l'aristocratie de son maintien, son imposante noblesse et sa blancheur
l'intimidèrent. «Je n'ose vous aimer, lui dit-il de sa voix la plus
respectueuse, car je ne suis qu'un Papillon, et je crains d'agiter
l'air que votre présence embaume.
--Sois sans tache, répondit le Lis, ne change jamais, et je serai ton
frère.»
Ne changer jamais! En ce monde, il n'y a plus guère que les Papillons
qui soient sincères: il ne put rien promettre. Et un coup de vent
l'emporta sur les sables d'argent des bords du Rhin.
Je le rejoignis bientôt.
«Suis-moi, disait-il déjà à une Marguerite des champs, suis-moi, et je
saurai t'aimer toujours parce que tu es simple et naïve; passons le
Rhin, viens à Baden. Tu aimeras ces fêtes brillantes, ces concerts, ces
parures et ces palais enchantés, et ces montagnes bleues que tu vois
au fond de l'horizon. Quitte ces bords monotones, et tu seras la plus
gracieuse de toutes ces fleurs que le riant pays de Baden attire.
--Non, répondait la fleur vertueuse, non, j'aime la France, j'aime
ces bords qui m'ont vue naître, j'aime ces Pâquerettes, mes sœurs,
qui m'entourent, j'aime cette terre qui me nourrit; c'est là que je
dois vivre et mourir. Ne me demande pas de mal faire.» Ce qui fait
qu'on peut aimer les Marguerites, c'est qu'elles aiment le bien et la
constance.
«Je ne puis te suivre, mais toi, tu peux rester; et loin du bruit de
ce monde dont tu me parles, je t'aimerai. Crois-moi: le bonheur est
facile, confie-toi en la douce nature. Quelle fleur t'aimera donc mieux
que moi? Tiens, compte mes feuilles, n'en oublie aucune, ni celles que
je t'ai sacrifiées, ni celles que le chagrin a fait tomber; compte-les
encore, et vois que je t'aime, que je t'aime beaucoup, et que c'est
toi, ingrat, qui ne m'aimes pas du tout!»
Il hésita un instant, et je vis la tendre fleur espérer... «Pourquoi
ai-je des ailes?» dit-il, et il quitta la terre.
«J'en mourrai, fit la Marguerite en s'inclinant.
--C'est bien tôt pour mourir, lui dis-je; crois-moi, ta douleur
elle-même passera, il est rare de bien placer son cœur.»
Et je récitai avec Lamartine ce beau vers qui a dû consoler tant de
fleurs:
N'est-il pas une terre où tout doit refleurir?
«_Wergiss mein nicht_, aime-moi, aime-moi; tourne ta blanche couronne
et ton cœur vers ce petit coin de terre où tu es adorée; je suis une
petite plante comme toi, et j'aime tout ce que tu aimes,» disait tout
bas à la Marguerite désolée une fleur bleue, sa voisine, qui avait tout
entendu.
[Illustration]
«Bonne fleur, pensai-je, si les fleurs sont faites pour s'entr'aimer
peut-être seras-tu récompensée;» et je pus rejoindre moins triste mon
frivole élève.
«J'aime le mouvement, j'ai des ailes pour voler, répétait-il avec
mélancolie. Les Papillons sont bien à plaindre! Je ne veux plus rien
voir de ce qui tient à la terre. Je veux oublier ces fleurs immobiles,
ces rencontres m'ont profondément attristé! Cette vie m'est odieuse...»
Et je le vis s'élancer vers le fleuve, comme s'il eût été emporté
par une résolution soudaine! Un funeste pressentiment traversa mon
cerveau... «Grand Dieu! m'écriai-je, voudrait-il mourir!» Et j'arrivai
éperdue au bord de l'eau que je savais profonde en cet endroit.
Mais déjà tout était calme, et rien ne paraissait à la surface que
les feuilles flottantes de Nénufar autour desquelles des Araignées
aquatiques décrivaient des cercles bizarres.
Vous l'avouerai-je? mon sang se glaça!
Folle que j'étais, j'en fus quitte, Dieu merci, pour la peur; une
touffe de Roseaux me l'avait caché.
[Illustration]
«Bon Dieu, me criait-il d'une voix railleuse, que fais-tu là depuis
si longtemps, ma sage gouvernante? Prends-tu le Rhin pour un miroir,
ou bien songerais-tu à te noyer? Viens donc de ce côté; et si tu as
quelque affection pour moi, sois heureuse, car j'ai trouvé le bonheur!
