dans une circonstance qui n'est pas analogue, et la belle déclamation
du narrateur, produisirent le plus grand effet.
[Illustration]
L'aîné quitta tout pour venir se placer respectueusement sur les genoux
de son grand-père; le cadet, qui aimait passionnément les contes, se
tint debout et ouvrit les oreilles; et le plus jeune s'assit par terre
en grugeant par la tige un brin de trèfle.
Le vieillard, satisfait de l'attitude de son auditoire, et voyant que
je l'attendais, continua ainsi:
«Mon secret, mes enfants, c'est mon histoire. Qu'elle vous serve de
leçon, car la sagesse ne vient pas à nous avec l'âge, il faut aller
au-devant d'elle.
J'ai dix ans bien comptés; je suis si vieux, que de mémoire de Lièvre
il n'a été donné de si longs jours à un pauvre Animal. Je suis venu
au monde en France, de parents français, le 1er mai 1830, là tout
près, derrière ce grand chêne, le plus beau de notre belle forêt de
Rambouillet, sur un lit de mousse que ma bonne mère avait recouvert de
son plus fin duvet.
Je me rappelle encore ces belles nuits de mon enfance, où j'étais ravi
d'être au monde, où l'existence me semblait si facile, la lumière de la
lune si pure, l'herbe si tendre, le thym et le serpolet si parfumés!
S'il est des jours amers, il en est de si doux!
J'étais alerte alors, étourdi, paresseux comme vous; j'avais votre âge,
votre insouciance et mes quatre pattes; je ne savais rien de la vie,
j'étais heureux, oui, heureux! car vivre et savoir ce que c'est que
l'existence d'un Lièvre, c'est mourir à toute heure, c'est trembler
toujours. L'expérience n'est, hélas! que le souvenir du malheur.
Je ne tardai pas, du reste, à reconnaître que tout n'est pas pour le
mieux en ce triste monde, que les jours se suivent et ne se ressemblent
pas.
Un matin, dès l'aurore, après avoir couru à travers ces prés et ces
guérets, j'étais sagement revenu m'endormir près de ma mère, comme le
devait faire un enfant de mon âge, quand je fus réveillé soudain par
deux éclats de tonnerre et par d'horribles clameurs... Ma mère était à
deux pas de moi, mourante, assassinée!... «Sauve-toi, me cria-t-elle
encore, sauve-toi!» et elle expira. Son dernier soupir avait été pour
moi.
Il ne m'avait fallu qu'une seconde pour apprendre ce que c'était qu'un
fusil, ce que c'était que le malheur, ce que c'était qu'un Homme. Ah!
mes enfants, s'il n'y avait pas d'Hommes sur la terre, la terre serait
le paradis des Lièvres: elle est si bonne et si féconde! il suffirait
de savoir où l'eau est la plus pure, le gîte le plus silencieux, les
plantes les plus salutaires. Quoi de plus heureux qu'un Lièvre, je vous
le demande, si, pour nos péchés, le bon Dieu n'avait imaginé l'Homme?
Mais, hélas, toute médaille a son revers, le mal est toujours à côté du
bien, l'Homme est toujours à côté de l'Animal.
--Croiriez-vous, me dit-il, ma chère Pie, que j'ai vu dans des livres
qui n'étaient pas écrits par des Bêtes, il est vrai, que Dieu avait
créé l'Homme à son image? Quelle impiété!
[Illustration]
--Dis donc, grand-père, dit le plus petit, il y avait une fois dans le
champ là-bas deux petits Lièvres avec leur sœur, et puis il y avait
aussi un grand méchant Oiseau qui a voulu les empêcher de passer:
c'est-il cela un Homme?
--Tais-toi donc, lui répondit son frère, puisque c'était un Oiseau,
c'était pas un Homme. Tais-toi: tu serais obligé de crier pour que papa
t'entende; ça ferait du bruit, et nous aurions tous peur.
