J'aperçus alors, sans avoir l'air de le regarder, ce charmant Matou

français: il était ébouriffé, petit, gaillard, et ne ressemblait en

rien à un Chat anglais. Son air cavalier annonçait, autant que sa

manière de secouer l'oreille, un drôle sans souci. J'avoue que j'étais

fatiguée de la solennité des Chats anglais et de leur propreté purement

matérielle. Leur affectation de _respectability_ me semblait surtout

ridicule. L'excessif naturel de ce Chat mal peigné me surprit par un

violent contraste avec tout ce que je voyais à Londres. D'ailleurs ma

vie était si positivement réglée, je savais si bien ce que je devais

faire pendant le reste de mes jours, que je fus sensible à tout ce

qu'annonçait d'imprévu la physionomie du Chat français. Tout alors me

parut fade. Je compris que je pouvais vivre sur les toits avec une

amusante créature qui venait de ce pays où l'on s'est consolé des

victoires du plus grand général anglais par ces mots: «Malbrouk s'en

va-t-en guerre, _mironton_, TON TON, MIRONTAINE!» Néanmoins, j'éveillai

Milord et lui fis comprendre qu'il était fort tard, que nous devions

rentrer. Je n'eus pas l'air d'avoir écouté cette déclaration, et fus

d'une apparente insensibilité qui pétrifia Brisquet. Il resta là,

d'autant plus surpris qu'il se croyait très-beau. Je sus plus tard

qu'il séduisait toutes les Chattes de bonne volonté. Je l'examinai

du coin de l'œil: il s'en allait par petits bonds, revenait en

franchissant la largeur de la rue, et s'en retournait de même, comme

un Chat français au désespoir: un véritable Anglais aurait mis de la

décence dans ses sentiments, et ne les aurait pas laissé voir ainsi.

Quelques jours après, nous nous trouvâmes, milord et moi, dans la

magnifique maison du vieux pair; je sortis alors en voiture pour

me promener à Hyde-Park. Nous ne mangions que des os de poulets,

des arêtes de poissons, des crèmes, du lait, du chocolat. Quelque

échauffant que fût ce régime, mon prétendu mari Puff demeurait grave.

Sa _respectability_ s'étendait jusqu'à moi. Généralement, il dormait

dès sept heures du soir, à la table de whist, sur les genoux de Sa

Grâce. Mon âme était donc sans aucune satisfaction, et je languissais.

Cette situation de mon intérieur se combina fatalement avec une petite

affection dans les entrailles que me causa le jus de Hareng pur (le vin

de Porto des Chats anglais) dont Puff faisait usage, et qui me rendit

comme folle. Ma maîtresse fit venir un médecin, qui sortait d'Édimbourg

après avoir étudié longtemps à Paris. Il promit à ma maîtresse de me

guérir le lendemain même, après avoir reconnu ma maladie. Il revint

en effet, et sortit de sa poche un instrument de fabrique parisienne.

J'eus une espèce de frayeur en apercevant un canon de métal blanc

terminé par un tube effilé. A la vue de ce mécanisme, que le docteur

fit jouer avec satisfaction, Leurs Grâces rougirent, se courroucèrent

et dirent de fort belles choses sur la dignité du peuple anglais: comme

quoi ce qui distinguait la vieille Angleterre des catholiques n'était

pas tant ses opinions sur la Bible que sur cette infâme machine. Le

duc dit qu'à Paris les Français ne rougissaient pas d'en faire une

exhibition sur leur théâtre national, dans une comédie de Molière; mais

qu'à Londres un _watchman_ n'oserait en prononcer le nom. «Donnez-lui

du calomel!»

[Illustration]

--Mais Votre Grâce la tuerait, s'écria le docteur. Quant à cette

innocente mécanique, les Français ont fait maréchal un de leurs plus

braves généraux pour s'en être servi devant leur fameuse colonne.

--Les Français peuvent arroser les émeutes de l'intérieur comme ils

le veulent, reprit Milord. Je ne sais pas, ni vous non plus, ce qui

pourrait arriver de l'emploi de cette avilissante machine; mais ce que

je sais, c'est qu'un vrai médecin anglais ne doit guérir ses malades

qu'avec les remèdes de la vieille Angleterre.

