autrement dit le 3 thermidor an VII, autrement dit le 21 juillet
1798, je sommeillais sur un lit de roseaux, quand je fus réveillé par
un tumulte inaccoutumé. Des nuages de poussière s'élevaient autour
du village d'Embabeh, et deux grandes armées s'avançaient l'une
contre l'autre: d'un côté des Arabes, des Mamelouks cuirassés d'or,
des Kiayas, des beys montés sur des Chevaux superbes, des escadrons
miroitant au soleil; de l'autre, des soldats étrangers, en chapeaux de
feutre noir à plumets rouges, en uniformes bleus, en pantalons d'un
blanc sale. Le bey de l'armée franque était un petit homme pâle et
maigre, et j'eus pitié des humains en songeant qu'ils se laissaient
commander par un être chétif, dont un Crocodile n'eût fait qu'une
bouchée.
Le petit homme prononça quelques paroles, en désignant du doigt le
haut des Pyramides. Les soldats levèrent les yeux, ne virent rien,
et parurent enthousiasmés. Puis, la canonnade retentit, les balles,
les boulets, les obus, sifflèrent aux oreilles des Crocodiles, et en
atteignirent quelques-uns. Hélas! messieurs, c'est à partir de ce jour
fatal que mon repos a été détruit; l'infernale musique s'est fait
entendre à plusieurs reprises, toujours aussi agaçante, et parfois
meurtrière pour nous.
[Illustration]
Mais nous aurions dédaigné cet inconvénient, si l'invasion des
Occidentaux en Égypte, si la propagation de leurs idées de progrès, de
civilisation, d'améliorations, n'avaient attiré dans notre patrie des
savants, des ingénieurs, des perturbateurs comme Belzoni, Caillaud,
Drovetti, qui ont exploré les ruines du passé, ou comme un certain
Ferdinand de Lesseps, qui prélude à l'avenir.
Un jour, des importuns vinrent d'Europe camper à Louqsor, avisèrent, au
milieu de cinq cents colonnes gigantesques, une pierre assez maussade,
et à force de cabestans, de cordes et de machines, ils l'amenèrent
à bord d'un bâtiment mouillé dans le Nil. Cette pierre, qui n'était
qu'un accessoire de la décoration d'un temple égyptien, est plantée
aujourd'hui, dit-on, au milieu de la plus belle place de l'Europe,
entourée de fontaines où il n'y a pas assez d'eau pour baigner un jeune
Caïman. Tous les orientalistes se sont en vain évertués à déchiffrer
les caractères tracés sur ce monument. Malgré mes faibles connaissances
dans la science des Champollion, je crois pouvoir avancer qu'il y a là
une suite de maximes inconvenantes à l'usage des Crocodiles, et, vu la
conduite des puissances du jour, je serais tenté de croire qu'elles en
ont en partie découvert la clef. On y lit entre d'autres devises:
La bonne chère adoreras Obélisque point ne prendras
Et aimeras parfaitement. De force ou de consentement.
Égoïste toujours seras Deux millions tu les payeras,
De fait et volontairement. Si tu les prends injustement.
Nos amateurs de pierres peu précieuses eurent la funeste idée de
faire la chasse au Crocodile; l'un d'eux me poursuivit et me lança
une pioche dont la pointe acérée me creva l'œil droit. La douleur me
fit perdre connaissance, et quand je revins à moi, j'étais, hélas!
garrotté, prisonnier et commensal des Hommes! On me transféra dans la
grande ville d'El-Kahiréh, que les infidèles nomment le Caire, et je
fus provisoirement logé chez un consul étranger. Le tintamarre de la
bataille des Pyramides n'était pas comparable à celui qui se faisait
dans cette maison, où l'on se battait aussi, mais à coups de langue. On
s'y chamaillait du matin au soir; et comme on pérorait beaucoup sans
pouvoir s'entendre, j'en conclus qu'il était question de la question
d'Orient! Et pas un Crocodile pour mettre les dissidents d'accord en
les croquant tous!
Le matelot qui s'était emparé de moi, ne me jugeant pas digne d'être
offert au Muséum ou au Jardin d'acclimatation, me vendit à un
saltimbanque après notre arrivée au Havre. O douleur! les mâchoires
engourdies par le froid, je fus placé dans un vaste baquet, et exposé
au stupide ébahissement de la foule. Le saltimbanque hurlait à la
porte de sa baraque: «Entrez, messieurs et mesdames, c'est l'instant,
c'est le moment où cet intéressant animal va prendre sa nourriture!»
