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Au lecteur
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typographie ont été corrigées.
[Illustration]
VIE PRIVÉE
ET PUBLIQUE
DES ANIMAUX
[Illustration]
[Illustration: Les Animaux peints par eux-mêmes et dessinés par
un autre.]
VIE PRIVÉE
ET PUBLIQUE
DES ANIMAUX
VIGNETTES
PAR GRANDVILLE
PUBLIÉE
_Sous la Direction de P. J. Stahl_
AVEC LA COLLABORATION
DE BALZAC--LOUIS BAUDE--ÉMILE DE LA BÉDOLLIÈRE--P. BERNARD
GUSTAVE DROZ--BENJAMIN FRANKLIN--JULES JANIN
ÉDOUARD LEMOINE--ALFRED DE MUSSET--PAUL DE MUSSET
Mme MÉNESSIER-NODIER--CHARLES NODIER
GEORGE SAND--P. J. STAHL
LOUIS VIARDOT
_ÉDITION COMPLÈTE, REVUE ET AUGMENTÉE_
[Illustration]
PARIS
J. HETZEL, LIBRAIRE-EDITEUR
18--RUE JACOB--18
1867
[Illustration]
[Illustration]
[Illustration: LES ANIMAUX PEINTS PAR EUX-MÊMES.]
[Illustration]
PROLOGUE
~~~~~~
ASSEMBLEE GENERALE
DES ANIMAUX.
[Illustration]
A L'INSU de toutes les grandes puissances, il vient de se passer
un fait dont personne ne devra s'étonner dans un gouvernement
représentatif, mais qu'il est bon de signaler à la presse tout entière,
pour qu'elle ait à le discuter et qu'elle en puisse mûrement peser les
conséquences.
[Illustration]
Las enfin de se voir exploités et calomniés tout à la fois par
l'Espèce humaine,--forts de leur bon droit et du témoignage de leur
conscience,--persuadés que l'égalité ne saurait être un vain mot,
LES ANIMAUX SE SONT CONSTITUÉS EN ASSEMBLÉE DÉLIBÉRANTE pour aviser aux
moyens d'améliorer leur position et de secouer le joug de L'HOMME.
Jamais affaire n'avait été si bien menée: des Animaux seuls sont
capables de conspirer avec autant de discrétion. Il paraît certain que
la scène s'est passée par une belle nuit de ce printemps, en plein
Jardin des Plantes, au beau milieu de la Vallée Suisse.
UN SINGE distingué, autrefois le commensal de MM. Huret et Fichet, mû
par l'amour de la liberté et de l'imitation, avait consenti à devenir
serrurier et à faire un miracle.
Cette nuit-là, pendant que l'univers dormait, toutes les serrures
furent forcées comme par enchantement, toutes les portes s'ouvrirent à
la fois, et leurs hôtes en sortirent en silence sur leurs extrémités.
Un grand cercle se fit: LES ANIMAUX DOMESTIQUES se rangèrent à
droite, LES ANIMAUX SAUVAGES prirent place à gauche, LES MOLLUSQUES
se trouvèrent au centre; quiconque eût été spectateur de cette scène
étrange eût compris qu'elle avait une réelle importance.
_L'Histoire des Chartes_ n'a rien de comparable à ce qui s'est passé
dans ce milieu d'illustrations Herbivores et Carnivores. LES HYÈNES
ont été sublimes d'énergie et LES OIES attendrissantes. Tous les
représentants se sont embrassés à la fin de la séance, et, dans cette
effusion d'accolades, il n'y a eu que deux ou trois petits accidents
à déplorer: UN CANARD a été étranglé par UN RENARD ivre de joie, UN
MOUTON par UN LOUP enthousiasmé, et UN CHEVAL par UN TIGRE en délire.
Comme ces Messieurs étaient en guerre depuis longtemps avec leurs
victimes, ils ont déclaré que la force du sentiment et de l'habitude
les avait emportés, et qu'il ne fallait attribuer ces légers oublis des
convenances qu'au bonheur de la réconciliation.
UN CANARD (de Barbarie), trouvant l'occasion très-belle, promit de
faire une complainte sur la mort de son frère et des autres martyrs
décédés pour la patrie. Il dit qu'il chanterait volontiers cette belle
fin qui leur vaudrait l'immortalité.