--Silence! s'écria le vieillard, qui s'aperçut qu'on ne l'écoutait
plus. Où en étais-je? me demanda-t-il.
--Votre mère était morte, lui dis-je, en vous criant: Sauve-toi bien
vite.
--Pauvre mère! reprit-il, elle avait bien raison: sa mort n'avait été
qu'un prélude. C'était grande chasse royale. Toute la journée ce fut
un carnage horrible: la terre était couverte de cadavres, on voyait du
sang partout, sur les taillis dont les jeunes pousses tombaient coupées
par le plomb, sur les fleurs elles-mêmes, que les Hommes n'épargnaient
pas plus que nous, et qui périssaient écrasées sous leurs pieds.
Cinq cents des nôtres succombèrent dans cette abominable journée!
Comprend-on ces monstres qui croient n'avoir rien de mieux à faire que
d'ensanglanter les campagnes, qui appellent cela s'amuser, et pour
lesquels la chasse, l'assassinat, n'est qu'un délassement!
Du reste, ma mère fut bien vengée. Cette chasse fut la dernière des
chasses royales, m'a-t-on dit. Celui qui la fit repassa bien une fois
encore par Rambouillet, mais cette fois-là il ne chassait pas.
Je suivis les conseils de ma mère: pour un Lièvre de dix-huit jours
je me sauvai très-bravement, ma foi; oui, bravement! Et si jamais
vous vous trouvez à pareille affaire, ne craignez rien, mes enfants,
sauvez-vous. Se retirer devant des forces supérieures, ce n'est pas
fuir, c'est imiter les plus grands capitaines, c'est battre en retraite.
Je m'indigne quand je pense à la réputation de poltronnerie qu'on
prétend nous faire. Croit-on donc qu'il soit si facile de trouver des
_jambes_ à l'heure du danger? Ce qui fait la force de tous ces beaux
parleurs, qui s'arment jusqu'aux dents contre des Animaux sans défense,
c'est notre faiblesse. Les grands ne sont grands que parce que nous
sommes petits. Un écrivain de bonne foi, Schiller, l'a dit: S'il n'y
avait pas de Lièvres, il n'y aurait pas de grands seigneurs.
Je courus donc, je courus longtemps; quand je fus au bout de mon
haleine, un malheureux point de côté me saisit, et je m'évanouis. Je
ne sais combien de temps cela dura: mais jugez de mon effroi, lorsque
je me retrouvai, non plus dans nos vertes campagnes, non plus sous le
ciel, non plus sur la terre que j'aime, mais dans une étroite prison,
dans un panier fermé.
La fortune m'avait trahi! Pourtant, quand je m'aperçus que je n'étais
pas encore mort, j'en fus bien aise; car j'avais entendu dire que
la mort est le pire des maux, parce qu'elle en est le dernier;
mais j'avais entendu dire aussi que les Hommes ne faisaient pas de
prisonniers, et, ne sachant ce que j'allais devenir, je m'abandonnai
à d'amères réflexions. Je me sentais ballotté par des secousses
régulières très-incommodes, lorsque l'une d'elles, plus forte que les
autres, ayant fait entr'ouvrir le couvercle de mon cachot, je pus
m'apercevoir que l'Homme, au bras duquel il était suspendu, ne marchait
pas, et que pourtant un mouvement rapide nous emportait. Vous qui
n'avez rien vu encore, vous aurez peine à le croire; mais mon ravisseur
était monté sur un Cheval! C'était l'Homme qui était dessus, c'était
le cheval qui était dessous. Cela dépasse la raison animale. Que j'aie
obéi plus tard à un Homme, moi, pauvre Lièvre, on le comprend. Mais
qu'un Cheval, une créature si grande et si forte, qui a des sabots
de corne dure, consente à se faire, comme le Chien, le domestique de
l'Homme, et à le porter lâchement, voilà ce qui ferait douter des
nobles destinées de l'Animal, si l'espoir d'une vie future ne venait
nous soutenir, et si, du reste, le doute changeait quelque chose à
l'affaire.