Le médecin, qui commençait à se faire une grande réputation, perdit

toutes ses pratiques dans le beau monde. On appela un autre médecin qui

me fit des questions inconvenantes sur Puff, et qui m'apprit que la

véritable devise de l'Angleterre était: Dieu et mon Droit _conjugal!_

Une nuit, j'entendis dans la rue la voix du Chat français. Personne ne

pouvait nous voir: je grimpai par la cheminée, et, parvenue en haut

de la maison, je lui criai: «A la gouttière!» Cette réponse lui donna

des ailes, il fut auprès de moi en un clin d'œil. Croiriez-vous que ce

Chat français eut l'inconvenante audace de s'autoriser de ma petite

exclamation pour me dire: «Viens dans mes pattes!» Il osa tutoyer,

sans autre forme de procès, une Chatte de distinction. Je le regardai

froidement, et pour lui donner une leçon, je lui dis que j'appartenais

à la Société de Tempérance.

--Je vois, mon cher, lui dis-je, à votre accent et au relâchement de

vos maximes, que vous êtes, comme tous les Chats catholiques, disposé à

rire et à faire mille ridiculités, en vous croyant quitte pour un peu

de repentir; mais, en Angleterre, nous avons plus de moralité: nous

mettons partout de la _respectability_, même dans nos plaisirs.

Ce jeune Chat, frappé par la majesté du _cant_ anglais, m'écoutait

avec une sorte d'attention qui me donna l'espoir d'en faire un Chat

protestant. Il me dit alors dans le plus beau langage qu'il ferait

tout ce que je voudrais, pourvu qu'il lui fût permis de m'adorer. Je

le regardais sans pouvoir répondre, car ses yeux, _very beautiful_,

_splendid,_ brillaient comme des étoiles, ils éclairaient la nuit. Mon

silence l'enhardit, et il s'écria:--Chère Minette!

[Illustration]

--Quelle est cette nouvelle indécence? m'écriai-je, sachant les Chats

français très-légers dans leurs propos.

Brisquet m'apprit que, sur le continent, tout le monde, le roi

lui-même, disait à sa fille: _Ma petite Minette_, pour lui témoigner

son affection; que beaucoup de femmes, et des plus jolies, des plus

aristocratiques, disaient toujours: _Mon petit Chat_, à leurs maris,

même quand elles ne les aimaient pas. Si je voulais lui faire plaisir,

je l'appellerais: Mon petit Homme! Là-dessus il leva ses pattes avec

une grâce infinie. Je disparus, craignant d'être faible. Brisquet

chanta _Rule, Britannia!_ tant il était heureux, et le lendemain sa

chère voix bourdonnait encore à mes oreilles.

--Ah! tu aimes aussi, toi, chère Beauty, me dit ma maîtresse en me

voyant étalée sur le tapis, les quatre pattes en avant, le corps dans

un mol abandon, et noyée dans la poésie de mes souvenirs.

Je fus surprise de cette intelligence chez une Femme, et je vins alors,

en relevant mon épine dorsale, me frotter à ses jambes en lui faisant

entendre un _ronron_ amoureux sur les cordes les plus graves de ma voix

de _contre-alto_.

Pendant que ma maîtresse, qui me prit sur ses genoux, me caressait en

me grattant la tête, et que je la regardais tendrement en lui voyant

les yeux en pleurs, il se passait dans _Bond-Street_ une scène dont les

suites furent terribles pour moi.

Puck, un des neveux de Puff, qui prétendait à sa succession, et qui,

pour le moment, habitait la caserne des _Life-Guards_, rencontra _my

dear_ Brisquet. Le sournois capitaine Puck complimenta l'attaché sur

ses succès auprès de moi, en disant que j'avais résisté aux plus

charmants Matous de l'Angleterre. Brisquet, en Français vaniteux,

répondit qu'il serait bien heureux d'attirer mon attention, mais qu'il

avait en horreur les Chattes qui vous parlaient de tempérance et de la

Bible, etc.

