--Je le crois bien, pensai-je, il était devenu sourd au premier.
--J'en tirai par la suite beaucoup plus que n'en ont tiré quelques
hommes de guerre, gardes nationaux célèbres, dont l'histoire fera
très-bien d'oublier les noms.
Pendant longtemps, par un bonheur incroyable, il ne m'arriva pas une
seule fois de prendre un nom pour un autre et de m'abuser sur la
valeur de ceux dont j'avais à constater la popularité; et pourtant
les tentatives de séduction ne me manquèrent pas: plus d'une fois des
spectateurs, qui pouvaient bien être des conspirateurs ou des agents
de police déguisés en Hommes, me sollicitèrent de brûler de la poudre
en l'honneur de Polignac, de Wellington, de Nicolas, et de beaucoup
d'autres. Je sortis vainqueur de tous les piéges qui me furent tendus.
Mon maître, devenu mon compère, vantait partout ma probité et me
déclarait incorruptible.
Pendant le cours de ma vie publique et politique, une seule question
m'intéressa un instant. Ce fut la question d'Orient, question que la
hardiesse de la diplomatie a pu résoudre enfin, à la satisfaction
des Lièvres de tous les pays. En Orient, le Lièvre a été l'objet de
l'attention particulière du législateur, qui défend de manger sa chair.
Je suis donc de ceux qui ne redoutent nullement l'agrandissement de
l'empire ottoman.
Mais hélas! tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse.
Une fois, après toute une journée de fatigues, je venais de donner
la cinquantième représentation extraordinaire de la soirée, j'avais
recueilli de nombreux applaudissements, et mon maître pas mal de gros
sous; les deux chandelles qui éclairaient la scène tiraient à leur
fin, je croyais ma journée bien finie, je dormais tout éveillé (pour
faire plaisir à M. de Buffon), quand mon tyran, sur la demande d'un
parterre insatiable, annonça la cinquante et unième représentation
extraordinaire de tous mes exercices. Je l'avoue, la patience
m'échappa: on ne s'amuse jamais en amusant les autres; le feu me monta
au cerveau, et quand je me retrouvai sur la planche maudite, j'avais
déjà perdu la tête. Je crois me rappeler que je posai machinalement la
patte sur la détente du pistolet.
--Feu pour Louis XVIII! cria mon maître.
Je ne bougeai pas; mais, je l'avoue, je n'avais pas la conscience de ce
que je faisais, et les bravos qui accueillirent mon noble refus furent
des bravos volés. Quelques gros sous tombèrent dans le tambour de
basque, que mon maître tendait avec persévérance aux spectateurs, qui
ce jour-là n'en eurent pas pour leur argent.
--Feu pour Wellington!--Nouveau silence, nouveaux applaudissements,
nouveaux gros sous.
--Feu pour Charles X! cria mon maître triomphant.
Je ne sais quel vertige s'empara de moi:
Le chien s'abat, le feu prend, le coup part.
--A bas le carliste! hurla la foule indignée; à mort le carliste! Moi,
Lièvre de Rambouillet, carliste, était-ce croyable? Mais le moyen de
faire entendre raison à un public aveuglé par la passion!
En un clin d'œil mon théâtre, mon maître, la recette, les chandelles,
et moi-même, tout fut bousculé, pillé, saccagé. Voilà bien les Hommes!
Saint-Augustin et Mirabeau ont eu raison de dire, chacun dans leur
langage, qu'il n'y a qu'un pas du Capitole à la Roche, que la gloire
n'est que fumée, et qu'il ne faut compter sur rien. Je me rappelai
aussi les beaux vers d'Auguste Barbier sur la popularité. Heureusement
la peur me rendit mes esprits et mon courage. A la faveur du tumulte,
je cherchai mon salut dans la fuite.
