Dès que je mis le pied dans l'île, je fus assailli d'Animaux étranges,

au service de l'État et chargés de vous initier aux douceurs de la

liberté en vous empêchant de porter certains objets, quand même vous

les auriez en affection. Ils m'entourèrent, et me firent ouvrir le

bec pour voir s'il n'y avait pas des poisons que, sans doute, il est

défendu d'introduire. Je levai mes ailes l'une après l'autre pour

montrer que je n'avais rien dessous. Après cette cérémonie, je fus

libre d'aller et de venir dans le siége de l'Empire Formique dont les

libertés m'avaient été si fort vantées par la Corbine.

[Illustration]

Le premier spectacle qui me frappa vivement fut celui de l'activité

merveilleuse de ce peuple. Partout des Fourmis allaient et venaient,

chargeant et déchargeant des provisions. On bâtissait des magasins,

on débitait le bois, on travaillait toutes les matières végétales.

Des ouvriers creusaient des souterrains, amenaient des sucres,

construisaient des galeries, et le mouvement est si attachant pour ce

peuple, qu'on ne remarqua point ma présence. De différents points de la

côte, il partait des embarcations chargées de Fourmis qui s'en allaient

sur de nouveaux continents. Il arrivait des estafettes qui disaient

que, sur tel point, telle denrée abondait, et aussitôt on expédiait

des détachements de Fourmis pour s'en emparer, et ils s'en emparaient

avec tant d'habileté, de promptitude, que les Hommes eux-mêmes se

voyaient dévalisés sans savoir comment ni dans quel temps. J'avoue que

je fus ébloui. Au milieu de l'activité générale, j'aperçus des Fourmis

ailées au milieu de ce peuple noir sans ailes.

«Quelle est cette Fourmi qui se goberge et s'amuse pendant que vous

travaillez? dis-je à une Fourmi qui restait en sentinelle.

--Oh! me répondit-elle, c'est une noble Fourmi. Vous en compterez cinq

cents ainsi, les Patriciennes de l'Empire Formique.

--Qu'est-ce qu'une Patricienne? dis-je.

--Oh! me répondit-elle, c'est notre gloire, à nous autres! Une Fourmi

Patricienne, comme vous le voyez, a quatre ailes, elle s'amuse, jouit

de la vie et fait des enfants. A elle les amours, à nous le travail.

Cette division est une des grandes sagesses de notre admirable

constitution: on ne peut pas s'amuser et travailler tout ensemble. Chez

nous, les Neutres font l'ouvrage, et les Patriciennes s'amusent!

--Mais est-ce une récompense du travail? Pouvez-vous devenir

Patricienne?

--Ah! bien, oui! Non, fit la Fourmi Neutre. Les Patriciennes naissent

Patriciennes. Sans cela, où serait le miracle? il n'y aurait plus

rien d'extraordinaire. Mais elles ont aussi leurs obligations, elles

veillent à la sécurité de nos travaux et préparent nos conquêtes.»

La Fourmi Patricienne se dirigea de notre côté: toutes les Fourmis

se dérangèrent et lui témoignèrent des respects infinis. J'appris

qu'aucune des Fourmis ordinaires, dites Neutres, n'oserait disputer

le pas à une Patricienne, ni se permettre de se placer devant elle.

Les Neutres ne possèdent absolument rien, travaillent sans cesse,

sont bien ou mal nourries, selon les chances; mais les cinq cents

Patriciennes ont des palais dans les fourmilières, elles y pondent

des enfants qui sont l'orgueil de l'Empire Formique, et possèdent des

parcs de Pucerons pour leur nourriture. J'assistai même à une chasse

aux Pucerons, dans le domaine d'une Patricienne, spectacle qui me fit

le plus grand plaisir à voir. On ne saurait imaginer jusqu'où ce peuple

a poussé l'amour pour les petits, ni la perfection qu'il a su donner

aux soins avec lesquels il les élève: comment les Neutres les brossent,

les lèchent, les lavent, les veillent et les arrangent! avec quelles

admirables pensées de prévoyance elles les nourrissent et devinent les

accidents auxquels ils sont exposés dans un âge si tendre. On étudie

les températures, on les rentre quand il pleut, on les expose au soleil

quand il fait beau, on les accoutume à faire jouer leurs mandibules,

on les accompagne, on les exerce; mais une fois grands, aussi tout est

dit: plus d'amour, plus de sollicitude. Dans cet empire, l'état le

meilleur pour les individus est d'être enfant.