J'aime enfin, et cette fois pour toujours..., non plus une triste
fleur, attachée au sol et condamnée à la terre, mais bien un trésor,
une perle, un diamant, une fille de l'air, une fleur vivante et animée
qui a des ailes enfin, quatre ailes minces et transparentes, enrichies
d'anneaux précieux, des ailes plus belles que les miennes peut-être,
pour franchir les airs et voler avec moi.»
Et j'aperçus, posée sur la pointe d'un Roseau, et doucement balancée
par le vent, une gracieuse Demoiselle aux vives allures.
«Je te présente ma fiancée, me dit-il.
--Quoi! m'écriai-je, les choses en sont-elles déjà là?
--Déjà? repartit la Demoiselle; nos ombres ont grandi, et ces Glaïeuls
se sont fermés depuis que nous nous connaissons. Il m'a dit que j'étais
belle, et je l'ai aimé aussitôt pour sa franchise et pour sa bonne
grâce.
--Hélas! Mademoiselle, lui répondis-je, s'il faut se ressembler pour se
marier, mariez-vous, et soyez heureux. Je n'ai pas encore pris parti
contre le mariage.»
Je dois convenir qu'ils arrivèrent à Baden du même vol, ou peu s'en
faut. Ils visitèrent ensemble, le même jour, avec une rare conformité
de caprice, les beaux jardins du palais des Jeux, le vieux château,
le couvent, Lichtenthal, la vallée du ciel, et la vallée de l'enfer
sa voisine. Je les vis s'éprendre tous deux du frais murmure du même
ruisseau, et le quitter tous deux avec la même inconstance.
Le mariage avait été annoncé pour le lendemain. Les témoins furent,
pour la Demoiselle, un Cousin et un Capricorne de sa famille, et pour
le Papillon, un respectable Paon de nuit, qui s'était fait accompagner
de sa nièce, jeune Chenille fort bien élevée, et d'un Bousier de ses
amis.
On assure que dans le moment où le Cerf-Volant qui les maria ouvrit
le Code civil au chapitre VI, concernant _les droits et les devoirs
respectifs des époux_, et prononça d'une voix pénétrée ces formidables
paroles:
«ART. 212.--Les époux se doivent mutuellement _fidélité_, secours,
assistance.
«ART. 213.--Le mari doit protection à sa femme, la femme _obéissance_ à
son mari.
[Illustration]
«ART. 214.--La femme est obligée d'habiter avec le mari et de le suivre
_partout_ où il est obligé de résider,» la mariée fit un mouvement
d'effroi qui n'échappa à aucun des assistants. Une vieille Demoiselle,
qu'une lecture intelligente de la _Physiologie du mariage_ de M. de
Balzac avait confirmée dans ses idées de célibat, et qui avait fait de
ce livre son _vade mecum_, dit qu'assurément une Demoiselle n'aurait
point ainsi rédigé ces trois articles. La plus jeune des sœurs de la
mariée, Libellule très-impressionnable, fondit en larmes en cette
occasion pour se conformer à l'usage.
Le soir même une grande fête fut donnée sur la lisière des beaux bois
qui entourent le château de la Favorite, dans le sillon d'un champ de
blé qu'on avait disposé à cette intention.
Des lettres d'invitation, imprimées en couleur et en or par Silbermann
de Strasbourg, sur des feuilles de mûrier superfin, avaient été
adressées aux étrangers de distinction que le soin de leur santé et
de leur plaisir avait amenés dans le duché, et aux notables insectes
badois que les époux voulaient rendre témoins de leur fastueux bonheur.
Les préparatifs de cette fête firent tant de bruit, que les chemins
furent bientôt couverts par l'affluence des invités et des curieux. Les
Escargots se mirent en route avec leurs équipages à la Daumont; les
Lièvres montèrent les Tortues les plus rapides; les Écrevisses pleines
de feu piaffaient et se cabraient sous le fouet impatient de leurs
cochers. Il fallait voir surtout les Vers à mille pattes galoper ventre
à terre et brûler le pavé. C'était à qui arriverait le premier.
[Illustration]
Dès la veille, des baladins avaient dressé leurs théâtres en plein
vent dans les sillons voisins de ce sillon fortuné. Une Sauterelle
verte exécuta, avec et sans balancier, sur une corde faite avec les
pétioles flexibles de la Clématite, les voltiges les plus hardies. Les
cris d'enthousiasme du peuple des Limaçons et des Tortues émerveillés
se mêlaient aux fanfares du cavalier servant de cette danseuse
infatigable. Le triomphant Criquet s'était fait une trompette de la
corolle d'un Liseron tricolore.