J'étais à peine à cinquante pas du théâtre de ma gloire et de mon
désastre, j'entendais encore les clameurs de la foule irritée,
lorsqu'en voulant franchir d'un bond un des fossés qui bordent les
Champs-Élysées je donnai de la poitrine dans de longues jambes qui
semblaient fuir comme moi la bagarre. Mon élan était si rapide, et le
choc fut si violent, que je roulai dans le fossé avec le malheureux
propriétaire des jambes qui avaient embarrassé ma retraite. C'en est
fait de moi, pensai-je, les Hommes sont pleins d'amour-propre, et
celui-ci ne pardonnera jamais à un pauvre Lièvre l'humiliation d'une
pareille culbute: il faut mourir!»
IV
Qui se ressemble s'assemble.--Notre héros se lie d'amitié avec un
employé subalterne du gouvernement.--La mort d'un pauvre.--Adieux à
Paris.
«J'eus peine à en croire mes yeux. Cet homme dont je redoutais la
colère était plus effrayé que moi-même, je m'aperçus qu'il tremblait
de tous ses membres. Bon, me dis-je, mon étoile ne m'a pas encore
abandonné; ce vieux monsieur me paraît avoir les mêmes théories que
moi sur le courage: entre gens qui ont peur, il doit être facile de
s'entendre.
--Monsieur, lui dis-je, en adoucissant ma voix pour le rassurer,
monsieur, je n'ai pas l'habitude d'adresser la parole à vos pareils;
mais si nous ne sommes pas frères d'origine, je vois à l'émotion que
vous éprouvez que nous sommes frères par les sentiments; vous avez
peur, ne le niez pas: ce sentiment vous honore à mes yeux.
Une voiture passa en ce moment sur la route, et à la lueur des
lanternes je reconnus dans l'Homme que j'avais eu le malheur
d'entraîner dans ma chute une de mes vieilles connaissances, le sage
méconnu de l'armoire des Tuileries, qui, depuis, était devenu le plus
fidèle de mes spectateurs. S'il avait le corps d'un Homme, il y avait
dans les traits de son visage je ne sais quel caractère d'honnêteté et
de douceur qui semblait indiquer qu'à une époque fort éloignée sans
doute il avait existé entre sa famille et la nôtre quelque lien de
parenté. Il était pâle et tout effaré.
--Monsieur, lui dis-je encore, seriez-vous blessé? Croyez que je suis
au désespoir de ce qui vient d'arriver; mais, vous le savez, on n'est
pas maître de sa peur.
Il est probable qu'il me comprit, car je le vis se relever peu à peu.
Je restai devant lui sans faire un seul mouvement qui pût l'inquiéter,
et sa joie fut grande quand il eut retrouvé en moi son acteur
favori; il me caressa d'une main, pendant que de l'autre il réparait
minutieusement le désordre de sa toilette. La propreté est la parure du
pauvre.
--La peur est pire que le mal, dit-il en se remettant sur ses pieds.
Ces paroles me parurent pleines de sens et de profondeur, et, cédant
à la sympathie que pour la première fois je ressentais pour un Homme,
j'avoue que, malgré mon amour pour la liberté, je me laissai emporter
par celui-ci sans résistance.
[Illustration]
Mon nouveau maître, ou plutôt mon ami, car il fut plutôt mon ami que
mon maître, était bon, silencieux, modeste, employé subalterne dans un
ministère, et par conséquent fort pauvre. Il était voûté, moins par
l'âge que par l'habitude qu'il avait dû contracter de saluer tout le
monde, de ne jamais relever la tête devant ses supérieurs, et d'écrire
du matin au soir. Après son fils, qui lui ressemblait en tout, ce qu'il
aimait le plus au monde, c'était ce qu'il appelait son jardin, un peu
de terre et quelques fleurs qui s'épanouissaient de leur mieux sur
notre petite fenêtre, à laquelle le soleil daignait à peine envoyer
quelques pâles rayons: à Paris, le soleil ne luit pas pour toutes les
fenêtres.