Entraînée par ces éloquentes paroles, l'Assemblée a fermé l'incident,
et l'on a passé de même à l'ordre du jour à propos d'une nichée de RATS
qu'UN ÉLÉPHANT avait écrasés sous son pied en faisant une motion contre
la peine de mort, de laquelle il avait été dit quelques mots.
Ces détails, et bien d'autres qui n'ont pas moins marqué, nous les
tenons d'un sténographe du lieu, personnage grave et bien informé,
qui nous a mis au courant de cette grande affaire. C'est UN PERROQUET
de nos amis, habitué depuis longtemps à manier la parole et sur la
véracité duquel on peut compter, puisqu'il ne répète que ce qu'il a
bien entendu. Nous demanderons à nos lecteurs la permission de taire
son nom, ne voulant pas l'exposer au poignard de ses concitoyens, qui
tous ont juré, comme autrefois les sénateurs de Venise, de garder le
silence sur les affaires de l'État.
Nous sommes heureux qu'il ait bien voulu sortir, en notre faveur,
de son habituelle réserve: car on trouverait difficilement des
naturalistes assez indiscrets pour aller demander des confidences
à MM. LES TIGRES, LES LOUPS et LES SANGLIERS, quand ces estimables
personnages ne sont pas en humeur de parler.
Voici, tel que nous l'avons reçu de notre correspondant, l'historique
assez détaillé des événements de cette séance, qui rappelle l'ouverture
de nos anciens états généraux.
[Illustration]
RÉSUMÉ PARLEMENTAIRE
ORDRE DE LA NUIT:
UNE HEURE APRÈS MINUIT
Discours du SINGE, d'un CORBEAU instruit et d'un HIBOU
ALLEMAND.--L'ANE prend la parole sur la question préliminaire de la
présidence (son discours est écrit).--Réponse du RENARD.--Nomination
du Président.--Questions relatives à la répression de la force
brutale de L'HOMME et à la réfutation des calomnies qu'il accumule
depuis le déluge sur la tête des ANIMAUX.--Chacun apporte ses
lumières.--Les ANIMAUX SAUVAGES veulent la guerre, les ANIMAUX
CIVILISÉS se prononcent pour le _statu quo_.--Toutes les questions
à l'ordre du jour sont successivement discutées par les honorables
membres de cette illustre assemblée.--Discours résumés du LION, du
CHIEN, du TIGRE, d'un CHEVAL ANGLAIS PUR SANG, d'un CHEVAL BEAUCERON,
du ROSSIGNOL, du VER DE TERRE, de LA TORTUE, du CERF, du CAMÉLÉON,
etc., etc., etc.--LE RENARD répond à ces divers orateurs, et met
tout le monde d'accord au moyen d'une transaction.--Adoption de sa
proposition.--La présente publication est décrétée.--LE SINGE et LE
PERROQUET sont nommés Rédacteurs en chef.
MM. LES ANIMAUX se pressent dans les allées du Jardin des Plantes.
DES FONDÉS DE POUVOIR des ménageries de Londres, de Berlin, de Vienne
et de la Nouvelle-Orléans sont venus, à travers mille dangers,
représenter leurs frères captifs.
De tous les points de la création, DES DÉLÉGUÉS de chaque Espèce
animale sont accourus pour plaider la cause de la liberté.
Dès une heure la séance est très-animée; on peut déjà prévoir qu'elle
sera dramatique, les usages académiques et parlementaires étant encore
peu familiers aux membres de cette illustre Réunion.
Du reste, la physionomie de l'Assemblée est triste et morne en général:
on voit bien que c'est l'anniversaire de la mort de La Fontaine.
MM. les Animaux civilisés sont en deuil et portent pour la plupart un
crêpe, tandis que les autres, qui méprisent ces vaines marques de la
douleur, se contentent de laisser tomber leurs oreilles et traîner
tristement leur queue.
Dans plusieurs centres particuliers on s'échauffe sur les préliminaires
à établir, sur les formes à suivre, sur le règlement à instituer, et
enfin sur la question de la présidence.
LE SINGE propose d'imiter en tout les coutumes des HOMMES, qui, dit-il,
se conduisent entre eux avec une certaine habileté.
LE CAMÉLÉON est de l'avis de l'orateur.
LE SERPENT le siffle.
LE LOUP s'indigne qu'on ait ainsi recours à la politique de ses
ennemis. «D'ailleurs singer n'est pas imiter.»