[Illustration]
Mais bientôt le bal commença. La réunion fut nombreuse et la fête
brillante. Un Ver luisant des plus entendus s'était chargé d'organiser
une illumination _a giorno_ qui surpassa toute imagination; les
Lucioles, ces petites étoiles de la terre, suspendues avec un art
infini aux guirlandes légères des Convolvulus en fleur, furent trouvées
d'un si merveilleux effet, que tout le monde crut qu'une fée avait
passé par là. Les tiges dorées des Astragales, couvertes de Fulgores
et de Lampyres, répandaient une telle lumière, que les Papillons de
jour eux-mêmes ne purent d'abord soutenir l'éclat sans pareil de ces
vivantes flammes; quant aux Noctuelles, beaucoup se retirèrent avant
même d'avoir pu faire la révérence aux nouveaux époux, et celles qui,
par amour-propre, s'étaient obstinées à rester, s'estimèrent heureuses
de pouvoir s'ensevelir, tant que dura la fête, sous le velours de leurs
ailes.
Quand la mariée parut, l'assemblée entière éclata en transports
d'admiration, tant elle était belle et bien parée. Elle ne prit pas un
moment de repos, et chacun fit compliment à l'heureux époux (qui, de
son côté, n'avait pas manqué une contredanse) des grâces irrésistibles
de celle à laquelle il unissait sa destinée.
L'orchestre, conduit par un Bourdon, violoncelliste habile et élève de
Batta, joua avec une grande perfection les valses encore nouvelles et
déjà tant admirées de Reber, et les contredanses, toujours si chères
aux Sauterelles, du pré aux fleurs.
Vers minuit, une rivale de Taglioni, la signorina Cavaletta, vêtue
d'une robe de nymphe assez transparente, dansa une saltarelle qui,
devant cette assemblée ailée, n'obtint qu'un médiocre succès.--Le bal
fut alors coupé par un grand concert vocal et instrumental, dans lequel
se firent entendre des artistes de tous les pays que la belle saison
avait réunis à Baden-Baden.
Un Grillon joua, sur une seule corde, un solo de violon, que Paganini
avait joué peu d'heures avant sa mort.
Une Cigale, qui avait fait _furore_ à Milan, cette terre classique
des Cigales, fut fort applaudie dans une cantilène de sa composition,
intitulée _le Parfum des Roses_, et dont le rhythme monotone rappelait
assez heureusement l'épithalame chez les anciens. Elle chanta avec
beaucoup de dignité, en s'accompagnant elle-même sur une lyre antique,
que quelques mauvais plaisants prirent pour une guitare.
Une jeune Grenouille genevoise chanta un grand air dont les paroles
étaient empruntées aux _Chants du Crépuscule_ de M. Victor Hugo. Mais
la fraîcheur de la nuit avait un peu altéré le timbre de sa voix.
[Illustration]
Un Rossignol, qui se trouvait par hasard spectateur de cette noce quasi
royale, céda avec une bonne grâce infinie aux instances de l'assemblée.
Le divin chanteur, du haut de son arbre, déploya dans le silence de la
nuit toutes les richesses de son gosier, et se surpassa dans un morceau
fort difficile qu'il avait entendu chanter une seule fois, disait-il,
avec une inimitable perfection, par une grande artiste, madame
Viardot-Garcia, digne sœur de la célèbre Maria Malibran.
Enfin le concert fut terminé par le beau chœur de _la Muette: Voilà
des fleurs, voilà des fruits_, qui fut chanté, avec un ensemble fort
rare à l'Opéra, par des Scarabées de rose blanche et des Callidies.
Pendant cette dernière partie du concert, et avec un à-propos que
l'on voulut bien trouver ingénieux, un souper composé des sucs les
plus exquis, extraits des fleurs du jasmin, du myrte et de l'oranger,
fut servi dans le calice des plus jolies petites clochettes bleues et
roses qu'on puisse voir. Ce délicieux souper avait été préparé par une
Abeille dont les secrets eussent fait envie aux marchands de bonbons
les plus renommés.
A une heure, la danse avait repris toute sa vivacité, la fête était à
son _apogée_.
A une heure et demie, des bruits étranges commencèrent à circuler,
chacun se parlait à l'oreille; le marié, furieux, disait-on, cherchait
et cherchait en vain _sa femme_ disparue depuis vingt minutes.