--Mon cher monsieur, lui disait quelquefois un de nos voisins, qui,
plus heureux que moi, s'était enrichi à jouer la comédie, vous
n'arriverez jamais à rien, vous ne faites pas assez de bruit et vous
êtes trop modeste; croyez-moi, défaites-vous de ces défauts-là.
Quelque rôle qu'on joue dans le monde, il faut un peu brûler les
planches. Que diable! j'ai été modeste comme vous, mais ce qui dégoûte
de la modestie, c'est qu'on est toujours pris au mot; faites comme
moi, grossissez votre voix, remuez les bras, et vous deviendrez chef
d'emploi. Habileté n'est pas vice.
Hélas! on conseille le pauvre plutôt qu'on ne le secourt, et mon
cher maître aimait mieux demeurer pauvre que de devenir habile, car
l'habileté consiste trop souvent à tirer parti des circonstances et à
exploiter son prochain.
Notre vie était très-régulière: de bonne heure le père allait à son
bureau et le fils à l'école. Je restais seul à garder notre chambre,
où je me serais fort ennuyé peut-être si, après les fatigues de ma
vie des Champs-Élysées, le repos ne m'eût paru très-bon: le calme
est le bonheur de ceux qui ne sont pas heureux. Après le travail de
la journée, le repas nous réunissait. Nous vivions de bien peu. Je
me rappelle que j'appréhendais d'avoir faim: les riches ne font que
donner, mais les pauvres partagent; et je prenais à regret ma part
du pain de mon bon maître. Sans la pauvreté, cette existence eût été
supportable; mais souvent j'avais le chagrin de voir mon excellent
maître revenir très-agité.
--Mon Dieu! répétait-il avec amertume, on parle encore d'un changement
de ministère, si je perdais ma place, que deviendrions-nous? nous
n'avons point d'argent.--Pauvre père! disait l'enfant dont les yeux
se remplissaient toujours de larmes à cette nouvelle; quand je serai
grand, j'en gagnerai de l'argent!--Tu n'es pas grand encore, lui
répondait mon maître.
--Va voir le roi, lui dit une fois son fils, et dis-lui de te donner de
l'argent, puisqu'il en a.
--Mon cher enfant, lui dit le vieillard en relevant la tête, il n'y a
que les mendiants qui vivent de leurs maux; d'ailleurs il paraît que
le roi n'est pas si riche qu'il en a l'air, et puis, n'a-t-il pas ses
pauvres, qui ont beaucoup de dépenses à faire?
Puisque les riches disent tous qu'ils ont des pauvres, pensai-je,
pourquoi les pauvres n'ont-ils pas tous des riches?»
--Papa, dit ici le petit Lièvre, qui s'était glissé derrière son
grand-père, et qui, résolu à obtenir une réponse, se mit à crier de
toutes ses forces: Papa, tu dis toujours le roi et aussi les ministres.
Qu'est-ce que cela veut donc dire, le roi et les ministres? Le roi,
cela vaut-il encore mieux que les ministres?
--Tais-toi, petit, répondit le vieux Lièvre, dont ce dernier de ses
enfants était le Benjamin; le roi, cela ne te regarde pas, cela ne
regarde personne: on ne sait pas bien encore si c'est quelqu'un ou
quelque chose, on n'est pas d'accord là-dessus. Quant aux ministres, ce
sont des messieurs qui font perdre leur place aux autres, en attendant
qu'ils perdent la leur. Es-tu content?
--Tiens, tiens, fit le petit Lièvre, et il se remit à écouter, fort
satisfait, à ce que je pus voir, de l'explication que son grand-père
lui avait donnée. Qu'on nie encore qu'il faille parler sérieusement à
la jeunesse!