UN VIEUX CORBEAU fort érudit croasse de sa place qu'il y aurait danger
à suivre de pareils exemples; il cite le vers si connu:
Timeo Danaos et dona ferentes,
«Je crains les Hommes et ce qui me vient d'eux.»
Il est félicité tout haut, dans la langue de Virgile, sur l'heureux
choix de sa citation, par un HIBOU ALLEMAND très-versé dans l'étude des
langues mortes, qui, ne sachant pas un mot de français, est enchanté de
trouver à qui parler.
--LA BUSE contemple avec respect ces deux savants latinistes.
--L'OISEAU-MOQUEUR fait remarquer au MERLE qu'il y a un moyen
infaillible de passer dans le monde pour un Animal instruit,
c'est de parler à chacun de ce qu'il ne sait pas.--
LE CAMÉLÉON est successivement de l'avis du LOUP, du CORBEAU, du
SERPENT et du HIBOU allemand.
LA MARMOTTE se lève et dit que la vie est un songe. L'HIRONDELLE répond
qu'elle est un voyage. L'ÉPHÉMÈRE meurt en disant qu'elle est trop
courte. UN MEMBRE DE LA GAUCHE demande le rappel à la question.
LE LIÈVRE l'avait déjà oubliée.
L'ANE, qui vient enfin de la comprendre, s'exclame à tue-tête, demande
le silence et l'obtient. (Son discours est écrit.)
--LA PIE se bouche les oreilles et dit que les ennuyeux sont comme
les sourds: quand ils parlent, ils ne s'entendent pas.--
L'orateur dit que, puisque la question de la présidence est la première
en discussion, il croit rendre service à l'Assemblée en lui proposant
de se charger de ce difficile emploi. Il pense que sa fermeté bien
connue, que son intelligence proverbiale en Arcadie, que sa patience
surtout, le rendent digne du suffrage de ses concitoyens.
LE LOUP s'irrite de ce que L'ANE, ce triste jouet de L'HOMME, ose se
croire des droits à présider une Assemblée libre et réformatrice;
il dit que l'éloge de sa patience est un coup de sabot donné aux
honorables représentants.
L'ANE, blessé au cœur, brait de sa place pour que l'orateur soit
rappelé à l'ordre.
Tous les Animaux domestiques font chorus avec lui: LE CHIEN aboie, LE
MOUTON bêle, LE CHAT miaule, LE COQ chante trois fois.
--L'OURS, impatienté, dit qu'on se croirait parmi les HOMMES, qui
finissent par crier quand ils ont tout à fait tort ou tout à fait
raison.--
Le tumulte est effrayant. Le besoin d'un Président se fait de plus en
plus sentir: car s'il y avait un Président, le Président se couvrirait.
LE PORC-ÉPIC trouve la question hérissée de difficultés.
LE LION, indigné de l'aspect scandaleux que présente l'Assemblée,
pousse un rugissement pareil au bruit du tonnerre.
Cette imposante manifestation rétablit le calme.
LE RENARD, qui, en allant s'asseoir au pied du bureau, avait trouvé le
moyen de ne se placer ni à droite, ni à gauche, ni au centre, se glisse
à la tribune.
--A cette vue, LA POULE tremble de tous ses membres, et se cache
derrière LE MOUTON.--
Il dit d'une voix conciliante qu'il s'étonne qu'une question
préliminaire, d'une moindre importance que toutes les autres, soulève
d'aussi graves débats.--Il loue L'ANE de sa bonne volonté et LE LOUP de
sa vertueuse colère, mais il fait observer que le temps presse, que la
lune pâlit, et qu'il faut se hâter.
Il ose espérer que le candidat qu'il va présenter réunira tous les
suffrages. «Sans doute il est, comme tant d'autres, hélas! assujetti à
L'HOMME. Mais chacun convient qu'il a des moments d'indépendance qui
font honneur à son caractère.
--Ici L'HUÎTRE bâille.--
«LE MULET, Messieurs, a toutes les qualités de L'ANE.
--LA MARMOTTE s'endort.--
«Sans en avoir les faiblesses: il a le pied plus sûr et l'habitude des
pas difficiles; il a de plus, et c'est à un hasard bien significatif
qu'il le doit, et sans doute aussi à son empressement à venir au
rendez-vous indiqué, il a seul entre tous ce qui constitue le véritable
président de toute assemblée délibérante... l'indispensable sonnette
que vous voyez briller sur sa poitrine.»