--Oh! fit Puck, elle vous parle donc?

Brisquet, ce cher Français, fut ainsi victime de la diplomatie

anglaise; mais il commit une de ces fautes impardonnables et qui

courroucent toutes les Chattes bien apprises de l'Angleterre. Ce petit

drôle était véritablement très-inconsistant. Ne s'avisa-t-il pas au

Park de me saluer et de vouloir causer familièrement comme si nous

nous connaissions. Je restai froide et sévère. Le cocher, apercevant

ce Français, lui donna un coup de fouet qui l'atteignit et faillit

le tuer. Brisquet reçut ce coup de fouet en me regardant avec une

intrépidité qui changea mon moral: je l'aimai pour la manière dont il

se laissa frapper, en ne voyant que moi, ne sentant que la faveur de

ma présence, domptant ainsi le naturel qui pousse les Chats à fuir à

la moindre apparence d'hostilité. Il ne devina pas que je me sentais

mourir, malgré mon apparente froideur. Dès ce moment, je résolus de me

laisser enlever. Le soir, sur la gouttière, je me jetai dans ses pattes

tout éperdue.

--_My dear_, lui dis-je, avez-vous le capital nécessaire pour payer les

dommages-intérêts au vieux Puff?

--Je n'ai pas d'autre capital, me répondit le Français en riant, que

les poils de ma moustache, mes quatre pattes et cette queue.

Là-dessus il balaya la gouttière par un mouvement plein de fierté.

--Pas de capital! lui répondis-je; mais vous n'êtes qu'un aventurier,

_my dear_.

--J'aime les aventures, me dit-il tendrement. En France, dans les

circonstances auxquelles tu fais allusion, c'est alors que les Chats se

peignent! Ils ont recours à leurs griffes et non à leurs écus.

--Pauvre pays, lui dis-je. Et comment envoie-t-il à l'étranger, dans

ses ambassades, des Bêtes si dénuées de capital?

--Ah! voilà, dit Brisquet. Notre nouveau gouvernement n'aime pas

l'argent... chez ses employés: il ne recherche que les capacités

intellectuelles.

Le cher Brisquet eut, en me parlant, un petit air content qui me fit

craindre que ce ne fût un fat.

--L'amour sans capital est un _non-sens_! lui dis-je. Pendant que vous

irez à droite et à gauche chercher à manger, vous ne vous occuperez pas

de moi, mon cher.

Ce charmant Français me prouva, pour toute réponse, qu'il

descendait, par sa grand'mère, du Chat-Botté. D'ailleurs, il avait

quatre-vingt-dix-neuf manières d'emprunter de l'argent, et nous n'en

aurions, dit-il, qu'une seule de le dépenser. Enfin il savait la

musique et pouvait donner des leçons. En effet, il me chanta, sur un

mode qui arrachait l'âme, une romance nationale de son pays: _Au clair

de la lune..._

En ce moment, plusieurs Chats et des Chattes amenés par Puck me virent

quand, séduite par tant de raisons, je promettais à ce cher Brisquet de

le suivre dès qu'il pourrait entretenir sa femme confortablement.

--Je suis perdue! m'écriai-je.

Le lendemain même, le banc des _Doctors commons_ fut saisi par le

vieux Puff d'un procès en criminelle conversation. Puff était sourd:

ses neveux abusèrent de sa faiblesse. Puff, questionné par eux, leur

apprit que la nuit je l'avais appelé par flatterie: _Mon petit Homme!_

Ce fut une des choses les plus terribles contre moi, car jamais je

ne pus expliquer de qui je tenais la connaissance de ce mot d'amour.

Milord, sans le savoir, fut très-mal pour moi; mais j'avais remarqué

déjà qu'il était en enfance. Sa Seigneurie ne soupçonna jamais les

basses intrigues auxquelles je fus en butte. Plusieurs petits Chats,

qui me défendirent contre l'opinion publique, m'ont dit que parfois il

demande son ange, la joie de ses yeux, sa _darling_, sa _sweet_ Beauty!