«Un jour, mon ami était parti à huit heures, et il était arrivé à son
bureau le premier comme à l'ordinaire. Il apprit ce jour-là par le
garçon, qui n'était pas fier, disait-il, et qui voulait bien causer
avec lui (quelle misère!), que, dans la nuit, il avait été absolument
nécessaire de faire de nouveaux ministres et de défaire les anciens.
Le lendemain, avant de partir, il reçut une grande lettre cachetée de
rouge, qui avait été apportée par un soldat. Il attendit pour l'ouvrir
que son fils fût parti pour l'école. Après l'avoir regardée bien
longtemps avec émotion, il se décida à l'ouvrir; après l'avoir lue, il
se mit à genoux, et prononça bien souvent le nom du bon Dieu et de son
petit garçon, et puis après il se coucha. Au bout de huit jours, il
mourut, et il avait l'air bien malheureux en mourant.
Je le pleurai comme j'aurais pleuré un frère, et je ne l'oublierai
jamais.
On vendit son lit, sa table et sa chaise, pour payer le médecin, le
cercueil et le propriétaire, un Homme très-dur qui s'appelait M.
Vautour; et puis on l'emporta. Son fils, qui n'avait plus rien, s'en
alla tout seul derrière lui.
[Illustration]
Cette chambre me parut si triste et si désolée, que je résolus de m'en
aller aussi. D'ailleurs les Hommes ne laissent pas pousser l'herbe
dans la chambre de leurs morts, et je n'avais pas envie de faire
connaissance avec le nouveau locataire qui devait venir l'occuper dès
le lendemain. Quand la nuit fut venue, je descendis tout doucement
l'escalier. Je n'eus pas besoin de demander le cordon, car il n'y
avait, dans notre maison, ni portier ni sentinelle: ce n'était pas
comme dans mon premier logement des Tuileries.
Une fois dans la rue, je pris à gauche, et, en allant droit devant moi,
je me trouvai je ne sais comment tout auprès des Champs-Élysées. Je
ne songeai point à m'y promener, et je me hâtai de mettre entre Paris
et moi la barrière. Je passai fort lestement sous l'arc de triomphe de
l'Étoile. Une fois là, je ne pus m'empêcher de jeter un regard de pitié
sur cette ville immense dans laquelle je jurai bien de ne plus rentrer:
j'en avais trop des plaisirs de la capitale! Dors! m'écriai-je,
dors, mauvais gîte! dors, ô Paris! dans tes maisons malsaines; tu ne
connaîtras jamais le bonheur de dormir à la belle étoile.»
V
Retour aux champs.--Les Hommes ne valent rien, mais les Bêtes ne valent
pas davantage.--Un Coq, habitué de la barrière du Combat, provoque
notre héros.--Duel au pistolet.
«J'arrivai bientôt dans un bois où ma poitrine se remplit d'un air
pur; il y avait si longtemps que je n'avais vu le ciel tout entier,
qu'il me sembla le voir pour la première fois. Je trouvai que la lune
avait embelli. Les étoiles brillaient d'un si doux éclat, qu'elles me
parurent plus jolies les unes que les autres. Il n'y a de vraie poésie
qu'aux champs. Si Paris était à la campagne, les Hommes eux-mêmes s'y
adouciraient.
Dès le matin, je fus réveillé par un bruit de ferraille: c'étaient
deux messieurs qui se battaient à grands coups d'épée. Je crus qu'ils
s'allaient tuer, mais ils finirent par se prendre bras dessus, bras
dessous, quand l'appétit leur fut venu. A la bonne heure, me dis-je,
voilà des gens raisonnables. Après ceux-là, il en vint d'autres qui se
livrèrent avec plus ou moins de résolution au même exercice, et je vis
bien que ce que j'avais pris pour un bois n'était qu'une promenade.
Cela ne faisait pas mon affaire: pour moi, ce qui constitue la
campagne, c'est l'absence des Hommes; je fis donc mes adieux au bois de
Boulogne, et je repris ma course. Tout près d'un village qu'on appelle
Puteaux, j'aperçus un Coq. Mes yeux, las de voir des messieurs et des
dames, s'arrêtèrent avec complaisance sur cet Animal.