Il prononçait ces mots avec une conviction si communicative, et d'un
ton si persuasif, qu'involontairement, en l'entendant, j'écartais
les mâchoires pour engloutir les aliments promis. Hélas! le traître,
craignant de mettre mes forces au niveau de ma rage, me soumettait à un
jeûne systématique.
Un vieil escompteur, qui avait avancé quelques sommes au propriétaire
de ma personne, me tira de cet esclavage en faisant saisir la ménagerie
dont je formais le plus bel ornement; tous les autres Animaux étaient
empaillés. Deux jours après, il me transmit, au lieu d'argent comptant,
à un viveur qu'il aidait à se ruiner. Je fus casé dans un large bassin,
près d'un port de mer, où mon nouveau patron possédait une délicieuse
villa. J'appris par les propos des domestiques, ennemis intérieurs
heureusement inconnus chez les Sauriens, que mon maître était un
jeune Homme de quarante-cinq ans, gastronome distingué, possesseur
de vingt-cinq mille livres de rente, ce qui, grâce à la bonhomie des
fournisseurs, lui permettait d'en dépenser deux cent mille. Il avait
éludé le mariage, qui, selon lui, n'était obligatoire qu'au dénoûment
des vaudevilles, et s'appliquait uniquement à mener joyeuse vie. Au
physique, il n'avait de remarquable que son ventre, dont il était
fier: «Je l'ai fait ce qu'il est, disait-il, cela m'a coûté gros, mais
je n'ai pas perdu mon argent. J'étais né pour être sec et maigre, un
régime intelligent m'a donné, en dépit de la nature, cet honorable
embonpoint.» Le moindre dîner de ce brave homme lui coûtait cinquante
francs. «Il n'y a que les sots, disait-il encore, qui meurent de faim.»
Un soir d'été, après boire, mon possesseur vint me rendre visite avec
une société nombreuse; les uns me trouvèrent une heureuse physionomie;
les autres prétendirent que j'étais fort laid; tous, que j'avais un
faux air de ressemblance avec leur ami. Les insolents! avec quel
plaisir j'aurais mangé un suprême de dandy!
«Pourquoi vous amusez-vous à héberger ce monstre? dit un vieillard sans
dents, qui, certes, méritait mieux que moi l'injurieuse qualification.
A votre place, je le ferais tuer et accommoder par mon cuisinier. On
m'a assuré que la chair du Crocodile était très-recherchée, tant par
certaines peuplades africaines que par les Cochinchinois.
[Illustration: Il n'y a que les sots, disait-il encore, qui meurent de
faim.]
--Ma foi! dit mon patron, l'idée est originale. Vous avez beau dire
qu'il a un faux air de ressemblance avec moi, je vous le sacrifie.
Chef, tu nous prépareras demain un pâté de Crocodile aux oignons
d'Égypte.»
Tous les parasites battirent des mains; le chef s'inclina; je frémis au
fond de mon âme et de mon bassin. Après une nuit terrible, une nuit de
condamné à mort, les premières clartés du soleil me montrèrent l'odieux
cuisinier aiguisant un énorme coutelas pour m'en percer les entrailles!
Il s'approcha de moi, escorté de deux estafiers, et pendant que l'un
détachait ma chaîne, l'autre m'assena vingt-deux coups de bâton sur le
crâne. J'étais perdu, si un bruit soudain n'avait attiré l'attention
de mes bourreaux. Je vis mon patron se débattre entre quatre inconnus
de mauvaise mine, arrivés de Paris, dont l'un tenait une montre à la
main: cinq heures venaient de sonner. J'entendis crier: «En route pour
Clichy!» Et une voiture roula sur le pavé. Sans en demander davantage,
et profitant de la perturbation générale, je sautai hors de mon bassin,
traversai rapidement le jardin, et de là je gagnai la mer...
J'ai pu, non sans peine, revenir dans mon pays natal; mais, ô douleur!
on y canalise plus que jamais; on y répète avec une déplorable
insistance les mots de civilisation et de progrès. Les eaux et les
rivages sont encombrés de dragues, d'appareils divers, de chalands en
fer, de grues à vapeur, de locomobiles et autres machines diaboliques.
Mes camarades ont été expulsés du lac de Timsah, dont le vieux nom
signifie Crocodile. Si cette rage de remuer le sol et les eaux se
maintient toujours au même diapason, on pourra dire bientôt le dernier
des Crocodiles, comme on dit le dernier des Mohicans. Je serai l'Uncas
de ma race.