Ma propre mère, venue à Londres, refusa de me voir et de m'écouter, en

me disant que jamais une Chatte anglaise ne devait être soupçonnée,

et que je mettais bien de l'amertume dans ses vieux jours. Mes sœurs,

jalouses de mon élévation, appuyèrent mes accusatrices. Enfin, les

domestiques déposèrent contre moi. Je vis alors clairement à propos de

quoi tout le monde perd la tête en Angleterre. Dès qu'il s'agit d'une

criminelle conversation, tous les sentiments s'arrêtent, une mère n'est

plus mère, une nourrice voudrait reprendre son lait, et toutes les

Chattes hurlent par les rues. Mais, ce qui fut bien plus infâme, mon

vieil avocat, qui, dans le temps, croyait à l'innocence de la reine

d'Angleterre, à qui j'avais tout raconté dans le moindre détail, qui

m'avait assuré qu'il n'y avait pas de quoi fouetter un Chat, et à

qui, pour preuve de mon innocence, j'avouai ne rien comprendre à ces

mots, _criminelle conversation_ (il me dit que c'était ainsi appelé

précisément parce qu'on parlait très-peu); cet avocat, gagné par le

capitaine Puck, me défendit si mal, que ma cause parut perdue. Dans

cette circonstance, j'eus le courage de comparaître devant les _Doctors

commons_.

--Milords, dis-je, je suis une Chatte anglaise, et je suis innocente!

Que dirait-on de la justice de la vieille Angleterre, si...

A peine eus-je prononcé ces paroles, que d'effroyables murmures

couvrirent ma voix, tant le public avait été travaillé par le

_Cat-Chronicle_ et par les amis de Puck.

--Elle met en doute la justice de la vieille Angleterre qui a créé le

jury! criait-on.

--Elle veut vous expliquer, Milords, s'écria l'abominable avocat de

mon adversaire, comment elle allait sur les gouttières avec un Chat

français pour le convertir à la religion anglicane, tandis qu'elle y

allait bien plutôt pour en revenir dire en bon français _mon petit

Homme_ à son mari, pour écouter les abominables principes du papisme,

et apprendre à méconnaître les lois et les usages de la vieille

Angleterre!

Quand on parle de ces sornettes à un public anglais, il devient fou.

Aussi des tonnerres d'applaudissements accueillirent-ils les paroles de

l'avocat de Puck. Je fus condamnée, à l'âge de vingt-six mois, quand je

pouvais prouver que j'ignorais encore ce que c'était qu'un Chat. Mais,

à tout ceci, je gagnai de comprendre que c'est à cause de ses radotages

qu'on appelle Albion la vieille Angleterre.

Je tombai dans une grande mischathropie qui fut causée moins par mon

divorce que par la mort de mon cher Brisquet, que Puck fit tuer dans

une émeute, en craignant sa vengeance. Aussi rien ne me met-il plus en

fureur que d'entendre parler de la loyauté des Chats anglais.

[Illustration: Milords, dis-je, je suis une Chatte anglaise, et je suis

innocente.]

Vous voyez, ô Animaux français, qu'en nous familiarisant avec les

Hommes, nous en prenons tous les vices et toutes les mauvaises

institutions. Revenons à la vie sauvage où nous n'obéissons qu'à

l'instinct, et où nous ne trouvons pas des usages qui s'opposent aux

vœux les plus sacrés de la nature. J'écris en ce moment un traité

politique à l'usage des classes ouvrières animales, afin de les engager

à ne plus tourner les broches, ni se laisser atteler à de petites

charrettes, et pour leur enseigner les moyens de se soustraire à

l'oppression du grand aristocrate. Quoique notre griffonnage soit

célèbre, je crois que miss Henriette Martineau ne me désavouerait pas.

Vous savez sur le continent que la littérature est devenue l'asile de

toutes les Chattes qui protestent contre l'immoral monopole du mariage,

qui résistent à la tyrannie des institutions, et veulent revenir aux

lois naturelles. J'ai omis de vous dire que, quoique Brisquet eût le

corps traversé par un coup reçu dans le dos, le _Coroner_, par une

infâme hypocrisie, a déclaré qu'il s'était empoisonné lui-même avec de

l'arsenic, comme si jamais un Chat si gai, si fou, si étourdi, pouvait

avoir assez réfléchi sur la vie pour concevoir une idée si sérieuse, et

comme si un Chat que j'aimais pouvait avoir la moindre envie de quitter

l'existence! Mais, avec l'appareil de Marsh, on a trouvé des taches sur

une assiette.

DE BALZAC.

[Illustration]

LES AVENTURES

D'UN PAPILLON

RACONTÉES PAR SA GOUVERNANTE

Son enfance.--Sa jeunesse.

Voyage sentimental de Paris à Baden.--Ses égarements.

Son mariage et sa mort.

AVERTISSEMENT DES RÉDACTEURS

NOUS croyons être agréables à ceux de nos lecteurs et à celles de nos

lectrices que d'autres travaux ont détournés de l'étude de l'histoire

animale, en mettant sous leurs yeux cet extrait d'un important ouvrage

publié à Londres par un savant naturaliste anglais sur les mœurs et

coutumes des insectes en général, et des Hyménoptères neutres en

particulier:

«Les Hyménoptères neutres, les plus industrieux de tous les insectes,

ont la vie plus longue que les Hyménoptères ordinaires, et peuvent voir

se succéder plusieurs générations de mâles et de femelles. Il semble

que, dans sa prévoyance infinie, Dieu leur ait refusé la faculté de se

reproduire, pour que les orphelins pussent trouver auprès d'eux les

soins d'une mère. Rien n'est sans but dans la nature. Les Hyménoptères

neutres élèvent les larves ou enfants de leurs frères et sœurs, qui, en

raison de la loi établie pour tous les insectes, périssent en donnant

le jour à leurs petits. Ce sont les Hyménoptères neutres qui pourvoient

à la subsistance de ces êtres nouveaux, privés des soins de leurs

parents, qui vont leur chercher des aliments, et qui remplissent ainsi

auprès d'eux, avec une sollicitude admirable, l'office des sœurs de la

charité parmi les Hommes.»

Les détails pleins d'intérêt que notre correspondante nous communique

sur la vie d'un Papillon qu'elle a beaucoup connu pourront servir de

base à l'histoire générale des mœurs et du caractère des Papillons de

tous les pays.

LE SINGE ET LE PERROQUET,

Rédacteurs en chef.

MESSIEURS LES RÉDACTEURS,

Si j'avais dû vous parler de moi, je n'aurais point entrepris de vous

écrire, car je ne crois pas qu'il soit possible de raconter sa propre

histoire avec convenance et impartialité. Les détails qui vont suivre

ne me sont donc point personnels. Il vous suffira de savoir que si

je ne suis pas la dernière à vous donner de mes nouvelles, c'est que

malheureusement les soins de ma famille ne sauraient m'absorber.

Je suis seule au monde, messieurs, et ne connaîtrai jamais le bonheur

d'être mère: je suis de la grande famille des Hyménoptères neutres.

Mais le cœur s'accommode mal de l'isolement; vous ne vous étonnerez

donc point que je me sois vouée à l'enseignement. Un Papillon de haut

parage, qui vivait tout près de Paris, dans les bois de Belle-Vue, et

qui m'avait sauvé la vie, se sentant mourir, me supplia de vouloir bien

être la gouvernante de son enfant qu'il ne devait pas voir, et dont la

naissance approchait.

Après quelques hésitations bien légitimes, sans doute, je pensai que si

je me devais aux Hyménoptères mes frères, la reconnaissance me faisait

pourtant un devoir impérieux d'accepter ce difficile emploi. Je promis

donc à mon bienfaiteur de consacrer ma vie à l'œuf qu'il me confiait,

et qu'il avait déposé dans le calice d'une fleur. L'enfant vit le jour

le lendemain de la mort de son père; un rayon de soleil le fit éclore.

J'eus le chagrin de le voir débuter dans la vie par un acte

d'ingratitude. Il quitta la Campanule, sa mère d'adoption, qui lui

avait prêté l'abri de son cœur, sans songer seulement à dire un

dernier adieu à la pauvre fleur, qui se courba jusqu'à terre en signe

d'affliction.

Sa première éducation fut difficile: il était capricieux comme le

vent, et d'une légèreté inouïe. Mais les caractères légers n'ont pas

la conscience du mal qu'ils font: de là vient qu'on arrive souvent à

les aimer. J'eus donc le bonheur, ou le malheur plutôt de me prendre

d'affection pour ce pauvre enfant, quoiqu'il eût, à vrai dire, tous les

défauts d'une petite Chenille. Ce mot, tout vulgaire qu'il soit, peut

seul rendre ma pensée.

Je lui répétai mille fois, et toujours en vain, les mêmes leçons,

je lui prédis mille fois les mêmes malheurs; plus incrédule que

l'Homme lui-même, l'étourdi ne tenait aucun compte des prédictions.

M'arrivait-il, le croyant endormi sous un brin d'herbe, de le quitter

un instant, si courte qu'eût été mon absence, je ne le retrouvais plus

à la même place; je me rappelle qu'un jour, et à cette époque ses seize

pattes le portaient à peine, une visite que j'avais dû faire à des

Abeilles de mon voisinage s'étant prolongée, il avait trouvé le moyen

de grimper jusqu'à la cime d'un arbre, au péril de sa vie.

A peine au sortir de l'enfance, sa vivacité le quitta tout à coup. Je

crus un instant que mes conseils avaient fructifié, mais je ne tardai

pas à reconnaître que ce que j'avais pris pour de la sagesse, c'était

une maladie, une véritable maladie, pendant laquelle il semblait sous

le poids d'un engourdissement général. Il demeura de quinze à vingt

jours sans mouvement, comme s'il eût dormi d'un sommeil léthargique.

«Qu'éprouves-tu? lui disais-je quelquefois. Qu'as-tu, mon cher

enfant?--Rien, me répondait-il d'une voix altérée, rien, ma bonne

gouvernante; je ne saurais remuer, et pourtant je sens en moi des élans

inconnus; le malaise qui m'accable n'a pas de nom, tout me fatigue: ne

me dis rien, c'est bon de se taire et de ne pas remuer.»

Il était méconnaissable. Sa peau, d'un jaune pâle, avait l'apparence

d'une feuille sèche; cette vie vraiment insuffisante ressemblait tant

à la mort, que je désespérais de le sauver, quand un jour, par un

soleil resplendissant, je le vis se réveiller peu à peu, et bientôt la

guérison fut entière. Jamais transformation ne fut plus complète; il

était grand, beau et brillant des plus riches couleurs. Quatre ailes

d'azur à reflets charmants s'étaient comme par enchantement posées

sur ses épaules, de gracieuses antennes se dressaient sur sa tête, six

jolies petites pattes bien déliées s'agitaient sous un fin corselet de

velours tacheté de rouge et de noir; ses yeux s'ouvrirent, son regard

étincela, il secoua un instant ses ailes légères, la Chrysalide avait

disparu, et je vis le Papillon s'envoler.

Je le suivis à tire-d'aile.

Jamais course ne fut plus vagabonde, jamais essor ne fut plus

impétueux; il semblait que la terre entière lui appartînt, que toutes

les fleurs fussent ses fleurs, que la lumière fût sa lumière, et que la

création eût été faite pour lui seul. Cet enivrement fut tel, et cette

entrée dans la vie si turbulente, que je craignis que les trésors de sa

jeunesse ne pussent suffire à des élans si peu mesurés.

Mais bientôt sa trompe capricieuse délaissa ces prés d'abord tant

aimés, dédaigna ces campagnes déjà trop connues. L'ennui vint, et

contre ce mal des riches et des heureux, toutes les joies de l'espace,

toutes les fêtes de la nature furent impuissantes. Je le vis alors

rechercher de préférence la plante chérie d'Homère et de Platon,

l'Asphodèle, symbole des pâles rêveries. Il restait des minutes

entières sur le Lichen sans fleurs des rochers arides, les ailes

rabattues, n'ayant d'autre sentiment que celui de la satiété; et plus

d'une fois j'eus à l'éloigner des feuilles livides et sombres de la

Belladone et de la Ciguë.

Il revint un soir très-agité, et me confia avec émotion qu'il

avait rencontré sur un Souci des champs un Papillon fort aimable,

nouvellement arrivé de pays lointains, desquels il lui avait raconté

des merveilles.

L'amour de l'inconnu l'avait saisi.

On l'a dit[2]: qui n'a pas quelque douleur à distraire ou quelque joug

à secouer?

[2] G. Sand.

«Il faut que je meure ou que je voyage! s'écria-t-il.

--Ne meurs pas, lui dis-je, et voyageons.»

Soudain la vie lui revint, il déploya ses ailes ranimées, et nous

partîmes pour Baden.

Vous dire sa folle joie au départ, ses ravissements, ses extases, cela

est impossible; il était si radieux, si léger, que moi, pauvre insecte

dont les chagrins ont affaibli les ailes, j'avais peine à le suivre.

Il ne s'arrêta qu'à Château-Thierry, non loin des bords vantés de la

Marne qui virent naître La Fontaine.

Ce qui l'arrêta, vous le dirai-je? ce fut une humble Violette qu'il

aperçut au coin d'un bois. «Comment ne pas t'aimer, lui dit-il, petite

Violette, toi si douce et si modeste? Si tu savais comme tu as l'air

honnête et charmant, comme tes jolies feuilles vertes te vont bien, tu

comprendrais qu'il faut t'aimer. Sois bonne, consens à être ma sœur

chérie, vois comme je deviens calme et reposé près de toi! Que j'aime

cet arbre qui te protége de son ombre, cette paisible fraîcheur et ce

parfum d'honneur qui t'environnent; que tu fais bien d'être bleue et

gracieuse et cachée! Si tu m'aimais, quelle douce vie que la nôtre!

--Sois une pauvre fleur comme moi, et je t'aimerai, lui dit la fleur

sensée; et quand l'hiver viendra, quand la neige couvrira la terre,

quand le vent sifflera tristement dans les arbres dépouillés, je te

cacherai sous ces feuilles que tu aimes, et nous oublierons ensemble le

temps et ses rigueurs. Laisse là tes ailes, et promets-moi de m'aimer

toujours.

--Toujours, répéta-t-il, toujours; c'est bien long, et je ne crois pas

à l'hiver.» Et il reprit son vol.

«Console-toi, dis-je à la Violette attristée, tu n'as perdu que le

malheur.»

Au-dessous de nous passèrent les blés, les forêts, les villes et les

tristes plaines de la Champagne. Tout près de Metz, un parfum venu de

la terre l'attira. «Le fertile pays! me dit-il; le vaste horizon! que

cette eau qui revient des montagnes doit arroser de beaux parterres!»

Et je le vis se diriger d'un vol coquet vers une Rose, une Rose unique

qui fleurissait sur les rives de la Moselle. «La magnifique Rose!

murmurait-il; les vives couleurs! la riche nature! Quel air de fête et

quelle santé!»

«Mon Dieu! que je vous trouve belle et pleine d'attraits! lui dit-il;

jamais le soleil n'a brillé sur une plus belle Rose. Accueillez-moi, je

vous prie, je viens de loin, souffrez que je me pose un instant sur une

des branches de votre rosier.

--N'approche pas, répondit la Rose dédaigneuse; sais-je d'où tu viens?

Tu es présomptueux et tu sais flatter; tu es un trompeur, n'approche

pas.»

Il approcha et recula soudain. «Méchante! s'écria-t-il, tu m'as

piqué!» Et il montrait son aile froissée. «Je n'aime plus les Roses,

ajouta-t-il; elles sont cruelles et n'ont point de cœur. Volons encore,

le bonheur est dans l'inconstance.»

[Illustration]

Vie privée et publique des animaux · 第 5 / 41 段