C'était un Coq de la plus belle espèce; il était haut en _jambes_ et se
cambrait en marchant comme un Coq qui ne veut rien perdre des avantages
de sa taille: il y avait dans toute sa tenue quelque chose de martial
qui me rappela les militaires français que j'avais vus souvent se
presser autour de mon théâtre des Champs-Élysées.
[Illustration]
--Par ma crête! me dit-il tout d'un coup, il y a longtemps que vous me
regardez. Pour un Lièvre, je vous trouve bien impertinent.
--Quoi! lui répondis-je, est-il défendu de trouver que vous êtes un bel
oiseau? j'arrive de Paris, où je n'ai vu que des Hommes, et je suis
heureux de voir enfin un Animal.
Ma réponse était fort simple, je pense; il trouva pourtant moyen de
s'en offenser.
--Je suis le Coq du village, s'écria-t-il, et il ne sera pas dit qu'un
méchant Lièvre m'aura insulté impunément!
--Vous m'étonnez, lui dis-je, je n'ai point voulu vous insulter; je
suis fort doux et n'aime point les querelles: je vous offre mes excuses.
--J'ai bien affaire de tes excuses! me répliqua-t-il; toute insulte
doit être lavée dans le sang; il y a longtemps que je ne me suis battu,
et je ne serais pas fâché de te donner une leçon de savoir vivre. Tout
ce que je puis faire, c'est de te laisser le choix des armes.
--Moi, me battre! lui dis-je, y pensez-vous? j'aimerais mieux mourir!
Apaisez-vous, je vous prie, et veuillez me laisser passer: je m'en
vais à Rambouillet, où j'espère encore retrouver quelques vieilles
connaissances.
--Nous sommes loin de compte, me répondit-il; entre gens qui se
respectent, les choses ne se passent point ainsi. Nous nous battrons,
et, si tu refuses, je te battrai. Tiens, ajouta-t-il en me montrant
un Bœuf et un Chien qui venaient de notre côté, voilà notre affaire,
nos témoins sont trouvés. Suis-moi, et n'essaye pas de te sauver: j'ai
l'œil sur toi.
Il n'y avait pas à répliquer, et la fuite était impossible. J'obéis.
--Tous les Animaux sont frères, dis-je au Bœuf et au Chien en les
abordant; ce Coq est un duelliste, vous ne souffrirez pas qu'il
m'assassine, mon sang retomberait sur votre tête: je ne me suis jamais
battu, et j'espère encore ne me battre jamais.
--Bah! me dit le Chien, ceci est la moindre des choses, il y a
commencement à tout. Votre candeur m'intéresse, et je veux vous servir
de témoin. Maintenant que je réponds de vous, il y va de mon honneur
que vous vous battiez: vous vous battrez donc.
--Vous êtes trop honnête, lui répondis-je, et je suis touché de votre
procédé, mais j'aime mieux ne pas trouver de témoin; je ne me battrai
pas.
--Vous l'entendez, cher Bœuf! reprit mon adversaire exaspéré; dans quel
temps vivons-nous? c'est vraiment incroyable! Vous verrez qu'à force
de lâcheté on triomphera de nous, et que les forts devront subir la
tyrannie des faibles et tout endurer d'eux.
Le Bœuf impitoyable beugla en signe d'approbation, et je demeurai
confondu.
Ces Animaux domestiques ne valent pas mieux que les Hommes, pensai-je.
--Mourir pour mourir, me dit le Chien en me prenant à l'écart, mieux
vaut mourir les armes à la main; entre nous soit dit je n'aime pas ce
Coq, et mes vœux sont pour vous: vous pouvez m'en croire, je ne suis
point un Chien de chasse, et je n'ai aucune raison de vouloir du mal à
votre espèce. Ne tremblez donc pas ainsi, mon cher Lièvre, et prenez
confiance. A toute force, il n'est pas nécessaire pour se battre
d'avoir du courage, il suffit d'en montrer. Quand vous aurez à essuyer
le feu de votre adversaire, tâchez de penser à autre chose.