Quelques Insectes de ses amis lui affirmèrent obligeamment, pour le
rassurer sans doute, qu'elle venait de danser une mazureck avec un
Insecte fort bien mis et beau danseur, son parent, le même qui le matin
avait assisté comme témoin à la célébration du mariage. «La perfide!
s'écria le pauvre mari désespéré; la perfide! je me vengerai!»
J'eus pitié de son désespoir. «Viens, lui dis-je, calme-toi et ne te
venge pas, la vengeance ne répare rien. Toi qui as semé l'inconstance,
il est triste, mais il est juste que tu recueilles ce que tu as semé.
Oublie: cette fois, tu feras bien. Il ne s'agit pas de maudire la vie,
mais de la porter.
--Tu as raison! s'écria-t-il; décidément, l'amour n'est pas le
bonheur.» Et je parvins à l'entraîner loin de ce champ tout à l'heure
si animé, dont la nouvelle de son infortune avait fait un désert.
La colère des Papillons n'a guère plus de portée qu'une boutade. La
nuit était sereine, l'air était pur, c'en fut assez pour que sa belle
humeur lui revint; et en quittant les jardins de la Favorite, il
souhaita presque gaiement le bonsoir à une Belle-de-Nuit qui veillait
près d'une Belle-de-Jour endormie.
Arrivés sur la route: «Tiens, me dit-il, vois-tu cette diligence
qui retourne à Strasbourg? Profitons de la nuit et posons-nous sur
l'impériale: ce voyage à travers les airs me fatigue.
--Non pas, lui répondis-je, tu as échappé aux épines, à l'eau et
au désespoir, tu n'échapperais pas aux Hommes: il se peut qu'il y
ait quelque filet dans cette lourde voiture. Crois-moi, rentrons en
France, sur nos ailes, tout simplement. Le grand air te fera du bien,
et d'ailleurs nous arriverons plus vite et sans poussière.»
Bientôt Kehl, le Rhin et son pont de bateaux furent derrière nous.
Arrivés à Strasbourg, ce fut avec le plus grand étonnement que je
le vis s'arrêter devant la flèche de la cathédrale, dont il admira
l'élégance et la hardiesse en des termes qu'un artiste n'eût pas
désavoués. «J'aime tout ce qui est beau!» s'écria-t-il.
Les esprits légers aiment toujours, c'est pour eux un état permanent
et nécessaire, c'est seulement l'objet qui change; s'ils oublient,
c'est pour remplacer. Un peu plus loin, il salua la statue de Gutenberg
quand je lui eus dit que ce bronze de David était un hommage rendu tout
récemment à l'inventeur de l'imprimerie.
Un peu plus loin encore, il s'inclina devant l'image de Kléber. «Ma
bonne gouvernante, me dit-il, si je n'étais Papillon, j'aurais été
artiste, j'aurais élevé de beaux monuments, j'aurais fait de beaux
livres ou de belles statues, ou bien je serais devenu un héros et je
serais mort glorieusement.»
Je profitai de l'occasion pour lui apprendre qu'il n'est pas donné à
tous les héros de mourir en combattant, et que Kléber mourut assassiné.
Le jour venait, il fallut songer à trouver un asile; j'aperçus
heureusement une fenêtre qui s'ouvrait dans une salle immense que je
reconnus pour appartenir à la bibliothèque de la ville. Elle était
pleine de livres et d'objets précieux. Nous entrâmes sans crainte, car,
à Strasbourg comme partout, ces salles de la science sont toujours
vides.
Son attention fut attirée par un bronze antique de la plus grande
beauté. Il loua avec enthousiasme les lignes nobles et sévères de
cette imposante Minerve, et je crus un instant qu'il allait écouter
les conseils d'airain de l'impérissable sagesse. Il se contenta de
remarquer que les hommes faisaient de belles choses.
«Mais, oui, lui répondis-je, il n'est presque pas une seule de leurs
villes qui ne possède une bibliothèque pleine de chefs-d'œuvre, que bien
peu d'entre eux savent apprécier, et un musée d'histoire naturelle qui
devrait donner à penser aux Papillons eux-mêmes.»
Cette réflexion le calma un peu, et il se tint coi jusqu'au soir.
Mais après tout un jour de repos, à la tombée de la nuit rien ne put
l'arrêter: et il reprit son vol de plus belle.
«Attends-moi! lui criai-je, attends-moi! dans ces murs habités par nos
ennemis, tout est piége, tout est à craindre.»