Malgré la beauté des petits, la choquante inégalité de ces mœurs me

frappa vivement; je trouvai que les querelles des Moineaux de Paris

étaient des vétilles, comparées aux malheurs de ces pauvres Neutres.

Vous comprenez que ceci, pour un Friquet philosophe, n'était que la

question même. Il y avait lieu d'examiner par quels ressorts les

cinq cents Fourmis privilégiées maintenaient cet état de choses. Au

moment où j'allais aborder la Patricienne, elle monta sur une des

fortifications de la cité, où se trouvaient quelques autres de son

espèce et où elle leur dit des mots en langue formique: aussitôt les

Patriciennes se répandirent dans la fourmilière. Je vis partir des

détachements commandés par des Patriciennes. Des Neutres s'embarquèrent

sur des pailles, sur des feuilles, sur des bâtons. J'appris qu'il

s'agissait d'aller porter secours à quelques Neutres attaquées à deux

mille pieds de là. Pendant cette expédition, j'entendis la conversation

suivante entre deux vieilles Patriciennes.

«Votre Seigneurie n'est-elle pas effrayée de la grande quantité de

peuple qui va mourir de faim, nous ne saurions le nourrir...

--Votre Grâce ne sait donc pas que de l'autre côté de l'eau il y a une

fourmilière bien garnie, et que nous allons l'attaquer, en chasser les

habitants, et y mettre notre trop-plein?»

Cette injuste agression était autorisée par le principe fondamental du

gouvernement Formique dont la Charte a pour premier article: _Ote-toi

de là, que je m'y mette_. Le second article porte en substance que ce

qui convient à l'Empire Formique appartient à l'Empire Formique, et

que quiconque s'oppose à ce que les sujets Formiques s'en emparent

devient l'ennemi du gouvernement Formique. Je n'osai pas dire que les

voleurs n'avaient pas d'autres principes, je reconnus l'impossibilité

d'éclairer cette nation. Ce dogme sauvage est devenu l'instinct même

des Fourmis. Leur expédition fut consommée sous mes yeux. Au retour de

la guerre faite pour sauver les trois Neutres compromises, on envoya

des ambassadeurs examiner le terrain, les abords de la fourmilière à

prendre, et l'esprit des habitants.

«Bonjour, mes amis, dit la Patricienne à des Fourmis qui passaient,

comment vous portez-vous?

--Pardon, je suis occupée.

--Attendez donc! que diable, on se parle. Vous avez beaucoup de grain,

et nous n'en avons point, mais vous manquez de bois, et nous en avons

beaucoup: changeons?

--Laissez-nous tranquilles, nous gardons nos grains.

--Mais il ne vous est pas permis de garder ce qui abonde chez vous,

quand nous en manquons chez nous: cela est contre les lois du bon sens.

Échangeons.»

Sur le refus de la fourmilière, la Patricienne, qui se regarda comme

insultée, expédia une feuille des plus solides chargée de Fourmis

en Formicalion. Les Patriciennes dirent que l'honneur formique

et la liberté commerciale étaient compromis par une fourmilière

récalcitrante. Sur ce, l'eau fut couverte aussitôt d'embarcations,

et la moitié des Neutres embarquées. Après trois jours de manœuvres,

les pauvres Fourmis étrangères furent obligées de se disperser dans

l'intérieur des terres, abandonnant leur fourmilière aux enfants de la

Vieille-Formicalion. Une Patricienne me montra dix-sept fourmilières

ainsi conquises et où elles envoyaient leurs filles, qui y devenaient à

leur tour Patriciennes.

«Vous faites des choses souverainement infâmes, dis-je à la Patricienne

qui était venue offrir des bois pour des grains.

--Oh! ce n'est pas moi, dit-elle. Moi, je suis la plus honnête

créature du monde; mais le gouvernement Formique est forcé d'agir dans

l'intérêt de ses classes ouvrières. Ce que nous venons de faire était

souverainement utile à leurs intérêts. On se doit à son pays; mais je

retourne dans mes terres, pratiquer les vertus que Dieu impose à notre

race.»

En effet, elle paraissait au premier abord la meilleure Fourmi du monde.