Mon ravisseur était un des laquais du roi.»
II
Où il est question de la révolution de Juillet et de ses fatales
conséquences.--Utilité des arts d'agrément.
Après quelques instants de silence, mon vieil ami, que ce retour sur le
passé avait vivement impressionné, hocha la tête et reprit avec plus de
calme le fil de sa narration:
«Je n'essayai point de résister.
Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie.
Chez les Hommes tout le monde est plus ou moins domestique, il n'y a de
différence que dans la façon d'obéir; une fois entré dans les horreurs
de la vie civilisée, je dus en accepter les obligations. Le valet d'un
roi devint donc mon maître.
[Illustration]
Par bonheur sa petite fille, qui m'avait pris pour un Chat, se déclara
mon amie. Il fut résolu que je ne serais pas tué, parce que j'étais
trop petit, parce qu'il ne manquait pas dans les cuisines de la cour
et aux tables royales de Lièvres plus gros que moi, et parce que ma
maîtresse me trouvait gentil. Pour les petites filles, la gentillesse
consiste à se laisser tirer les oreilles et à montrer une patience
d'ange. Je fus touché de la bonté de ma maîtresse. Les Femmes valent
mieux que les Hommes, elles ne vont point à la chasse.
Assuré de la vie, et prisonnier sur parole, on ne me chargea pas de
chaînes.
J'aurais pris mon mal en patience si j'avais pu m'évader, et je
l'aurais fait certainement si je n'avais craint l'impitoyable baïonnette
De la garde qui veille aux barrières du Louvre.
Dans cette petite chambre, située à Paris sous les combles mêmes des
Tuileries, j'arrosai bien souvent de mes larmes le pain qu'on me
donnait par miettes et qui n'avait aucun rapport, je vous le jure, avec
les herbes bienfaisantes que la terre produit pour nous. Le triste
logement qu'un palais quand on n'en peut sortir à son gré! Les premiers
jours j'essayai de me distraire en me mettant à la fenêtre; mais
souvent on essaye d'être content, et on ne peut pas; il n'y a que ceux
qui sont bien qui ne veulent pas changer de place. J'en vins à prendre
en horreur cette vue monotone.
Que n'aurais-je pas donné pour une heure de liberté et pour un brin
de serpolet! J'eus cent fois la tentation de me précipiter du haut de
cette belle prison pour aller vivre libre dans les herbes ou mourir.
Croyez-moi, mes enfants, le bonheur n'habite pas au-dessus des lambris
dorés.
Mon maître, qui, en sa qualité de valet de cour, n'avait pas
grand'chose à faire, et qui trouvait sans doute à son point de vue
humain mon éducation fort imparfaite, s'avisa de vouloir la compléter.
Il me fallut apprendre alors (Dieu sait ce qu'il m'en coûta) une foule
d'exercices plus déshonorants et surtout plus difficiles les uns que
les autres. O honte! je sus bientôt faire le mort et faire le beau au
moindre signe comme un Caniche. Mon tyran, encouragé par la déplorable
facilité que je devais à la rigueur de sa méthode, voulut joindre à
cette partie plus sérieuse de son enseignement ce qu'il nommait un art
d'agrément, et me donna de si terribles leçons de musique, que, malgré
mon horreur pour le bruit, je fus en moins de rien en état de battre un
roulement très-passable sur le tambour, et forcé d'exercer ce nouveau
talent toutes les fois qu'un des membres de la famille royale sortait
du château.