L'ASSEMBLÉE, ne pouvant méconnaître la force d'une vérité aussi
fondamentale, trouve l'argument péremptoire et irrésistible.
LE MULET EST ÉLU PRÉSIDENT A L'UNANIMITÉ.
L'honorable Membre, muet de bonheur, incline la tête en signe
d'adhésion et de remercîment.
A peine a-t-il fait ce mouvement, que la sonnette agitée laisse
échapper un son clair et vibrant qui promet de dominer tout tumulte,
s'il y a lieu.
--A ce bruit bien connu, un vieux CHIEN, se croyant dans sa loge à
la porte de son maître, se met à hurler: «Qui est là?» Cet incident
égaye un instant l'Assemblée. LE LOUP, exaspéré, hausse les épaules,
et jette sur LE CHIEN confus un regard de mépris.--
LE MULET, entouré et complimenté, prend immédiatement possession du
fauteuil de la présidence.
LE PERROQUET et LE CHAT, après avoir taillé quelques plumes que L'OIE
leur a généreusement offertes, vont s'asseoir à la droite et à la
gauche du Président en qualité de secrétaires.
La véritable discussion s'engage alors.
LE LION monte à la tribune, et, au milieu du plus grand silence, il
propose à tous les Animaux que le contact de l'Homme a flétris de venir
vivre avec lui dans les vastes et sauvages déserts de l'Afrique. «La
terre est grande, les HOMMES ne sauraient la couvrir; ce qui fait leur
force, c'est leur union; il ne faut donc point les attaquer dans leurs
villes, il vaut mieux les attendre. Loin de ses murailles, HOMME CONTRE
ANIMAL NE VAUT GUÈRE.» L'orateur fait un énergique tableau du fier
bonheur que donne l'indépendance.
Ces mâles accents, ces paroles à la fois si sages et si nobles ont
constamment captivé l'auditoire.
LE RHINOCÉROS, L'ÉLÉPHANT et LE BUFFLE déclarent qu'ils n'ont rien à
ajouter et renoncent à la parole.
Après avoir accepté un verre d'eau sucrée, l'illustre orateur descend
de la tribune.
[Illustration]
LE CHIEN, inscrit le second, entreprend de faire l'éloge de la vie
civilisée; il vante le bonheur domestique.
A ce mot, il est violemment interrompu par LE LOUP, par LA HYÈNE et par
LE TIGRE. Ce dernier, d'un bond prodigieux, s'élance à la tribune: son
regard est terrible.
--Messieurs les Animaux civilisés se regardent avec effroi; LE LIÈVRE
prend la fuite.--
L'orateur jette par trois fois le cri de guerre; il veut la guerre, il
aime le sang; d'ailleurs la guerre seule, une guerre d'extermination,
amènera cette paix que tant d'Animaux paraissent désirer.
«La guerre est possible; les grands capitaines n'ont jamais manqué aux
grandes occasions, et le succès est certain.»
Il cite l'exemple des MOUCHERONS détruisant l'armée de Sapor, roi de
Perse.
--Ici LA GUÊPE sonne une fanfare.--
Il dit Tarragone d'Espagne minée, renversée par des LAPINS, dont la
haine des HOMMES avait fait autant de Héros.
--LE LAPIN, émerveillé, détourne la tête et fait un mouvement
d'incrédulité.--
Il rappelle Alexandre le Grand vaincu en combat naval par les THONS de
la mer des Indes.
--LES POISSONS du bassin, que cette scène avait vivement intéressés,
et qui de loin prêtaient l'oreille à la voix puissante de
l'orateur, rougissent d'orgueil au récit inattendu de ce haut
fait.--
Il s'écrie qu'en présence d'intérêts aussi opposés la guerre est
inévitable et toute transaction impossible; que le règne de cet
Animal dégénéré qu'on appelle L'HOMME est fini, et qu'il est temps
que l'empire du globe, aujourd'hui mutilé, défiguré, déboisé par les
chemins de fer et par les chemins vicinaux, revienne aux Animaux, ses
premiers, ses seuls légitimes possesseurs; que les maux qu'on endort ne
dorment que d'un œil, et que la révolte n'est que la patience poussée à
bout.