Un homme dont la tête est couverte d'une forêt de cheveux gris, et dont
les yeux noirs pétillent d'énergie et de finesse, court à cheval au
milieu des sables; c'est l'initiateur du percement de l'isthme de Suez,
et il est, m'assure-t-on, sur le point de réussir.
Comme je ne suis pas Anglais, la chose devrait m'être indifférente.
N'importe.
Je suis bien contrarié...
EMILE DE LA BÉDOLLIÈRE.
[Illustration]
ORAISON FUNÈBRE
D'UN VER A SOIE
Le soleil, fatigué sans doute d'avoir brillé tout un long jour, s'était
couché tout à coup;--les Oiseaux venaient d'achever leur prière du
soir,--et la terre, tiède encore, se préparait dans le silence au repos
de la nuit.
Le Sphinx à tête de mort donna alors le signal du départ, et le petit
cortége se mit en marche, suivant à pas lents le sentier qui conduisait
aux bruyères roses.
Des Faucheurs, dont l'emploi consistait à débarrasser le chemin,
précédaient le corps, qui était entouré, d'un côté, par les Bêtes à
bon Dieu, et, de l'autre, par les Mantes religieuses, que suivaient les
Porte-Queue. Venaient ensuite les Fourmis communes, les Spectres, et
enfin les Chenilles processionnaires.
Quand on fut à quelques pas du mûrier où étaient restés les frères
et les sœurs désolés du Ver à soie qui venait de mourir, la Pyrochre
cardinale, jugeant qu'il n'y avait plus de danger d'être entendu par
eux, et de renouveler ou de troubler leur douleur, l'hymne des morts
fut, sur son ordre, entonné par le chœur des Scarabées nasicornes, et
chanté ensuite alternativement par les Grillons et par les Bourdons.
[Illustration]
De temps en temps les chants cessaient, et l'on entendait distinctement
des soupirs, et même des sanglots, qui témoignaient des regrets
universels qu'inspirait la perte de l'humble Insecte que l'on
conduisait à sa dernière demeure.
Arrivé au champ des bruyères, on aperçut, non loin de quelques tombeaux
qui s'étaient refermés depuis peu, ainsi que l'indiquait la terre
fraîchement remuée qui les couvrait, et parmi quelques fosses qui
semblaient avoir été creusées en prévision peut-être des besoins futurs
de quelques-uns même des assistants, une petite fosse sur laquelle
étaient penchés encore les Fossoyeurs ou Nécrophores.
Ce fut vers cette fosse que le convoi se dirigea. Les chants avaient
cessé, les sanglots aussi, et même les soupirs; car, dans toutes les
grandes douleurs, il y a un moment de profond abattement qui les rend
muettes.
Mais quand les Insectes qui portaient le corps l'eurent déposé dans la
tombe, et quand on put voir que rien ne le séparait plus de la terre
avide et nue, les cris et les sanglots éclatèrent de nouveau, et la
douleur ne connut plus de bornes.
Alors s'approcha de la tombe encore ouverte un Insecte entièrement vêtu
de noir:
«Pourquoi pleurez-vous? s'écria-t-il. Et jusques à quand ceux sur qui
pèse le fardeau de la vie pleureront-ils ceux que la mort a délivrés?
Mais pleurez, ajouta-t-il, car celui qui est là n'a rien à craindre de
votre douleur; vos larmes ne le ressusciteront point. Après la mort,
qui donc voudrait reculer vers la vie?»
Mais les sanglots se faisaient encore entendre, car personne n'était
consolé.
«Frères, dit un autre orateur en s'avançant à son tour, c'est à leur
naissance et non à leur mort qu'il faut pleurer les Vers à soie. Notre
frère est mort, réjouissez-vous, car il n'a eu de la vie que les fleurs
et les feuilles; en quittant la terre, il a quitté toutes les douleurs,
et n'a perdu que les misères. Je vous dis la vérité; vous êtes de
pauvres Vers comme moi, pourquoi vous flatterais-je? Ce n'est pas nous
autres, malheureux, que la vue de la mort doit troubler.»
Mais ils pleuraient toujours.