Un jour, c'était un mardi, le 27 juillet 1830 (je n'oublierai jamais
cette date-là), le soleil brillait de tout son éclat; je venais de
battre aux champs pour monseigneur le duc d'Angoulême, qui allait
toujours se promener, et j'avais encore les nerfs tout agacés par le
contact de la peau de l'horrible instrument, une peau d'Ane! quand tout
à coup, et pour la seconde fois de ma vie, j'entendis retentir des
coups de fusil qui semblaient se tirer tout près des Tuileries, du côté
du Palais-Royal, m'a-t-on dit.
Grand Dieu, pensai-je, des Lièvres infortunés auraient-ils eu
l'imprudence de se hasarder dans ces rues de Paris où il y a autant
d'Hommes que de Chiens et de fusils? Et l'affreux souvenir de la chasse
de Rambouillet me glaça d'effroi. Décidément, pensai-je, il faut qu'à
une époque antérieure les Hommes aient eu à se plaindre des Lièvres,
car un pareil acharnement ne peut s'expliquer que par un légitime
besoin de vengeance; et, me tournant vers ma maîtresse, j'implorai
du regard sa protection. Je vis alors sur sa figure une épouvante
égale à la mienne. Déjà je me disposais à la remercier de la pitié que
semblait lui inspirer le malheur de mes frères, quand je m'aperçus
que sa frayeur était toute personnelle et qu'elle songeait beaucoup à
elle-même et fort peu à nous.
Ces coups de fusil, dont chaque détonation me faisait figer le sang
dans les veines, les Hommes ne les tiraient pas sur des Lièvres, mais
bien sur d'autres Hommes. Je me frottai les yeux, je me mordis les
pattes jusqu'au sang pour m'assurer que je ne rêvais pas et que j'étais
éveillé: je puis dire, comme Orgon, que je l'ai vu,
. . . . . . de mes propres yeux vu,
Ce qu'on appelle vu.
Le besoin que les Hommes ont de chasser est si grand, qu'ils aiment
mieux se tuer que de ne rien tuer du tout.
--Ce que vous me contez là n'a rien d'étonnant, lui dis-je. Combien de
fois, à la nuit tombante, n'ai-je pas eu à essuyer le feu des chasseurs
dont la manie est de décharger sur nous autres Pies leur dernier coup
de fusil, pour ne pas perdre leur poudre! disent-ils; et pourtant nous
ne passons pas pour être bonnes à manger. Les lâches!
--Ce qu'il y a de plus singulier, reprit mon vieil ami, qui me témoigna
par un geste significatif que j'avais bien raison, c'est qu'au lieu
d'en rougir les Hommes sont très-fiers de ces luttes contre nature. Il
paraît que parmi eux les choses ne vont bien que quand le canon s'en
mêle, et que les époques où il y a beaucoup de sang répandu sont, dans
leurs fastes, des époques à jamais mémorables.
Je n'entreprendrai pas de vous faire l'historique de ces journées;
quoique tout n'ait pas encore été dit sur la révolution de Juillet, ce
n'est pas à un Lièvre qu'il appartient de s'en faire l'historien.
--Qu'est-ce que c'est qu'une révolution de Juillet? demanda le
petit Lièvre, qui, de même que tous les enfants, n'écoutait que par
intervalles, quand par hasard un mot le frappait.
--Veux-tu bien te taire, lui répondit son frère, tu n'écoutes donc pas;
grand-père vient de nous dire que c'est un moment où tout le monde a
joliment peur.
--Je me contenterai de vous apprendre, continua le narrateur, que
ce petit incident n'avait pas frappé, que, durant trois mortelles
journées, j'eus les oreilles déchirées par le roulement du tambour,
par le fracas du canon et par le sifflement des balles, auxquels
succédait un bruit lugubre et sourd qui pesait sur tout Paris. Pendant
que le peuple se battait et se barricadait dans les rues, la cour était
à Saint-Cloud; je ne sais ce qu'elle y faisait: quant à nous, nous
passions dans les Tuileries une nuit bien désagréable: les nuits n'ont
pas de fin quand on a peur. Le lendemain 28, la fusillade recommença
de plus belle, et je sus qu'on avait pris et repris l'Hôtel de Ville.
