vous et moi; est-ce que dans chacun
de ces nids un cœur ou plusieurs cœurs ne faisant qu'un, et tout au
fond quelques œufs chaudement et tendrement couvés, je vous le demande,
est-ce qu'une petite terre ainsi faite ne ferait pas votre affaire, et
l'affaire de tout le monde?
Qui donc réclamerait, je vous prie, contre cette douce petite terre,
contre ce petit bois, contre ces beaux arbres, contre ces rares oiseaux
s'aimant tous, se chérissant tous, tous amis, qui donc?
Certes, ce ne serait pas moi, qui écris ces lignes, et si ce devait
être vous qui les lisez, je vous dirais, quoi qu'il pût m'en coûter:
«Allez au diable; vous m'avez trompé, vous n'êtes pas même un Pingouin,
fermez ce livre et brouillons-nous.»
Mais pardon, ami lecteur, pardon; l'habitude d'être seul m'a rendu
maussade, grossier même, et je m'oublie, et j'oublie qu'on n'a pas
le droit de s'oublier quand on est face à face avec vous, puissant
lecteur!
III
Je dois dire que, comme je ne savais pas alors grand'chose, pas même
compter jusqu'à deux, je ne m'étonnais pas d'être seul, tant je croyais
peu qu'il fût possible de ne l'être pas!
Je ne me permis donc aucune lamentation sur les malheurs de la solitude
qui était mon partage.
L'occasion était bonne pourtant; un peu plus tard, je ne l'aurais pas
laissée échapper.
Cela semble si bon de se plaindre, que j'ai cru quelquefois que c'était
là tout le bonheur.
Je n'existais pas depuis une heure, que j'avais déjà connu le froid et
le chaud, la vie tout entière; le soleil avait disparu tout d'un coup,
et, de brûlant qu'il était, mon rocher était devenu aussi froid que
s'il se fût changé subitement en une montagne de glace.
N'ayant rien de mieux à faire, j'entrepris alors de remuer.
Je sentais à mes épaules et sous mon corps quelque chose que je
supposais n'être pas là pour rien. J'agitai comme je le pus ces espèces
de petits bras, ces espèces de petites ailes, ces quasi-jambes que
venait de me donner la nature (laquelle vit depuis trop longtemps,
selon moi, sur sa bonne réputation de tendre mère, aimant également
tous ses enfants), et je fis si bien qu'après de longs efforts je
réussis enfin... à rouler du haut de mon rocher.
C'est ainsi que je fis mon premier pas dans la vie, lequel fut une
chute, comme on voit.
On dit qu'il n'y a que le premier pas qui coûte: que ne dit-on vrai!
J'arrivai à terre plus mort que vif, et tout meurtri.
Comme un vrai enfant que j'étais, je frappai de mon pauvre bec le sol
insensible contre lequel je m'étais blessé, et me blessai davantage, ce
qui me donna à penser.
«Évidemment, me dis-je, il faut se défier de son premier mouvement, et
avant d'agir réfléchir.»
Je commençai alors à me poser de la façon la plus sérieuse la question
de ma destinée comme Pingouin, non pas que j'eusse la moindre
prétention à la philosophie; mais quand on se trouve obligé de vivre,
et qu'on n'en a pas l'habitude, il faut bien se dire quelque chose
pour trouver les moyens d'en venir à bout.
[Illustration]
Qu'est-ce que le bien?
Qu'est-ce que le mal?
Qu'est-ce que la vie?
Qu'est-ce qu'un Pingouin?
Je m'endormis avant d'avoir résolu une seule de ces graves questions.
Qu'il est bon de dormir!
IV
La faim me réveilla.
Oubliant mes résolutions, je ne me demandai pas: Qu'est-ce que la faim?
et je fis mon premier repas de quelques coquillages qui me semblaient
bâiller sur la plage à mon intention, avant de m'être livré à aucune
dissertation préliminaire sur les dangers possibles de cet ancien usage.
J'en fus puni: car, dans ma candeur, ayant mangé trop vite, je faillis
m'étrangler.
Je ne vous dirai pas comment il se fit que je pus apprendre
successivement à boire, à manger, à marcher, à remuer, à aller à droite
ou à gauche, à mesurer de l'œil les distances, à savoir qu'on ne tient
pas tout ce qu'on voit, à descendre, à monter, à nager, à pêcher, à
dormir debout, à me contenter de peu et quelquefois de rien, etc., etc.