Mais l'insensé ne m'écoutait plus; il avait aperçu la vive lueur d'un
bec de gaz qu'on venait d'allumer, et, séduit par cet éclat trompeur,
enivré par l'éblouissante lumière, je le vis tournoyer un moment autour
d'elle, puis tomber...
«Hélas! me dit-il, ma pauvre mie, soutiens-moi; cette belle flamme m'a
tué, je le sens, ma brûlure est mortelle; il faut mourir, et mourir
brûlé!... c'est bien vulgaire.
«Mourir, répétait-il, mourir au mois de juillet, quand la vie est
partout dans la nature! ne plus voir cette terre émaillée! Ce qui
m'effraye de la mort, c'est son éternité.
--Détrompe-toi, lui dis-je; on croit mourir, mais on ne meurt pas.
La mort n'est qu'un passage à une autre vie.» Et je lui exposai les
consolantes doctrines de Pythagore et de son disciple Archytas sur la
transformation successive des êtres, et, à l'appui, je lui rappelai
qu'il avait été déjà Chenille, Chrysalide et Papillon.
«Merci, me dit-il d'une voix presque résolue; merci, tu m'auras été
bonne jusqu'à la fin. Vienne donc la mort, puisque je suis immortel!
Pourtant, ajouta-t-il, j'aurais voulu revoir avant de mourir ces bords
fleuris de la Seine où se sont écoulés si doucement les premiers jours
de mon enfance.»
Il donna aussi un regret à la Violette et à la Marguerite; ce souvenir
lui rendit quelques forces. «Elles m'aimaient, dit-il; si la vie me
revient, j'irai chercher auprès d'elles le repos et le bonheur.»
Ces riants projets, si tristes en face de la mort, me rappelèrent
ces jardins que font les petits enfants des Hommes en plantant dans
le sable des branches et des fleurs coupées, qui le lendemain sont
flétries.
Sa voix s'affaiblit subitement. «Pourvu, dit-il si bas que j'eus peine
à l'entendre, pourvu que je ne ressuscite ni Taupe, ni Homme, et que je
revive avec des ailes!»
Et il expira.
Il était dans toute la force de l'âge et n'avait vécu que deux mois et
demi, à peine la moitié de la vie ordinaire d'un Papillon.
Je le pleurai, monsieur; et pourtant quand je songeai à la triste
vieillesse que son incorrigible légèreté lui préparait, je me pris
à penser que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes
possibles. Car je suis de l'avis de La Bruyère: c'est une grande
difformité dans la nature qu'un vieillard frivole et léger.
[Illustration]
Quant à la Demoiselle qu'il avait épousée, si vous tenez à savoir
ce qu'elle devint, vous pouvez la voir fixée enfin, au moyen d'une
épingle, sous le numéro 1840, dans la collection d'un Grand-Duc
allemand, amateur passionné d'Insectes, qui chassa incognito au filet,
dans ses propriétés situées à quelques lieues de Baden, le lendemain de
ces noces funestes.
Vous verrez tout auprès un bel Insecte fixé par le même procédé sous
le numéro 1841. La Demoiselle et l'Insecte avaient été pris le même
jour, du même coup de filet, par l'heureux prince que le ciel semblait
avoir fait naître pour qu'il servît ainsi d'instrument aveugle à son
inexorable justice.
P.J. STAHL.
LES CONTRARIÉTÉS
D'UN CROCODILE
VOUS voyez en ma personne, Messieurs, un animal bien contrarié!
On le serait à moins.
Jugez-en.
Qu'est-ce que je demande?
A manger, à digérer, à dormir, à chauffer mon épaisse cuirasse au
soleil. Peu m'importe que les autres êtres de la création déploient
de l'activité, et s'évertuent pour gagner leur misérable existence!
Tranquille dans mon gîte, j'attends ma proie et la dévore. Issu des
illustres Crocodiles qu'adoraient autrefois les Égyptiens, je dois
être fidèle à mon origine aristocratique, dédaigner les jouissances
intellectuelles et n'entrer en relation avec mes voisins que pour les
croquer.
Eh bien! on ose me déranger, moi, gentilhomme Saurien!
Les Hommes, sous divers prétextes, troublent à chaque instant ma
quiétude. Ils ont inventé la guerre; ils ont ensuite inventé le progrès
pacifique, et ce sont autant d'imaginations dont je suis l'infortunée
victime.
Je suis bien contrarié.