J'en aurais fait mon deuil si j'avais pu m'en aller comme la cour, mais
il n'y fallait pas songer. Le 29, dès le matin, des cris furieux se
firent entendre sous les fenêtres du château, le canon tonnait.--C'en
est fait! s'écria ma maîtresse, pâle d'effroi, le Louvre est pris; et,
emportant dans ses bras sa fille qui pleurait, elle s'enfuit éperdue:
il était onze heures.
Quand elle fut partie, je réfléchis qu'à la vérité j'étais seul et sans
défense, mais qu'aussi j'étais sans ennemis, et le courage me revint.
Que les Hommes s'entr'égorgent, pensai-je, c'est leur affaire, les
Lièvres n'y perdront rien. La chambre sous le lit de laquelle j'étais
parvenu à me retrancher fut occupée pendant quelques heures par des
soldats rouges qui tirèrent par la fenêtre un bon nombre de coups de
fusil, en criant avec un accent étranger: Vive le roi! Criez, leur
disais-je, criez; on voit bien que vous n'êtes pas des Lièvres, et que
ce roi n'a pas été à la chasse dans vos guérets. Bientôt je ne vis plus
de soldats, ils avaient disparu: un pauvre homme, un sage sans doute,
qui semblait n'avoir aucun goût pour la guerre, vint se réfugier dans
ma retraite abandonnée, et se cacha philosophiquement dans une armoire,
où il fut bientôt découvert et bafoué par des gens qui remplirent
en un instant la chambre. Ceux-là n'avaient pas d'uniformes, leur
toilette était même négligée. Ils fouillèrent partout en criant: Vive
la liberté! comme s'ils avaient espéré la trouver dans ma mansarde des
Tuileries. Il paraît que, parmi les Hommes, la liberté est la reine de
ceux qui ne veulent pas de roi. Pendant que l'un d'entre eux arborait à
la fenêtre un drapeau qui n'était pas blanc, les autres chantaient avec
ferveur un beau chant dont j'ai retenu ces paroles:
Allons, enfants de la patrie,
Le jour de gloire est arrivé.
Quelques-uns étaient noirs de poudre et paraissaient s'être battus
aussi bien que si on les eût payés pour cela. Comme ils ne cessaient de
crier: Vive la liberté! je pensai que ces malheureux, avant d'être les
plus forts, avant d'avoir pu se donner la joie de se garder eux-mêmes
et de s'organiser en patrouilles volontaires, avaient sans doute été
enfermés comme moi dans des paniers, ou emprisonnés dans de petites
chambres, et forcés peut-être de faire du bruit sans rime ni raison
en l'honneur du roi. Les faibles se laissent mettre le couteau sur la
gorge, mais c'est toujours à charge de revanche.
[Illustration]
O puissance magnétique de l'enthousiasme! Je fis trois pas vers ces
Hommes, nos ennemis, et j'eus envie de crier comme eux: Vive la
liberté! mais je me dis: A quoi bon?
Pendant ces trois journées, le croiriez-vous, ma chère Pie? douze cents
Hommes furent tués et enterrés.
--Bah! lui dis-je, on enterre les morts, mais on n'enterre pas les
idées.
--Hum, me répondit-il.
Le lendemain je vis revenir mon maître, qui ne s'était pas montré
depuis vingt-quatre heures; il était bien changé, il avait retourné son
habit, ce qui ne lui avait pas servi à grand'chose, et portait sur son
épaule un flot de rubans aux trois couleurs.
J'appris, en l'écoutant causer avec sa femme, que j'avais vu de belles
choses, que tout était perdu, qu'il n'y avait plus de roi, ni de
domestiques de roi, qu'on parlait déjà de s'en passer, que Charles
X était sorti pour ne plus rentrer, qu'il fallait bien se garder de
prononcer son nom, que la situation était embarrassante, qu'on ne
savait pas comment tout cela tournerait, que pour le moment il fallait
faire ses paquets et déménager au plus vite, qu'ils étaient ruinés,
etc., etc.