Et un de ceux qui pleuraient, prenant la parole à son tour:
«Nous savons, dit-il, que tout ce qui commence a une fin, et qu'il
faut donc mourir; nous savons ce qu'il faut de courage pour gagner
sa vie feuille par feuille, et sa feuille bouchée par bouchée; nous
savons ce qu'il faut de patience et d'abnégation pour qu'une feuille de
mûrier devienne une robe de soie; nous savons combien sont durs les
travaux de la cabane et ceux de l'atelier, et qu'une fois enfermés
dans notre triste cellule nous pleurerions en vain les songes de notre
courte jeunesse avant que notre tâche soit achevée; nous savons enfin
qu'à tout prendre, mourir, c'est cesser de filer, la mort n'étant que
l'autre bout de ce fil qui commence à la vie; nous nous disons aussi
que de quelque côté qu'on se tourne on voit mourir, et que, quand on
regarde en soi-même, on voit mourir encore, et que notre frère qui est
mort n'a donc cédé qu'au destin; mais nous aimions notre frère, et rien
ne nous consolera de l'avoir perdu.»
[Illustration]
Et tous dirent avec lui: «Nous aimions notre frère, et rien ne nous
consolera de l'avoir perdu.»
La Mante religieuse s'approcha alors.
«J'ai pleuré comme vous notre frère qui est mort, dit-elle, et pourtant,
toutes les fois que je vois un Ver à soie sur le point de mourir,
je ne puis empêcher mon cœur de s'épanouir. Va dans l'autre monde,
lui dis-je; tu y seras mieux que dans celui-ci, où l'on est mal. Là,
s'ouvriront pour toi les portes qui s'ouvrent pour les petits comme
pour les grands; là, tu retrouveras ceux que tu as perdus, et tu les
retrouveras au milieu des fleurs qui ne meurent pas et des mûriers
toujours verts, sur le bord des neuf fontaines qui ne tarissent jamais;
et quand tu les auras retrouvés, tu leur diras de nous attendre,
nous que la vie retient encore; car mourir, c'est renaître à une vie
meilleure.»
Et quand le bon Insecte eut ainsi parlé, les pleurs cessèrent tout à
coup.
«Et maintenant, ajouta-t-elle, allez et volez sans bruit; notre frère
n'a plus besoin de vous.»
Et chacun ayant déposé sur la tombe une fleurette de bruyère rose, les
uns disparurent dans un pâle rayon de la lune qui venait de se lever,
et les autres regagnèrent à travers les herbes leurs petites demeures.
Et tous étaient consolés, car ils disaient avec la Mante religieuse et
Shakspeare: «Mourir, c'est renaître à une vie meilleure.»
P. J. STAHL.
[Illustration]
VOYAGE
D'UN
MOINEAU DE PARIS
A LA RECHERCHE DU MEILLEUR GOUVERNEMENT
INTRODUCTION.
Les Moineaux de Paris passent depuis longtemps pour les plus hardis
et les plus effrontés Oiseaux qui existent: ils sont Français, voilà
leurs défauts et leurs qualités en un mot; ils sont enviés, voilà
l'explication de bien des calomnies. Ils vivent, en effet, sans avoir
à craindre les coups de fusil, ils sont indépendants, ne manquent de
rien, et sont sans doute les plus heureux entre tous les volatiles.
Peut-être ne faut-il pas trop de bonheur à un Oiseau. Cette réflexion,
qui surprendrait chez tout autre, est naturelle à un Friquet nourri de
haute philosophie et de petites graines; car je suis un habitant de
la rue de Rivoli, voletant dans la gouttière d'un illustre écrivain,
allant de son toit sur les fenêtres des Tuileries, et comparant les
soucis qui encombrent le palais aux roses immortelles qui fleurissent
dans la simple demeure du défenseur des prolétaires, ces Moineaux
humains, ces Passereaux qui font les générations et desquels il ne
reste rien.
En gobant les miettes du pain et entendant les paroles d'un grand
Homme, je suis devenu très-illustre parmi les miens qui m'élurent en
des circonstances graves, et me confièrent la mission d'observer la
meilleure forme de gouvernement à donner aux Oiseaux de Paris. Les
Moineaux de Paris furent naturellement effarouchés par la révolution
de 1830; mais les Hommes ont été si fort occupés de cette grande
mystification, qu'ils n'ont fait aucune attention à nous. D'ailleurs,
les émeutes qui agitèrent le peuple ailé de Paris eurent lieu lors du
choléra. Voici comment et pourquoi.