--Je n'en viendrai jamais à bout, lui dis-je à demi mort.
--Ne croyez donc pas cela, reprit-il, on vient à bout de tout. Tenez,
puisque le choix des armes vous est laissé, ne prenez pas l'épée: votre
adversaire aurait sur vous l'avantage du sang-froid et de l'habitude;
battez-vous au pistolet, je chargerai moi-même les armes.
--Comment, lui dis-je, vous croyez que je vais me battre avec des
pistolets chargés? N'y comptez pas; vous en parlez bien à votre aise.
S'il faut se battre à toute force, ce Coq intraitable n'a-t-il pas des
éperons et un bec très-crochu? Croyez-vous que ces armes ne soient
pas assez dangereuses? Eh bien! je ferai de mon mieux pour avoir à en
souffrir le moins possible. Au nom de l'humanité, tâchez d'arranger
cette abominable affaire à laquelle je ne puis rien comprendre.
--Fi donc! s'écria le Coq, un duel à coups de bec! Me prenez-vous pour
un _manant_? Allons, finissons-en! Entrons dans ce taillis. _L'un
de nous n'en sortira pas!..._ ajouta-t-il avec un accent que Duprez
lui-même n'eût pas désavoué.
Je sentis à ces mots une sueur froide couvrir tous mes membres, et je
voulus tenter un dernier effort.
Je rappelai au Chien et au Bœuf les dernières lois sur le duel et les
peines portées contre les témoins.
--Revenez-vous de Pontoise? me répondirent-ils; et ne voyez-vous
pas que ces lois ont été faites par des gens qui ont eu quelquefois
l'occasion de ne pas se battre? Tout cela n'empêchera pas les duels
d'aller leur train. Quand on a de bonnes raisons pour s'égorger, on ne
songe guère à M. le procureur général.
--Monsieur le Coq, dis-je à mon adversaire, on ne sait vraiment pas ce
qui peut arriver: je suis si maladroit! Si j'allais vous tuer, pensez à
vos Poules; j'en serais fâché pour elles. Faisons la paix, je vous en
supplie.
Tout fut inutile: vingt-cinq pas furent comptés par mon témoin, auquel
j'aurais souhaité des pattes de Lévrier à la place de ses pattes de
Bouledogue, et les pistolets furent chargés.
--Avez-vous l'habitude de cette arme? me dit le Chien.
--Hélas! oui, lui répondis-je; mais le Ciel m'est témoin que je n'ai
jamais ajusté ni blessé personne.
Le sort devant désigner lequel des deux combattants tirerait le
premier, le Chien se retourna un instant, et me présenta ses deux
pattes de devant, dont l'une était mouillée.
Je pris la première venue, j'y voyais à peine; le juste Ciel m'avait
favorisé!
--Courage donc, courage! me répétait mon témoin, et visez bien: je
déteste ce Coq.
[Illustration: Tenez-moi bien, dis-je à mon témoin...]
S'il le déteste, pensai-je, pourquoi ne prend-il pas ma place? je la
lui céderais volontiers.
Mon adversaire s'alla placer gravement en face de moi.
--Hélas! lui criai-je, il me semble qu'il y a un siècle que nous
sommes là: est-ce que vous êtes encore en colère? Embrassons-nous, et
que tout soit oublié. Je vous assure que chez les Hommes cela se passe
quelquefois ainsi.
--Sacrebleu! me cria-t-il en blasphémant, tirez donc! et visez bien:
car, si vous me manquez, je jure que je ne vous manquerai pas.