Bon, pensai-je, quoi qu'il arrive, j'y aurai toujours gagné de ne plus
demeurer dans un palais et de ne plus battre du tambour.
Hélas! mes pauvres petits, le Lièvre propose, mais l'Homme dispose. Si
jamais vous voyez une révolution, vous promît-on monts et merveilles,
tremblez. Cette révolution, de laquelle j'avais tant espéré, de
laquelle, en tout cas, j'étais bien innocent, ne fit qu'empirer mon
triste sort. Au bout d'un mois, mon maître, de plus en plus ruiné,
toujours sans place et sans pain, vit la misère approcher. La misère
est pour les Hommes ce que l'hiver est pour les Lièvres quand il gèle
à pierre fendre et que la terre est nue. Un jour sa femme pleurait,
son enfant pleurait, nous pleurions tous: nous avions tous faim!
(Si les riches croyaient à l'appétit des pauvres, ils auraient peur
d'être dévorés par eux.) Je vis avec effroi mon maître désespéré fixer
sur moi des regards qui me parurent féroces. Homme affamé n'a point
d'entrailles. Jamais Lièvre ne courut plus grand danger. Dieu vous
garde, enfants, d'avoir jamais la perspective de devenir un civet.
--Qu'est-ce que c'est qu'un civet? demanda le petit Lièvre, qui
décidément était un intrépide questionneur.
--Un civet, répondit le vieillard, c'est un Lièvre _coupé par morceaux_
et cuit dans une casserole. Buffon a écrit des Lièvres: «Leur chair
est excellente, leur sang même est très-bon à manger, _c'est le plus
doux de tous les sangs_.» Cet Homme, qui, entre autres contes à dormir
debout, prétend que nous dormons les yeux ouverts, a dit ailleurs que
le style était l'Homme; j'en conclus qu'il dût être un monstre de
cruauté.»
A cette réponse du vieillard, l'auditoire parut frappé de stupeur; le
silence devint si grand, qu'on entendait l'herbe pousser.
«On ne me fera jamais croire, s'écria le vieux Lièvre, que le souvenir
de cette époque de sa vie avait singulièrement ému, que le Lièvre ait
été créé pour être mis à la broche, et que l'Homme n'ait rien de mieux
à faire que de manger les autres animaux, ses frères.
Il fut donc question de m'immoler ce jour-là. Mais ma maîtresse fit
observer que j'étais trop maigre.
Je ne connus qu'alors le bonheur d'être maigre, et je rendis grâce à la
misère qui avait daigné ne me laisser que la peau et les os.
La petite fille parut comprendre tout ce que la question avait de
gravité pour moi et pour ses plaisirs; et quoiqu'elle n'aimât guère
le pain sec, elle eut la générosité de s'opposer au meurtre qu'on
préméditait. Pour la seconde fois je lui dus la vie.--Si on le tue,
dit-elle en pleurant à chaudes larmes, cela lui fera du mal; il ne
pourra plus faire le mort, ni faire le beau, ni battre du tambour.
--Parbleu! s'écria mon maître en se frappant le front, cette petite
fille me donne une idée, et je crois bien que nous sommes sauvés. Quand
nous étions riches, mon Lièvre faisait de la musique pour notre plaisir
à tous et pour le sien, il en fera maintenant pour de l'argent.
Il avait raison. Ils étaient sauvés, et pour mon malheur je fus leur
sauveur. Tel que vous me voyez, à partir de ce jour, mon travail
nourrit un homme, une femme et un enfant.»
[Illustration]
III
Vie publique et politique.--Ses maîtres tombent à sa charge. La gloire
n'est que fumée.