«Vous êtes de fiers sycophantes! m'écriai-je.

--Oui, me dit une autre Patricienne en riant; mais convenez que cela

est beau, dit-elle en me montrant une foule de Patriciennes qui se

promenaient au soleil dans l'éclat de leur puissance.

--Comment parvenez-vous à maintenir cet état contre nature? lui

demandai-je. Je voyage pour mon instruction, et voudrais savoir en quoi

consiste le bonheur des Animaux.

--Il consiste à se croire heureux, me répondit la Patricienne. Or,

chaque ouvrière de l'Empire Formique a la certitude de sa supériorité

sur les autres Fourmis du monde. Interrogez-les, toutes vous diront

que nos fourmilières sont les mieux bâties, que dans quelque endroit

de la terre qu'une de ces ouvrières se trouve, si quelqu'un l'insulte,

l'insulte est épousée par l'Empire Formique.

--Il me semble que cet orgueil satisfait ne donne pas de grain...

--Ceci ressemble à une raison; mais vous parlez en Moineau. Je vous

avoue que nous n'avons pas du grain pour tout le monde; mais ici tout

le monde est convaincu que nous sommes occupées à en chercher; et tant

que nous pourrons de temps en temps conquérir une fourmilière, tout ira

bien.

--Mais ne craignez-vous pas que les autres fourmilières, averties, ne

se coalisent contre vous, afin d'empêcher que vous ne les dévoriez

ainsi?

--Oh! non. L'un des principes de la politique formique est d'attendre

que les fourmilières se chamaillent entre elles pour aller prendre

possession d'un territoire.

--Et quand elles ne se chamaillent pas?

--Ah! voilà! Les Patriciennes ne sont occupées qu'à fournir aux

fourmilières étrangères les occasions de se chamailler.

--Ainsi la prospérité de l'Empire Formique se fonde sur les divisions

intestines des autres fourmilières.

--Oui, seigneur Moineau. Voilà pourquoi nos ouvrières sont si fières

d'appartenir à l'Empire Formique, et travaillent avec tant de cœur en

chantant: _Rule, Formicalia!_»

Ceci, me dis-je en partant, est contraire à la Loi Animale: Dieu me

garde de proclamer de tels principes. Ces Fourmis n'ont ni foi ni loi.

Que deviendraient les Moineaux de Paris, qui sont déjà si spirituels,

au cas où quelque grand Moineau les organiserait ainsi? Que suis-je?

Je ne suis pas seulement un Friquet parisien, je me suis élevé, par

la pensée, à toute l'Animalité. Non, l'Animalité n'est pas faite pour

être gouvernée ainsi. Ce système n'est que tromperie au profit de

quelques-uns.

[Illustration]

Je partis vraiment affligé de la perfection de cette oligarchie et de

la hardiesse de son égoïsme. Chemin faisant, je rencontrai sur la route

un prince d'Euglosse-Bourdon qui allait presque aussi vite que moi.

Je lui demandai la raison de son empressement; l'infortuné m'apprit

qu'il voulait assister au couronnement d'une reine. Charmé de pouvoir

observer une si belle cérémonie, j'accompagnai ce jeune prince, plein

d'illusions. Il avait l'espoir d'être le mari de la reine, étant de

cette célèbre famille d'Euglosse-Bourdon en possession de fournir des

maris aux reines, et qui leur en tient toujours un tout prêt, comme

on tenait à Napoléon un poulet tout rôti pour ses soupers. Ce prince,

qui n'avait que ses belles couleurs pour toute fortune, quittait un

pauvre endroit, sans fleurs ni miel, et comptait vivre dans le luxe,

l'abondance et les honneurs.

II

De la Monarchie des Abeilles.

Instruit déjà par ce que j'avais vu dans l'Empire Formique, je résolus

d'examiner les mœurs du peuple avant d'écouter les grands et les

princes. En arrivant, je heurtai une Abeille qui portait un potage.

«Ah! je suis perdue, dit-elle. On me tuera, ou tout au moins je serai

mise en prison.

--Et pourquoi? lui dis-je.

--Ne voyez-vous pas que vous m'avez fait répandre le bouillon de la

reine! Pauvre reine! Heureusement que la Grande Échansonne, la duchesse

des Roses, aura peut-être envoyé dans plusieurs directions: ma faute

sera réparée, car je mourrais de chagrin d'avoir fait attendre la reine.