Cette brutalité me révolta, et le sang me revint au cœur. _En mon bon
droit j'eus confiance._
--Tenez-moi bien, dis-je à mon second; vous êtes témoin que j'ai tout
fait pour empêcher ce duel.
Le Bœuf s'éloigna de quelques pas, et frappa trois fois la terre de
son sabot: c'était le signal convenu. Je pressai la détente, le coup
partit, et nous tombâmes tous deux. L'émotion m'avait renversé; quant
au Coq, il était mort sur le coup, victime de son opiniâtreté. La mort
fut constatée par une Sangsue qui avait assisté au combat.
--Bravo! s'écria le Chien, en me relevant; vous m'avez rendu là un
grand service. Ce maudit Coq demeurait dans la même ferme que moi; il
se couchait en même temps que les Poules, et, dès l'aube, son chant
insipide éveillait tout le monde. Quand on ne tient pas à voir lever
l'aurore, on ne tient guère à un voisin comme celui-là.
--Je n'y avais pas songé, reprit le Bœuf; le fait est que, grâce à ce
brave Lièvre, nous pourrons désormais dormir la grasse matinée. Du
reste, ce que vous avez fait là est digne d'un Français, me dit-il, car
je soupçonne votre adversaire d'avoir appartenu autrefois à un ministre
anglais qui l'avait dressé au combat. Je ne sais s'il faut en faire
honneur à son éducation; mais jamais Coq ne se jeta plus étourdiment
dans les hasards des batailles.
Je regardai avec douleur le cadavre de mon adversaire qui gisait sans
vie sur le gazon.
--Que n'as-tu entendu de ton vivant, lui dis-je, cette impitoyable
oraison funèbre! elle t'aurait appris ce que valait au juste ce renom
de bretteur dont tu étais si fier et qui te coûte la vie.
Que le sang de ce malheureux Coq retombe sur vos têtes! dis-je au Bœuf
et au Chien; car il dépendait de vous d'empêcher ce duel fatal. Quant
à moi, je suis innocent de ce meurtre que je déteste: la mort m'a
toujours paru abominable!
Et je repris fort triste la route de Rambouillet. J'avais toujours
devant les yeux ce cadavre ensanglanté. Mais à mesure que j'avançai,
ces funèbres images s'effacèrent. La vue des campagnes paisibles calme
les plus grandes douleurs; et quand je retrouvai Rambouillet et ma
forêt chérie, devant ces souvenirs de mes premiers jours tous mes
chagrins furent oubliés. Quelques mois après mon retour, je connus
enfin le bonheur d'être père et bientôt grand-père.--Vous savez le
reste, mes chers enfants; et maintenant vous pouvez aller jouer. J'ai
dit.»
[Illustration: Quand on ne tient pas à voir lever l'aurore, on ne tient
guère à un voisin comme celui-là.]
A ces mots du vieillard, son auditoire se réveilla. Pendant cette
dernière partie de son récit, le silence avait été exemplaire. Les
petits ne se le firent pas dire deux fois; l'histoire leur avait paru
très-intéressante et un peu longue: ils s'en allèrent courir dans les
herbes.
--Madame la Pie, me demanda le petit Lièvre, tout en se frottant les
yeux, c'est-il vrai tout ce que grand-papa vient de dire?
--Fi! lui dis-je, les grands-pères sont comme le bon Dieu; ils ne
peuvent jamais ni se tromper ni mentir.
VI
Qu'est-ce que le bonheur? Conclusion tirée de saint Augustin (_Conf._,
chap. des Odeurs).
«Ma chère Pie, me dit mon vieil ami, depuis mon retour aux champs,
j'ai jeté un regard impartial sur les choses d'ici-bas, et quoique je
les aie jugées sans passion, je serais bien embarrassé de vous en dire
mon avis. Toute affirmation est téméraire. Je crois pourtant qu'on
peut assurer qu'on ne saura jamais ce qu'il faudrait savoir pour être
heureux. Mais est-il donc nécessaire de l'être?