Mes premières années avaient été heureuses. Par une belle matinée
d'été (mon histoire commence comme un roman moderne), je perçai la
coquille de l'œuf où j'étais renfermé, et j'aperçus pour la première
fois la lumière. J'avais à ma gauche le désert hérissé de sphinx et de
pyramides, à ma droite, le Nil et l'île fleurie de Raoudah avec ses
allées de sycomores et d'orangers. Sans prendre le temps d'admirer ce
spectacle, je m'avançai vers le fleuve, et débutai dans la carrière
gastronomique en avalant un Poisson qui passait. J'avais laissé sur
le sable environ quarante œufs semblables à celui d'où je venais de
sortir. Ont-ils été décimés par les Loutres et les Ichneumons? Sont-ils
éclos sans encombre? Je ne m'en inquiète guère. Pour les francs
Crocodiles, les liens de famille ne sont-ils pas des chaînes dont il
est bon de s'affranchir?
Je vécus dix ans en me rassasiant tant bien que mal d'Oiseaux pêcheurs
et de Chiens errants; parvenu à l'âge de raison, c'est-à-dire à l'âge
où la plupart des êtres créés commencent à déraisonner, je me livrai à
des réflexions philosophiques dont le résultat fut le monologue suivant:
«La nature, me dis-je, m'a comblé de ses plus rares faveurs. Charmes
de la figure, élégance de la taille, capacité de l'estomac, elle m'a
tout prodigué, la bonne mère! songeons à faire usage de ses dons. Je
suis propre à la vie horizontale; abandonnons-nous à la mollesse; j'ai
quatre rangées de dents acérées, mangeons les autres, et tâchons de
n'en pas être mangé. Pratiquons l'art de jouir, adoptons la morale des
viveurs, ce qui équivaut à n'en adopter aucune. Fuyons le mariage; ne
partageons pas avec une compagne une proie que nous pouvons garder tout
entière; ne nous condamnons pas à de longs sacrifices pour élever une
bande d'enfants ingrats.»
Tel fut mon plan de conduite, et les charmes des Sauriennes du grand
fleuve ne me firent point renoncer à mes projets de célibat. Une seule
fois je crus ressentir une passion sérieuse pour une jeune Crocodile
de cinquante-deux ans. O Mahomet! qu'elle était belle! Sa tête aplatie
semblait avoir été comprimée entre les pinces d'un étau; sa gueule
rieuse s'ouvrait large et profonde comme l'entrée de la pyramide de
Chéops. Ses petits yeux verts étaient garnis d'une paupière aussi
jaune que l'eau du Nil débordé. Sa peau était rude, raboteuse, semée
de mouchetures verdâtres. Toutefois je résistai à la séduction de tant
d'attraits, et rompis des nœuds qui menaçaient de m'attacher pour
toujours.
Je me contentai, durant plusieurs années, de la chair des quadrupèdes
et des habitants du fleuve. Je n'osais suivre l'exemple des vieux
Crocodiles, et déclarer la guerre aux Hommes; mais, un jour, le shérif
de Rahmanieh passa près de ma retraite, et je l'entraînai sous les eaux
avant que ses serviteurs eussent eu le temps de détourner la tête. Il
était tendre, succulent, comme doit l'être tout dignitaire grassement
payé pour ne rien faire. Que de hauts et puissants seigneurs dont je
souperais volontiers!
Depuis cette époque, je dédaignai les Bêtes pour les Hommes; ces
derniers valent mieux comme comestible, et ce sont d'ailleurs nos
ennemis naturels. Je ne tardai pas à acquérir parmi mes confrères une
haute réputation d'audace et de sybaritisme. J'étais le roi de toutes
leurs fêtes, le président de tous leurs banquets; les bords du Nil
furent souvent témoins de nos réunions gastronomiques, et retentirent
du bruit de nos chansons:
Amis, à bien manger le sage met sa gloire,
Prolongeons nos festins sous le ciel d'Orient.
Et broyons sans pitié d'une forte mâchoire
L'infidèle et le vrai croyant.
L'Homme prétend régner sur la race amphibie;
Il croit les Sauriens de ses lois dépendants,
Lui qui perd sous les eaux les forces et la vie,
Lui qui n'a que trente-deux dents!
Il peut être vainqueur en de grandes batailles;
Mais quand il veut tourner ses armes contre nous,
Notre dos cuirassé de solides écailles
Est impénétrable à ses coups.
Jamais il n'a servi notre chair sur ses tables,
Et nous, nous dévorons ce rival odieux.
Jadis, pour conjurer nos griffes redoutables,
Il nous pria comme des dieux!