--Entends-tu, prince Bourdon?» dis-je au jeune voyageur.

L'Abeille se lamentait toujours d'avoir perdu l'occasion de voir la

reine.

«Eh! mon Dieu, qu'est-ce donc que votre reine pour que vous soyez dans

une telle adoration? m'écriai-je. Je suis d'un pays, ma chère, où l'on

se soucie peu des rois, des reines et autres inventions humaines.

--Humaines! s'écria l'Abeille. Il n'y a rien chez nous, effronté

Pierrot, qui ne soit d'institution divine. Notre reine tient son

pouvoir de Dieu. Nous ne pourrions pas plus exister en corps social

sans elle, que tu ne pourrais voler sans plumes. Elle est notre joie

et notre lumière, la cause et la fin de tous nos efforts. Elle nomme

une directrice des ponts et chaussées qui nous donne nos plans et

nos alignements pour nos somptueux édifices. Elle distribue à chacun

sa tâche selon ses capacités, elle est la justice même et s'occupe

sans cesse de son peuple: elle le pond, et nous nous empressons de le

nourrir, car nous sommes créées et mises au monde pour l'adorer, la

servir et la défendre. Aussi faisons-nous pour les petites reines des

palais particuliers et les dotons-nous d'une bouillie particulière pour

leur nourriture. A notre reine seule revient l'honneur de chanter et de

parler, elle seule fait entendre sa belle voix.

--Quelle est votre reine? dit alors le prince d'Euglosse-Bourdon.

--C'est, dit l'Abeille, Tithymalia XVII, dite la Grande Ruchonne, car

elle a pondu cent peuples de trente mille individus. Elle est sortie

victorieuse de cinq combats qui lui ont été livrés par d'autres reines

jalouses. Elle est douée de la plus surprenante perspicacité. Elle sait

quand il doit pleuvoir, elle prévoit les plus rudes hivers, elle est

riche en miel, et l'on soupçonne qu'elle en a des trésors placés dans

les pays étrangers.

--Ma chère, dit le prince d'Euglosse-Bourdon, croyez-vous que quelque

jeune reine soit sur le point d'être mariée?...

--N'entendez-vous pas, prince, dit l'Ouvrière, le bruit et les

cérémonies du départ d'un peuple? Chez nous, il n'y a pas de prince

sans reine. Si vous voulez faire la cour à l'une des filles de

Tithymalia, dépêchez-vous, vous êtes assez bien de votre personne, et

vous aurez une belle lune de miel.»

Je fus émerveillé du spectacle qui s'offrit à mes regards et qui,

certes, doit agir assez sur les imaginations vulgaires pour leur faire

aimer les momeries et les superstitions qui sont l'esprit et la loi de

ce gouvernement. Huit timbaliers à corselet jaune et noir sortirent en

chantant de la vieille cité, que l'Ouvrière me dit se nommer Sidracha

du nom de la première Abeille qui prêcha l'Ordre Social. Ces huit

timbaliers furent suivis de cinquante musiciens si beaux, que vous

eussiez dit des saphirs vivants. Ils exécutaient l'air de:

Vive Tithymalia! vive c'te reine bonne enfant!

Qui mange et boit comme cent,

Et qui pond tout autant.

Les paroles ont été faites par tout le monde, mais l'air est dû à l'un

des meilleurs Faux-Bourdons du pays. Après, venaient les gardes du

corps armés d'aiguillons terribles; ils étaient deux cents, allaient

six par six, sur six rangs de profondeur, et chaque bataillon de

six rangs avait en tête un capitaine qui portait sur son corselet

la décoration du Sidrach, emblème du mérite civil et militaire, une

petite étoile en cire rouge. Derrière les porte-aiguillons allaient

les essuyeuses de la reine, commandées par la Grande Essuyeuse; puis

la Grande Échansonne avec huit petites échansonnes, deux par quartier;

la Grande Maîtresse de la loge royale suivie de douze balayeuses; la

Grande Gardienne de la cire et la Maîtresse du miel; enfin la jeune

reine, belle de toute sa virginité. Ses ailes, qui reluisaient d'un

éclat ravissant, ne lui avaient pas encore servi. Sa mère, Tithymalia

XVII, l'accompagnait; elle étincelait d'une poussière de diamants.