Il suffira que je vous dise que chacune de ces études fut pour moi
l'objet de peines sans nombre, de mésaventures fabuleuses, d'épreuves
inouïes!
Et c'est ainsi qu'il m'arriva de passer les plus beaux jours de ma vie,
faisant tout à la sueur de mon front, et petit à petit devenant gros et
gras, et d'une belle force pour mon âge.
V
Que penses-tu des Pingouins, Dieu suprême? Que feras-tu d'eux au jour
du jugement? A quoi as-tu songé quand tu as promis la résurrection des
corps?
Importait-il donc à ta gloire de créer un oiseau sans plumes, un
poisson sans nageoires, un bipède sans pieds?
«Si c'est là vivre, me suis-je écrié bien souvent, je demande à rentrer
dans mon œuf.»
Un jour qu'à force de méditer j'avais fini par m'endormir, il me sembla
que j'entendais pendant mon sommeil un bruit qui n'était ni celui des
vagues, ni celui des vents, ni aucun autre bruit que je connusse.
«Réveille-toi donc, me disait intérieurement cette partie active
de notre âme qui semble ne dormir jamais, et que je ne sais quelle
puissance tient constamment éveillée en nous pour notre salut ou pour
notre perte; réveille-toi donc, ce que tu verras en vaut bien la peine,
et ta curiosité sera satisfaite.
--Assurément je ne me réveillerai pas, répondait tout en dormant cette
autre excellente partie de nous-mêmes à laquelle nous devons de dormir
en toute circonstance; je ne suis point curieuse, et ne veux rien voir.
Je n'ai que trop vu déjà.»
Et comme l'autre insistait:
«J'aurais bien tort, en vérité, de secouer pour si peu ce bon sommeil,
reprenait la dormeuse; d'ailleurs je n'entends rien; vous voulez me
tromper, ce bruit n'est pas un bruit; je dors, je rêve, et voilà tout.
Laissez-moi donc dormir. Y a-t-il rien au monde qui vaille mieux qu'un
bon somme?»
Et comme, à vrai dire, je tenais à dormir, je m'y obstinais, fermant
les yeux de mon mieux et me cramponnant au sommeil qui allait
m'échapper, avec tous ces petits soins qu'ont de leur repos les vrais
dormeurs, pendant même qu'ils s'y livrent.
Mais il était sans doute écrit que je devais me réveiller. Hélas!
hélas! je me réveillai donc!
Que devins-je, moi qui m'étais cru la Bête la plus considérable, et
même la seule Bête de la création (je m'étais bien trompé!), que
devins-je en apercevant une demi-douzaine au moins de charmantes
créatures vivant, parlant, volant, riant, chantant, caquetant, ayant
des plumes, ayant des ailes, ayant des pieds, tout ce que j'avais
enfin, mais tout cela dans un degré de perfection telle, que je ne
doutai pas un instant que ce ne fussent des habitants d'un monde plus
parfait, de la lune par exemple, ou même du soleil, qu'un caprice
inconcevable avait poussés pour un instant sur mon rocher!
Comme elles avaient l'air fort occupé, et elles l'étaient en effet,
car elles jouaient et mettaient à leur jeu beaucoup d'ardeur, faisant
de leur corps tout ce qu'elles voulaient, rasant tour à tour la terre
et l'eau de leurs ailes légères, avec une souplesse et une vivacité
dont je ne songeai même pas à être jaloux, tant elles dépassaient tout
ce que j'aurais osé imaginer, elles ne me virent pas d'abord, et je
restai coi dans le creux de mon rocher, jusqu'à ce qu'enfin, entraîné
tout à la fois et par l'ardeur de mon âge, et surtout par cet élan
irrésistible qui pousse tout ce qui vit vers le beau, lequel, j'ai pu
le voir plus tard, est le vrai roi de la terre, je m'élançai éperdu au
milieu d'elles.
«Oiseaux célestes! m'écriai-je, fées de l'air! déesses! Et comme
j'avais beaucoup couru pour arriver jusqu'à elles et fait de violents
efforts, pour courir sans tomber, il me fut impossible de dire un mot
de plus, et force me fut de rester court.
--Un Pingouin! s'écria une des joueuses.
--Un Pingouin!» répéta toute la bande.
Et comme elles se mirent toutes à rire en me regardant, j'en conclus
qu'elles n'étaient pas fâchées de me voir.
«Les aimables personnes!» pensais-je; et, le courage m'étant revenu, je
les saluai avec respect, et prononçai alors le plus long discours que
j'eusse encore prononcé de ma vie: