Les Hommes seuls, chez lesquels cette bizarre manie d'être heureux est

poussée jusqu'à la folie, persistent à se croire sérieusement destinés

à résoudre, à leur profit, le problème du bonheur. Leurs philosophes,

dont le métier consiste à chercher le sens de cette énigme, ont tous

cherché en vain, puisqu'ils cherchent encore.--Les uns, pleins de leur

propre mérite, placent naïvement le bonheur dans l'amour de soi-même;

les autres, plus humbles, regardent le ciel et le demandent à Dieu

seul, comme si Dieu le leur devait.--Ceux-ci vous disent, fût-on pauvre

et repoussé comme Job: Ne te refuse rien! et ils prêchent d'exemple,

parce qu'ils le peuvent; ceux-là veulent qu'on s'abstienne, et ils ne

s'abstiennent pas.--Les plus opiniâtres se contentent d'espérer jusqu'à

leur dernier jour qu'ils seront heureux... demain; mais la plupart

conviennent, avec Shakspeare, qu'il vaudrait mieux n'être pas né.

Qu'en faut-il conclure? sinon que le bonheur n'est pas de ce monde, que

ce mot est tout simplement un mot de trop dans toutes les langues, et

qu'il est absurde de courir après une chose que personne ne trouve, et

dont, à tout prendre, il est facile de se passer, puisque, bon gré, mal

gré, tout le monde s'en passe.

Pour ma part, je doute encore qu'il faille bénir le Ciel de nous avoir

fait naître dans une condition animale, et que la différence soit

grande entre le Lièvre et l'Homme, au point de vue du bien-être.

Sans doute l'Homme est inhabile au bonheur; il a contre lui des

instincts si pervers, qu'on a vu le frère s'armer contre le frère

(est-on moins frères parce qu'on se bat?). Il a des prisons, des

tribunaux, des maladies et une pauvre peau fine qu'une épine de rose

met en sang et de laquelle il ne saurait être fier. Il a la pauvreté,

cette plaie inconnue aux Lièvres, qui sont tous égaux devant le soleil

et le serpolet, et, comme l'a dit Homère, il y a des hommes qui se

promènent en mendiant sur la terre féconde.

[Illustration]

Mais la destinée du Lièvre est-elle meilleure? Quand je réfléchis

que ce n'est qu'à forces égales que les droits sont égaux, et qu'avec

la crainte des hommes, des meutes et de la poudre à canon, un honnête

Lièvre n'est pas encore sûr de faire son chemin dans le monde, je

n'hésite pas à déclarer que le bonheur est impossible. Puisque tout le

monde demande où il est, c'est qu'il n'est nulle part: car enfin, comme

dit saint Augustin: «Si le mal n'existe pas, il existe au moins la

crainte du mal, laquelle, certes, n'est pas un bien.» Le grand point,

ce n'est donc pas d'être heureux, c'est de fuir le mal...

Maintenant, ajouta-t-il, ma chère Pie, j'ai fini.

Grand merci de l'attention que vous m'avez prêtée. C'est un mérite de

savoir écouter. Jusqu'à présent, les Pies n'en ont pas eu le privilége,

me dit-il un peu malignement. Conservez ce manuscrit, dont je vous

laisse dépositaire, et quand ces pauvres petits auront passé l'âge où

l'on joue, quand je serai mort, ce qui ne peut tarder, vous livrerez

ces Mémoires à la publicité. Les Mémoires d'outre-tombe sont fort

goûtés; de notre temps, les morts ne manquent pas d'admirateurs, et les

vivants gagnent beaucoup à mourir.»

Voici, messieurs, ces Mémoires. C'est à une indiscrétion que vous les

devez, je l'avoue: l'auteur n'est pas mort, et pourtant je vous les

livre. J'espère que mon ami me pardonnera de l'avoir forcé à devenir

célèbre de son vivant, et que sa modestie ne refusera pas de prendre

un avant-goût de la gloire qu'un honnête Animal est toujours en droit

d'attendre du récit de ses infortunes personnelles.

Veuillent messieurs les Milans, les Éperviers et autres poëtes

qui ne chantent que sur la tombe des morts, traiter mon ami aussi

favorablement que s'il eût déjà passé de vie à trépas!

Pour madame LA PIE,

P.-J. STAHL.

PEINES DE CŒUR

D'UNE

CHATTE ANGLAISE

QUAND le Compte rendu de votre première séance est arrivé à Londres,

ô Animaux français! il a fait battre le cœur des amis de la Réforme

Animale. Dans mon petit particulier, je possédais tant de preuves de la

supériorité des Bêtes sur l'Homme, qu'en ma qualité de Chatte anglaise

je vis l'occasion souvent souhaitée de faire paraître le roman de ma

vie, afin de montrer comment mon pauvre moi fut tourmenté par les lois

hypocrites de l'Angleterre. Déjà deux fois des Souris, que j'ai fait

vœu de respecter depuis le _bill_ de votre auguste parlement, m'avaient

conduite chez Colburn, et je m'étais demandé, en voyant de vieilles

miss, des ladies entre deux âges et même de jeunes mariées corrigeant

les épreuves de leurs livres, pourquoi, ayant des griffes, je ne m'en

servirais pas aussi. On ignorera toujours ce que pensent les femmes,

surtout celles qui se mêlent d'écrire; tandis qu'une Chatte, victime

de la perfidie anglaise, est intéressée à dire plus que sa pensée, et

ce qu'elle écrit de trop peut compenser ce que taisent ces illustres

ladies. J'ai l'ambition d'être la mistress Inchbald des Chattes, et

vous prie d'avoir égard à mes nobles efforts, ô Chats français! chez

lesquels a pris naissance la plus grande maison de notre race, celle

du Chat-Botté, type éternel de l'Annonce, et que tant d'hommes ont

imité sans lui avoir encore élevé de statue.

Je suis née chez un ministre du Catshire, auprès de la petite ville

de Miaulbury. La fécondité de ma mère condamnait presque tous ses

enfants à un sort cruel, car vous savez qu'on ne sait pas encore à

quelle cause attribuer l'intempérance de maternité chez les Chattes

anglaises, qui menacent de peupler le monde entier. Les Chats et les

Chattes attribuent, chacun de leur côté, ce résultat à leur amabilité

et à leurs propres vertus. Mais quelques observateurs impertinents

disent que les Chats et les Chattes sont soumis en Angleterre à

des convenances si parfaitement ennuyeuses, qu'ils ne trouvent les

moyens de se distraire que dans ces petites occupations de famille.

D'autres prétendent qu'il y a là de grandes questions d'industrie et

de politique, à cause de la domination anglaise dans les Indes; mais

ces questions sont peu décentes sous mes pattes et je les laisse à

l'_Edinburgh-Review_. Je fus exceptée de la noyade constitutionnelle à

cause de l'entière blancheur de ma robe. Aussi me nomma-t-on Beauty.

Hélas! la pauvreté du ministre, qui avait une femme et onze filles,

ne lui permettait pas de me garder. Une vieille fille remarqua chez

moi une sorte d'affection pour la Bible du ministre; je m'y posais

toujours, non par religion, mais je ne voyais pas d'autre place propre

dans le ménage. Elle crut peut-être que j'appartiendrais à la secte des

Animaux sacrés qui a déjà fourni l'ânesse de Balaam, et me prit avec

elle. Je n'avais alors que deux mois. Cette vieille fille, qui donnait

des soirées auxquelles elle invitait par des billets qui promettaient

_thé et Bible_, essaya de me communiquer la fatale science des filles

d'Ève; elle y réussit par une méthode protestante qui consiste à vous

faire de si longs raisonnements sur la dignité personnelle et sur les

obligations de l'extérieur, que, pour ne pas les entendre, on subirait

le martyre.

Un matin, moi, pauvre petite fille de la nature, attirée par de la

crème contenue dans un bol, sur lequel un _muffing_ était posé en

travers, je donnai un coup de patte au _muffing_, je lapai la crème;

puis, dans la joie, et peut-être aussi par un effet de la faiblesse de

mes jeunes organes, je me livrai, sur le tapis ciré, au plus impérieux

besoin qu'éprouvent les jeunes Chattes. En apercevant la preuve de ce

qu'elle nomma _mon intempérance_ et mon défaut d'éducation, elle me

saisit et me fouetta vigoureusement avec des verges de bouleau, en

protestant qu'elle ferait de moi une lady ou qu'elle m'abandonnerait.

[Illustration: En apercevant la preuve de ce qu'elle nomma _mon

intempérance_...]

--Voilà qui est gentil! disait-elle. Apprenez, miss Beauty, que

les Chattes anglaises enveloppent dans le plus profond mystère les

choses naturelles qui peuvent porter atteinte au respect anglais, et

bannissent tout ce qui est _improper_, en appliquant à la créature,

comme vous l'avez entendu dire au révérend docteur Simpson, les lois

faites par Dieu pour la création. Avez-vous jamais vu la Terre se

comporter indécemment? N'appartenez-vous pas d'ailleurs à la secte des

_saints_ (prononcez _sentz_), qui marchent très-lentement le dimanche

pour faire bien sentir qu'ils se promènent? Apprenez à souffrir mille

morts plutôt que de révéler vos désirs: c'est en ceci que consiste

la vertu des _saints_. Le plus beau privilége des Chattes est de se

sauver avec la grâce qui vous caractérise, et d'aller, on ne sait où,

faire leurs petites toilettes. Vous ne vous montrerez ainsi aux regards

que dans votre beauté. Trompé par les apparences, tout le monde vous

prendra pour un ange. Désormais, quand pareille envie vous saisira,

regardez la croisée, ayez l'air de vouloir vous promener, et vous

irez dans un taillis ou sur une gouttière. Si l'eau, ma fille, est

la gloire de l'Angleterre, c'est précisément parce que l'Angleterre

sait s'en servir, au lieu de la laisser tomber, comme une sotte, ainsi

que font les Français, qui n'auront jamais de marine à cause de leur

indifférence pour l'eau.

Je trouvai, dans mon simple bon sens de Chatte, qu'il y avait beaucoup

d'hypocrisie dans cette doctrine; mais j'étais si jeune!

--Et quand je serai dans la gouttière? pensai-je en regardant la

vieille fille.

--Une fois seule, et bien sûre de n'être vue de personne, eh bien!

Beauty, tu pourras sacrifier les convenances, avec d'autant plus

de charme que tu te seras plus retenue en public. En ceci éclate

la perfection de la morale anglaise qui s'occupe exclusivement des

apparences, ce monde n'étant, hélas! qu'apparence et déception.

J'avoue que tout mon bon sens d'animal se révoltait contre ces

déguisements; mais, à force d'être fouettée, je finis par comprendre

que la propreté extérieure devait être toute la vertu d'une Chatte

anglaise. Dès ce moment, je m'habituai à cacher sous des lits les

friandises que j'aimais. Jamais personne ne me vit ni mangeant, ni

buvant, ni faisant ma toilette. Je fus regardée comme la perle des

Chattes.

J'eus alors l'occasion de remarquer la bêtise des Hommes qui se disent

savants. Parmi les docteurs et autres gens appartenant à la société

de ma maîtresse, il y avait ce Simpson, espèce d'imbécile, fils

d'un riche propriétaire, qui attendait un bénéfice, et qui, pour le

mériter, donnait des explications religieuses de tout ce que faisaient

les Animaux. Il me vit un soir lapant du lait dans une tasse, et fit

compliment à la vieille fille de la manière dont j'étais élevée, en me

voyant lécher premièrement les bords de l'assiette, et allant toujours

en tournant et diminuant le cercle du lait.

--Voyez, dit-il, comme dans une sainte compagnie tout se perfectionne:

Beauty a le sentiment de l'éternité, car elle décrit le cercle qui en

est l'emblème, tout en lapant son lait.

La conscience m'oblige à dire que l'aversion des Chattes pour mouiller

leurs poils était la seule cause de ma façon de boire dans cette

assiette; mais nous serons toujours mal jugées par les savants, qui se

préoccupent beaucoup plus de montrer leur esprit que de chercher le

nôtre.

Quand les dames ou les hommes me prenaient pour passer leurs mains

sur mon dos de neige et faire jaillir des étincelles de mes poils, la

vieille fille disait avec orgueil: «Vous pouvez la garder sans avoir

rien à craindre pour votre robe, elle est admirablement bien élevée!»

Tout le monde disait de moi que j'étais un ange: on me prodiguait

les friandises et les mets les plus délicats; mais je déclare que je

m'ennuyais profondément. Je compris très-bien qu'une jeune Chatte

du voisinage avait pu s'enfuir avec un Matou. Ce mot de Matou causa

comme une maladie à mon âme que rien ne pouvait guérir, pas même les

compliments que je recevais ou plutôt que ma maîtresse se donnait

à elle-même: «Beauty est tout à fait morale, c'est un petit ange,

disait-elle. Quoiqu'elle soit très-belle, elle a l'air de ne pas le

savoir. Elle ne regarde jamais personne, ce qui est le comble des

belles éducations aristocratiques; il est vrai qu'elle se laisse voir

très-volontiers; mais elle a sur tout cette parfaite insensibilité que

nous demandons à nos jeunes miss, et que nous ne pouvons obtenir que

très-difficilement. Elle attend qu'on la veuille pour venir, elle ne

saute jamais sur vous familièrement, personne ne la voit quand elle

mange, et certes ce monstre de lord Byron l'eût adorée. En bonne et

vraie Anglaise, elle aime le thé, se tient gravement quand on explique

la Bible, et ne pense de mal de personne, ce qui lui permet d'en

entendre dire. Elle est simple et sans aucune affectation, elle ne

fait aucun cas des bijoux; donnez-lui une bague, elle ne la gardera

pas; enfin elle n'imite pas la vulgarité de celles qui chassent, elle

aime le _home_, et reste si parfaitement tranquille, que parfois

vous croiriez que c'est une Chatte mécanique faite à Birmingham ou à

Manchester, ce qui est le _nec plus ultra_ de la belle éducation.»

[Illustration]

Ce que les Hommes et les vieilles filles nomment l'éducation est une

habitude à prendre pour dissimuler les penchants les plus naturels, et

quand ils nous ont entièrement dépravées, ils disent que nous sommes

bien élevées. Un soir, ma maîtresse pria l'une des jeunes miss de

chanter. Quand cette jeune fille se fut mise au piano et chanta, je

reconnus aussitôt les mélodies irlandaises que j'avais entendues dans

mon enfance, et je compris que j'étais musicienne aussi. Je mêlai donc

ma voix à celle de la jeune fille; mais je reçus des tapes de colère,

tandis que la miss recevait des compliments. Cette souveraine injustice

me révolta, je me sauvai dans les greniers. Amour sacré de la patrie!

oh! quelle nuit délicieuse! Je sus ce que c'était que des gouttières!

J'entendis les hymnes chantés par des Chats à d'autres Chattes, et ces

adorables élégies me firent prendre en pitié les hypocrisies que ma

maîtresse m'avait forcée d'apprendre. Quelques Chattes m'aperçurent

alors et parurent prendre de l'ombrage de ma présence, quand un Chat au

poil hérissé, à barbe magnifique, et qui avait une grande tournure,

vint m'examiner et dit à la compagnie: «C'est une enfant!» A ces

paroles de mépris, je me mis à bondir sur les tuiles et à caracoler

avec l'agilité qui nous distingue, je tombai sur mes pattes de cette

façon flexible et douce qu'aucun animal ne saurait imiter, afin de

prouver que je n'étais pas si enfant. Mais ces chatteries furent en

pure perte. «Quand me chantera-t-on des hymnes?» me dis-je. L'aspect

de ces fiers Matous, leurs mélodies, que la voix humaine ne rivalisera

jamais, m'avaient profondément émue, et me faisaient faire de petites

poésies que je chantais dans les escaliers; mais un événement immense

allait s'accomplir qui m'arracha brusquement à cette innocente vie. Je

devais être emmenée à Londres par la nièce de ma maîtresse, une riche

héritière qui s'affola de moi, qui me baisait, me caressait avec une

sorte de rage et qui me plut tant, que je m'y attachai, contre toutes

nos habitudes. Nous ne nous quittâmes point, et je pus observer le

grand monde à Londres pendant la saison. C'est là que je devais étudier

la perversité des mœurs anglaises qui s'est étendue jusqu'aux Bêtes, y

connaître ce _cant_ que lord Byron a maudit, et dont je suis victime,

aussi bien que lui, mais sans avoir publié mes heures de loisir.

Arabelle, ma maîtresse, était une jeune personne comme il y en a

beaucoup en Angleterre: elle ne savait pas trop qui elle voulait pour

mari. La liberté absolue qu'on laisse aux jeunes filles dans le choix

d'un homme les rend presque folles, surtout quand elles songent à

la rigueur des mœurs anglaises, qui n'admettent aucune conversation

particulière après le mariage. J'étais loin de penser que les Chattes

de Londres avaient adopté cette sévérité, que les lois anglaises me

seraient cruellement appliquées et que je subirais un jugement à la

cour des terribles _Doctors commons_. Arabelle accueillait très-bien

tous les hommes qui lui étaient présentés, et chacun pouvait croire

qu'il épouserait cette belle fille; mais quand les choses menaçaient de

se terminer, elle trouvait des prétextes pour rompre, et je dois avouer

que cette conduite me paraissait peu convenable. «Épouser un Homme qui

a les genoux cagneux! jamais, disait-elle de l'un. Quant à ce petit, il

a le nez camus.» Les Hommes m'étaient si parfaitement indifférents, que

je ne comprenais rien à ces incertitudes fondées sur des différences

purement physiques.

Enfin, un jour, un vieux pair d'Angleterre lui dit en me voyant: «Vous

avez une bien jolie Chatte, elle vous ressemble, elle est blanche, elle

est jeune, il lui faut un mari, laissez-moi lui présenter un magnifique

Angora que j'ai chez moi.»

[Illustration]

Trois jours après, le pair amena le plus beau Matou de la Pairie.

Puff, noir de robe, avait les plus magnifiques yeux, verts et jaunes,

mais froids et fiers. Sa queue, remarquable par des anneaux jaunâtres,

balayait le tapis de ses poils longs et soyeux. Peut-être venait-il de

la maison impériale d'Autriche, car il en portait, comme vous voyez,

les couleurs. Ses manières étaient celles d'un Chat qui a vu la cour

et le beau monde. Sa sévérité, en matière de tenue, était si grande,

qu'il ne se serait pas gratté, devant le monde, la tête avec la patte.

Puff avait voyagé sur le continent. Enfin il était si remarquablement

beau, qu'il avait été, disait-on, caressé par la reine d'Angleterre.

Moi, simple et naïve, je lui sautai au cou pour l'engager à jouer; mais

il s'y refusa sous prétexte que nous étions devant tout le monde. Je

m'aperçus alors que le pair d'Angleterre devait à l'âge et à des excès

de table cette gravité postiche et forcée qu'on appelle en Angleterre

_respectability_. Son embonpoint, que les hommes admiraient, gênait ses

mouvements. Telle était sa véritable raison pour ne pas répondre à mes

gentillesses: il resta calme et froid sur son _innommable_, agitant

ses barbes, me regardant et fermant parfois les yeux. Puff était, dans

le beau monde des Chats anglais, le plus riche parti pour une Chatte

née chez un ministre: il avait deux valets à son service, il mangeait

dans de la porcelaine chinoise, il ne buvait que du thé noir, il

allait en voiture à Hyde-Park, et entrait au parlement. Ma maîtresse

le garda chez elle. A mon insu, toute la population féline de Londres

apprit que miss Beauty du Catshire épousait l'illustre Puff, marqué

aux couleurs d'Autriche. Pendant la nuit, j'entendis un concert dans

la rue: je descendis, accompagnée de milord qui, pris par sa goutte,

allait lentement. Nous trouvâmes les Chattes de la Pairie qui venaient

me féliciter et m'engager à entrer dans leur Société Ratophile. Elles

m'expliquèrent qu'il n'y avait rien de plus commun que de courir après

les Rats et les Souris. Les mots _shocking_, _vulgar_, furent sur

toutes les lèvres. Enfin elles avaient formé pour la gloire du pays une

Société de Tempérance. Quelques nuits après, milord et moi nous allâmes

sur les toits d'Almack's entendre un Chat gris qui devait parler sur

la question. Dans une exhortation, qui fut appuyée par des _Écoutez!

Écoutez!_ il prouva que saint Paul, en écrivant sur la charité, parlait

également aux Chats et aux Chattes de l'Angleterre. Il était donc

réservé à la race anglaise, qui pouvait aller d'un bout du monde à

l'autre sur ses vaisseaux sans avoir à craindre l'eau, de répandre

les principes de la morale ratophile. Aussi, sur tous les points du

globe, des Chats anglais prêchaient-ils déjà les saines doctrines de

la Société, qui d'ailleurs étaient fondées sur les découvertes de la

science. On avait anatomisé les Rats et les Souris, on avait trouvé

peu de différence entre eux et les Chats: l'oppression des uns par les

autres était donc contre le Droit des Bêtes, qui est plus solide encore

que le Droit des Gens. «Ce sont nos frères,» dit-il. Et il fit une si

belle peinture des souffrances d'un Rat pris dans la gueule d'un Chat,

que je me mis à fondre en larmes.

En me voyant la dupe de ce _speech_, lord Puff me dit

confidentiellement que l'Angleterre comptait faire un immense commerce

avec les Rats et les Souris; que si les autres Chats n'en mangeaient

plus, les Rats seraient à meilleur marché; que derrière la morale

anglaise il y avait toujours quelque raison de comptoir; et que cette

alliance de la morale et du mercantilisme était la seule alliance sur

laquelle comptait réellement l'Angleterre.

Puff me parut être un trop grand politique pour pouvoir jamais faire un

bon mari.

Un Chat campagnard (_country gentleman_) fit observer que, sur le

continent, les Chats et les Chattes étaient sacrifiés journellement

par les catholiques, surtout à Paris, aux environs des barrières (on

lui criait: _A la question!_). On joignait à ces cruelles exécutions

une affreuse calomnie en faisant passer ces Animaux courageux pour

des lapins, mensonge et barbarie qu'il attribuait à l'ignorance de la

vraie religion anglicane, qui ne permet le mensonge et les fourberies

que dans les questions de gouvernement, de politique extérieure et de

cabinet.

On le traita de radical et de rêveur. «Nous sommes ici pour les

intérêts des Chats de l'Angleterre, et non pour ceux du continent!» dit

un fougueux Matou _tory_. Milord dormait. Quand l'assemblée se sépara,

j'entendis ces délicieuses paroles dites par un jeune Chat qui venait

de l'ambassade française, et dont l'accent annonçait la nationalité:

«_Dear Beauty_, de longtemps d'ici la nature ne pourra former une

Chatte aussi parfaite que vous. Le cachemire de la Perse et des

Indes semble être du poil de Chameau, comparé à vos soies fines et

brillantes. Vous exhalez un parfum à faire évanouir de bonheur les

anges, et je l'ai senti du salon du prince de Talleyrand, que j'ai

quitté pour accourir à ce déluge de sottises que vous appelez un

_meeting_. Le feu de vos yeux éclaire la nuit! Vos oreilles seraient la

perfection même si mes gémissements les attendrissaient. Il n'y a pas

de rose dans toute l'Angleterre qui soit aussi rose que la chair rose

qui borde votre petite bouche rose. Un pêcheur chercherait vainement

dans les abîmes d'Ormus des perles qui puissent valoir vos dents. Votre

cher museau fin, gracieux, est tout ce que l'Angleterre a produit de

plus mignon. La neige des Alpes paraîtrait rousse auprès de votre robe

céleste. Ah! ces sortes de poils ne se voient que dans vos brouillards!

Vos pattes portent mollement et avec grâce ce corps qui est l'abrégé

des miracles de la création, mais que votre queue, interprète élégant

des mouvements de votre cœur, surpasse: oui! jamais courbe si élégante,

rondeur plus correcte, mouvements plus délicats ne se sont vus chez

aucune Chatte. Laissez-moi ce vieux drôle de Puff qui dort comme un

pair d'Angleterre au parlement, qui d'ailleurs est un misérable vendu

aux wighs, et qui doit à un trop long séjour au Bengale d'avoir perdu

tout ce qui peut plaire à une Chatte.»

Vie privée et publique des animaux · 第 4 / 41 段