Les Moineaux de Paris, pleinement satisfaits par la desserte de cette
vaste capitale, devinrent penseurs et très-exigeants sous le rapport
moral, spirituel et philosophique. Avant de venir habiter le toit de
la rue de Rivoli, je m'étais échappé d'une cage où l'on m'avait mis
à la chaîne, et où je tirais un seau d'eau pour boire quand j'avais
soif. Jamais ni Silvio Pellico ni Maroncelli n'ont eu plus de douleurs
au Spielberg que j'en endurai pendant deux ans de captivité chez le
grand Animal qui se prétend le roi de la terre. J'avais raconté mes
souffrances à ceux du faubourg Saint-Antoine, au milieu desquels je
parvins à m'échapper et qui furent admirables pour moi. Ce fut alors
que j'observai les mœurs du peuple-Oiseau. Je devinai que la vie
n'était pas toute dans le boire et dans le manger. J'eus des opinions
qui augmentèrent la célébrité que je devais à mes souffrances. On me
vit souvent, posé sur la tête d'une statue au Palais-Royal, les plumes
ébouriffées, la tête rentrée dans les épaules, ne montrant que le bec,
rond comme une boule, l'œil à demi fermé, réfléchissant à nos droits, à
nos devoirs et à notre avenir: Où vont les Moineaux? d'où viennent-ils?
pourquoi ne peuvent-ils pas pleurer? pourquoi ne s'organisent-ils pas
en société comme les Canards sauvages, comme les Corbines, et pourquoi
ne s'entendent-ils pas comme elles qui possèdent une langue sublime?
Telles étaient les questions que je méditais.
Quand les Pierrots se battaient, ils cessaient leurs disputes devant
moi, sachant que je m'occupais d'eux, que je pensais à leurs affaires,
et ils se disaient: «Voilà le Grand-Friquet!» Le bruit des tambours,
les parades de la royauté me firent quitter le Palais-Royal: je vins
vivre dans l'atmosphère intelligente d'un grand écrivain.
Sur ces entrefaites, il se passait des choses qui m'échappaient,
quoique je les eusse prévues; mais après avoir observé la chute
imminente d'une avalanche, un Oiseau philosophe se pose très-bien sur
le bord de la neige qui va rouler. La disparition progressive des
jardins convertis en maisons rendait les Moineaux du centre de Paris
très-malheureux et les plaçait dans une situation pénible, surtout
évidemment inférieure à celle des Moineaux du faubourg Saint-Germain,
de la rue de Rivoli, du Palais-Royal et des Champs-Élysées.
Les Moineaux des quartiers sans jardins n'avaient ni graines, ni
insectes, ni vermisseaux, enfin ils ne mangeaient pas de viande: ils en
étaient réduits à chercher leur vie dans les ordures, et y trouvaient
souvent des substances nuisibles. Il y avait deux sortes de Moineaux:
les Moineaux qui avaient toutes les douceurs de la vie et les Moineaux
qui manquaient de tout, enfin des Moineaux privilégiés et des Moineaux
souffrants.
Cette constitution vicieuse de la cité des Moineaux ne pouvait pas
durer longtemps chez une nation de deux cent mille Moineaux effrontés,
spirituels, tapageurs, dont une moitié pullulait heureuse avec de
superbes femelles, tandis que l'autre maigrissait dans les rues, la
plume défaite, les pieds dans la boue, sans cesse sur le qui-vive. Les
Friquets souffrants, tous nerveux, munis de gros becs endurcis, aux
ailes rudes comme leurs voix mâles, formaient une population généreuse
et pleine de courage. Ils allèrent chercher pour les commander un
Friquet qui vivait au faubourg Saint-Antoine chez un brasseur, un
Friquet qui avait assisté à la prise de la Bastille. On s'organisa.
Chacun sentit la nécessité d'obéir momentanément, et beaucoup de
Parisiens furent alors étonnés de voir des milliers de Moineaux rangés
sur les toits de la rue de Rivoli, l'aile droite appuyée à l'Hôtel de
Ville, l'aile gauche à la Madeleine et le centre aux Tuileries.
Les Moineaux privilégiés, excessivement effrayés de cette
démonstration, se virent perdus: ils allaient être chassés de
toutes leurs positions et refoulés sur les campagnes où la vie est
très-malheureuse. Dans ces conjonctures, ils envoyèrent une élégante
Pierrette pour porter aux insurgés des paroles de conciliation:--Ne
valait-il pas mieux s'entendre que de se battre? Les insurgés
m'aperçurent. Ah! ce fut un des plus beaux moments de ma vie que celui
où je fus élu par tous mes concitoyens pour dresser une charte qui
concilierait les intérêts des Moineaux les plus intelligents du monde,
divisés pour un moment par une question de vivres, le fond éternel des
discussions politiques.