Le corps de musique suivait, et chantait une cantate composée exprès

pour le départ. Après le corps de musique, venaient douze gros vieux

Bourdons qui me parurent être une espèce de clergé. Enfin dix ou douze

mille Abeilles sortirent se tenant par les pattes. Tithymalia resta sur

le bord de la ruche, et dit à sa fille ces mémorables paroles:

«C'est toujours avec un nouveau plaisir que je vous vois prendre votre

volée, car c'est une assurance que mon peuple sera tranquille, et

que...»

[Illustration: Après, venaient les Gardes-du-Corps armés d'aiguillons

terribles.]

Elle s'arrêta dans son improvisation, comme si elle allait dire quelque

chose de contraire à la politique, et reprit ainsi:

--Je suis certaine que, formées par nos mœurs, instruites de nos

coutumes, vous servirez Dieu, que vous répandrez la gloire de son nom

sur la terre; que vous n'oublierez jamais d'où vous êtes sorties, que

vous conserverez nos saintes doctrines de gouvernement, notre manière

de bâtir, et d'économiser le miel pour vos augustes reines. Songez que

sans la royauté il n'y a qu'anarchie; que l'obéissance est la vertu des

bonnes Abeilles, et que le palladium de l'État est dans votre fidélité.

Sachez que mourir pour vos reines, c'est faire vivre la patrie. Je vous

donne pour souveraine ma fille Thalabath! ce qui veut dire tarse agile.

Aimez-la bien.»

Sur cette allocution pleine des agréments qui distinguent l'éloquence

royale, il y eut un hurrah!

Un Papillon, à qui cette cérémonie pleine de superstitions faisait

pitié, me dit que la vieille Tithymalia donnait à ses fidèles sujets

une double ration du meilleur miel, et que la police et le miel fin

étaient pour beaucoup dans ces solennités, mais qu'au fond elle était

haïe.

Dès que le jeune peuple partit avec sa reine, mon compagnon de voyage

alla bourdonner autour de l'essaim en criant: «Je suis un prince de

la maison d'Euglosse-Bourdon. Il y a des polissons de savants qui

refusent à notre famille de savoir faire du miel, mais pour te plaire,

ô merveille de la race de Tithymalia! je suis capable de faire des

économies, surtout si vous avez une belle dot.

--Savez-vous, prince, lui dit alors la Grande Maîtresse de la loge

royale, que, chez nous, le mari de la reine n'est rien du tout? il

n'a ni honneurs, ni rang; il est considéré comme un moyen malheureux

dont il est impossible de se passer, mais nous ne souffrons pas qu'il

s'immisce dans le gouvernement.

--Tu t'immisceras! Viens, mon ange, lui dit gracieusement Thalabath, ne

les écoute pas. Je suis la reine, moi! Je puis beaucoup pour toi: tu

seras d'abord le commandant de mes porte-aiguillons; mais si en général

tu m'obéis, je t'obéirai en particulier. Et nous irons nous rouler dans

les fleurs, dans les roses, nous danserons à midi sur les nectaires

embaumés, nous patinerons sur la glace des lis, nous chanterons des

romances dans les cactus, et nous oublierons ainsi les soucis du

pouvoir...»

Je fus surpris d'une chose qui ne regarde pas le gouvernement, mais

que je ne puis m'empêcher de consigner ici: c'est que l'amour est

absolument le même partout. Je livre cette observation à tous les

Animaux, en demandant qu'il soit nommé une commission pour examiner ce

qui se passe chez les Hommes.

«Ma chère, dis-je à l'Ouvrière, ayez la bonté de dire à la vieille

reine Tithymalia qu'un étranger de distinction, un Pierrot de Paris,

désirerait lui être présenté.»

Tithymalia devait bien connaître les secrets de son propre

gouvernement, et comme j'avais remarqué le plaisir qu'elle prenait

à bavarder, je ne pouvais m'adresser à personne qui me donnât de

meilleurs renseignements: le silence avec elle devait être aussi

instructif que la parole. Plusieurs Abeilles vinrent m'examiner pour

savoir si je ne portais pas sur moi quelque odeur dangereuse. La reine

était tellement idolâtrée de ses sujettes, qu'on tremblait à l'idée de

sa mort. Quelques instants après, la vieille reine Tithymalia vint se

poser sur une fleur de pêcher où j'occupais une branche inférieure, et

où, par habitude, elle prit quelque chose.