[Illustration]
«Mais pour qui diable mon maître veut-il que je batte aux champs? me
disais-je. Qu'est-ce qui peut donc être entré aux Tuileries après
ce qui s'y est passé? Je sus plus tard qu'à l'exception du roi rien
n'était changé dans mon ancienne demeure; que le beau monde n'avait pas
cessé de s'y montrer, et les enfants d'y jouer avec les Poissons rouges.
Le soir même, je connus mon sort: je ne devais plus retourner dans ma
royale mansarde. Mon maître dressa, dans les Champs-Élysées, une petite
baraque en plein vent, qui se composait de quatre planches entourées de
toile grise; et là, sur des tréteaux, à la face du ciel et de la terre,
moi, Animal né libre, et citoyen de la grande forêt de Rambouillet, je
fus obligé de me donner en spectacle aux Hommes, mes persécuteurs, aux
dépens de ma fierté, de ma timidité et de ma santé.
Je me rappelle encore les paroles que mon maître m'adressa quelques
instants avant mon début dans cette carrière difficile.
--Bénis le ciel, me dit-il, qui, après t'avoir départi plus
d'intelligence que la cervelle d'un Lièvre n'en comporte d'ordinaire,
t'a donné un maître tel que moi. Je t'ai pendant longtemps logé,
chauffé et nourri sans rétribution; le moment est venu pour toi de
prouver à l'univers qu'avec les Lièvres un bienfait n'est jamais
perdu. Tu n'étais qu'un paysan, tu es maintenant un Animal civilisé,
et tu pourras te vanter d'avoir été le premier des Lièvres savants!
Ces talents que, grâce à ma prévoyance, tu as acquis dans des temps
meilleurs pour ton agrément, tu vas avoir l'occasion de les exercer
d'une façon glorieuse et lucrative pour nous deux. Il est juste et
il est d'usage parmi les Hommes qu'on recueille tôt ou tard le fruit
de son désintéressement. Souviens-toi donc que dès aujourd'hui nos
intérêts sont communs, que le public devant lequel tu vas paraître est
un public français, dont la sévérité et le bon goût sont célèbres dans
tous les pays, et qu'une chute serait d'autant plus impardonnable que,
pour l'éviter, il te suffira de plaire à tout le monde. Songe que le
rôle que tu vas jouer dans la société est un rôle important, et qu'il
est toujours beau d'amuser un grand peuple. Provisoirement arrange-toi
pour oublier jusqu'au nom de Charles X; il faut bien être un peu ingrat
pour gagner sa pauvre vie dans les temps où nous sommes. Ainsi donc,
attention! Il ne s'agit plus de battre le tambour à tort ou à travers;
car, en matière politique, il n'est point de faute vénielle, et toute
confusion est un crime. Reste bien dans ton rôle, le mien sera de faire
la quête. Nous ne gagnerons pas des millions, mais les pauvres vivent à
moins.
--Ah bien! me dis-je, voilà une admirable tirade et une prodigieuse
explication. J'ai là un tyran bien naïf ou bien effronté. Ne
jurerait-on pas, à l'entendre, que c'est moi qui l'ai supplié de me
faire prisonnier, de m'arracher à mes campagnes, de m'apprendre à
jouer la comédie et de me rendre le plus malheureux des Lièvres? Ne
croirait-on pas que je dois lui savoir un gré infini de ne pas m'avoir
tué toutes les fois qu'il lui a paru plus agréable et plus utile de me
laisser la vie?
Malgré l'émotion inséparable d'un début, les miens furent brillants.
Tout Paris voulut me voir. Mon répertoire varia à l'infini; pendant
trois ans je battis aux champs, successivement pour l'École
polytechnique, pour Louis-Philippe, pour Lafayette, pour Laffitte, pour
dix-neuf ministres, pour la Pologne, et toujours pour Napoléon... le
Grand.
J'appris, écrivez, ma chère Pie, c'est de l'histoire, j'appris à tirer
le canon.