Les Moineaux en possession des lieux enchantés de cette capitale y
avaient-ils des droits absolus de propriété? Pourquoi, comment cette
inégalité s'était-elle établie? pouvait-elle durer? Dans le cas où
l'égalité la plus parfaite régirait les Moineaux de Paris, quelles
formes prendrait ce nouveau gouvernement? Telles furent les questions
posées par les commissaires des deux partis.
«Mais, me dirent les Friquets, l'air, la terre et ses produits sont à
tous les Moineaux.
[Illustration: Je partis en qualité de procureur général des Moineaux
de Paris.]
--Erreur! dirent les privilégiés. Nous habitons une ville, nous sommes
en société, subissons-en les bonheurs et les malheurs. Vous vivez
encore infiniment mieux que si vous étiez à l'état sauvage, dans les
champs.»
Il y eut alors un gazouillement général qui menaçait d'étourdir les
législateurs de la Chambre, lesquels, sous ce rapport, craignent la
concurrence et tiennent à s'étourdir eux-mêmes. Il sortit quelque chose
de ce tumulte: tout tumulte, chez les Oiseaux comme chez les Hommes,
annonce un fait. Un tumulte est un accouchement politique. On émit
la proposition, approuvée à l'unanimité, d'envoyer un moineau franc,
impartial, observateur et instruit, à la recherche du Droit Animal, et
chargé de comparer les divers gouvernements. On me nomma. Malgré nos
habitudes sédentaires, je partis en qualité de procureur général des
Moineaux de Paris: que ne fait-on pas pour sa patrie!
De retour depuis peu, j'apprends l'étonnante Révolution des Animaux,
leur sublime résolution prise dans leur nuit célèbre au Jardin des
Plantes, et je mets la relation de mon voyage sur l'autel de la patrie,
comme un renseignement diplomatique dû à la bonne foi d'un modeste
philosophe ailé.
I
Du Gouvernement formique.
J'arrivai, non sans peine, après avoir traversé la mer, dans une
île appelée assez orgueilleusement la Vieille-Formicalion par ses
habitants, comme s'il y avait des portions de globe plus jeunes que
les autres[3]. Une vieille Corbine instruite, que je rencontrai,
m'avait indiqué le régime des Fourmis comme le gouvernement modèle;
vous comprenez combien j'étais curieux d'étudier ce système et d'en
découvrir les ressorts.
[3] La fausseté de cette opinion m'a été démontrée par une aimable
Coralline de la mer Polynésique emmenée en captivité par des
Poissons, et qui regrettait amèrement les magnifiques constructions
cyclopéennes auxquelles elle coopérait, et sur le corail desquelles
devait reposer un nouveau continent. Elle m'expliqua même que le
gouvernement formique les subventionnait, afin d'avoir le droit
d'occuper les nouvelles terres aussitôt qu'elles apparaissent à
la surface des eaux. Les Friquets de Paris prendront sans doute
en considération cette note, due aux confidences de ce membre
excessivement distingué de la République Polypéenne, qui fait
des ruches sous-marines assez solides pour briser des vaisseaux.
Néanmoins la jolie Coralline resta sans réponse quand je lui demandai
sur quoi reposaient les immenses bâtiments de sa nation.
Chemin faisant, je vis beaucoup de Fourmis, voyageant pour leur
plaisir: elles étaient toutes noires, très-propres et comme vernies,
mais sans aucune individualité. Toutes se ressemblaient. Qui voit une
seule Fourmi, les connaît toutes. Elles voyagent dans une espèce de
fluide formique qui les préserve de la boue, de la poussière, si bien
que sur les montagnes, dans les eaux, dans les villes, rencontrez-vous
une Fourmi, elle semble sortir d'une boîte, avec son habit noir
bien brossé, bien net, ses pattes vernies et ses mandibules propres.
Cette affectation de propreté ne prouve pas en leur faveur. Que leur
arriverait-il donc sans ce soin perpétuel? Je questionnai la première
Fourmi que je vis: elle me regarda sans me répondre, je la crus sourde;
mais un Perroquet me dit qu'elle ne parlait qu'aux bêtes qui lui
avaient été présentées.
[Illustration]