«Grande reine, lui dis-je, vous voyez un philosophe de l'ordre des

Moineaux, voyageant pour comparer les gouvernements divers des animaux

afin de trouver le meilleur. Je suis Français et troubadour, car le

moineau français pense en chantant. Votre Majesté doit bien connaître

les inconvénients de son système.

--Sage Moineau, je m'ennuierais beaucoup si je n'avais pas à pondre

deux fois par an; mais j'ai souvent désiré n'être qu'une Ouvrière,

mangeant la soupe aux choux des roses, allant et venant de fleur en

fleur. Si vous voulez me faire plaisir, ne m'appelez ni majesté ni

reine, dites-moi tout simplement princesse.

--Princesse, repris-je, il me semble que la mécanique à laquelle

vous donnez le nom de peuple des Abeilles exclut toute liberté, vos

Ouvrières font toujours absolument la même chose, et vous vivez, je le

vois, d'après les coutumes égyptiennes.

--Cela est vrai, mais l'Ordre est une des plus belles choses. ORDRE

PUBLIC, voilà notre devise, et nous la pratiquons; tandis que si les

Hommes s'avisent de nous imiter, ils se contentent de graver ces mots

en relief sur les boutons de leurs gardes nationaux, et les prennent

alors pour prétexte des plus grands désordres. La monarchie, c'est

l'ordre, et l'ordre est absolu.

--L'ordre à votre profit, princesse. Il me semble que les Abeilles

vous font une jolie liste civile de bouillie perfectionnée, et ne

s'occupent que de vous.

--Eh! que voulez-vous? l'État, c'est moi. Sans moi, tout périrait.

Partout où chacun discute l'ordre, il fait l'ordre à son image, et

comme il y a autant d'ordres que d'opinions, il s'ensuit un constant

désordre. Ici, l'on vit heureux parce que l'ordre est le même. Il vaut

mieux que ces intelligentes Bêtes aient une reine, que d'en avoir

cinq cents comme chez les Fourmis par exemple. Le monde des Abeilles

a tant de fois éprouvé le danger des discussions, qu'il ne tente plus

l'expérience. Un jour, il y eut une révolte. Les Ouvrières cessèrent

de recueillir la propolis, le miel, la cire. A la voix de quelques

novatrices, on enfonça les magasins, chacune d'elles devint libre et

voulut faire à sa guise. Je sortis, suivie de quelques fidèles de ma

garde, de mes accoucheuses et de ma cour, et vins dans cette ruche. Eh

bien, la ruche en révolution n'eut plus de bâtiments, plus de réserves.

Chacune des citoyennes mangea son miel, et la nation n'exista plus.

Quelques fugitifs vinrent chez nous transis de froid, et reconnurent

leurs erreurs.

--Il est malheureux, lui dis-je, que le bien ne puisse s'obtenir que

par une division cruelle en castes; mon bon sens de Moineau se révolte

à cette idée de l'inégalité des conditions.

--Adieu, me dit la reine, que Dieu vous éclaire! De Dieu procède

l'instinct, obéissons à Dieu. Si l'égalité pouvait être proclamée,

ne serait-ce pas chez les Abeilles, qui sont toutes de même forme

et de même grandeur, dont les estomacs ont la même capacité, dont

les affections sont réglées par les lois mathématiques les plus

rigoureuses? Mais, vous le voyez, ces proportions, ces occupations ne

peuvent être maintenues que par le gouvernement d'une reine.

--Et pour qui faites-vous votre miel? pour l'Homme? lui dis-je. Oh! la

liberté! Ne travailler que pour soi, s'agiter dans son instinct! ne se

dévouer que pour tous, car tous, c'est encore nous-mêmes!

--Il est vrai que je ne suis pas libre, dit la reine, et que je suis

plus enchaînée que ne l'est mon peuple. Sortez de mes États, philosophe

parisien, vous pourriez séduire quelques têtes faibles.

--Quelques têtes fortes!» dis-je.

Mais elle s'envola. Je me grattai la tête quand la reine fut partie, et

j'en fis tomber une Puce d'une espèce particulière.

Vie privée et publique des animaux · 第 8 / 41 段