Il termine par un éloquent appel aux armes. Il convie LE LOUP, LE
LÉOPARD, LE SANGLIER, L'AIGLE et tous ceux qui veulent vivre libres, à
la défense de la nationalité animale, qui ne peut pas périr.
La Gauche tout entière bondit sur ses bancs. La Droite, pour un instant
galvanisée, applaudit. Le centre reste impassible et refuse de se
prononcer; L'ÉCREVISSE consternée lève les bras au ciel.
UN CHEVAL ANGLAIS, autrefois CHEVAL DE LUXE, maintenant _a poor hack_,
demande la parole pour un fait personnel.
L'accent britannique de l'orateur rend fort pénible la tâche de MM.
les sténographes, qui sont obligés de traduire le langage presque
inintelligible de l'honorable étranger.
«Nobles Bêtes, dit-il, je n'entends rien à la question des chemins
vicinaux; mais, dans la grande question des chemins de fer, je suis de
l'avis de l'illustre TIGRE qui vient de parler. Je gagnais mon foin
à la sueur de mon front, en trottant quatre ou cinq fois par jour de
Londres à Greenwich: le jour même de l'ouverture du chemin de fer, mon
maître s'est embarqué, et je me suis trouvé sans ouvrage. L'Angleterre
est traversée en tous sens par ces odieuses voitures qui roulent sans
notre secours. Je demande ou qu'on détruise les chemins de fer, ou
qu'on me permette d'être Français. J'aime la France parce que les
chemins de fer y sont relativement rares, et les Chevaux aussi.»
UN GROS CHEVAL DE LA BEAUCE, qui avait la veille amené de Chartres
à Paris une énorme voiture chargée de blé, hennit d'impatience; il
dit que ces CHEVAUX ÉTRANGERS ne sont jamais contents, et qu'ils se
plaignent toujours que la mariée soit trop belle. Selon lui, tout
Animal de bon sens devrait applaudir à l'établissement des chemins de
fer.
LE BŒUF et L'ANE, de leur place: «Oui, oui.»
L'attention étant un peu fatiguée, M. le Président annonce que la
séance est suspendue pour dix minutes.
Mais bientôt le bruit de la sonnette se fait entendre, et MM. les
délégués reprennent leurs places avec une promptitude qui témoigne tout
à la fois de leur ardeur et de leur nouveauté parlementaire.
LE ROSSIGNOL voltige jusqu'à la tribune; il demande à Dieu un ciel pur
et de chaudes nuits pour ses chansons; il chante sur un rhythme divin
quelques stances harmonieuses de Lamartine.
Ses chants sont admirables; mais il ne parle pas pour tout le monde, et
LE BUTOR le rappelle à la question.
L'ANE prend des notes et critique une des rimes qui, selon lui, manque
de richesse.
LE PAON et L'OISEAU DE PARADIS rient entre eux de la chétive apparence
du poëte orateur.
Un membre de la Gauche demande l'égalité.
LE CAMÉLÉON paraît à la tribune pour annoncer qu'on peut dire tout ce
qu'on voudra, qu'il sera heureux et fier d'être, comme toujours, de
l'avis de tout le monde.
[Illustration]
L'OISEAU ROYAL et LE GRAND-DUC jettent un regard de dédain sur
l'orateur _indépendant_.
UN CERF, prisonnier depuis dix ans, demande d'un ton plaintif la
liberté.
LE VER DE TERRE demande en grelottant l'abolition de la propriété et la
communauté des biens.
L'ESCARGOT rentre précipitamment dans sa coquille, L'HUÎTRE se referme,
et la TORTUE répond qu'elle ne consentira jamais à abandonner son
écaille.
UN VIEUX DROMADAIRE venu en droite ligne de la Mecque, et qui jusque-là
avait gardé un modeste silence, dit que le but de la réunion sera
manqué si on ne trouve pas le moyen de faire comprendre aux HOMMES
qu'il y a de la place pour tous ici-bas, et qu'on peut très-bien se
placer les uns à côté des autres sans se faire porter les uns par les
autres.
L'ANE, LE CHEVAL, L'ÉLÉPHANT et LE PRÉSIDENT lui-même font un signe
d'assentiment.
Quelques membres entourent LE DROMADAIRE et lui demandent des nouvelles
de la question d'Orient. LE DROMADAIRE leur répond avec beaucoup de bon
sens que Dieu est grand et que Mahomet est son prophète.
UN MOUTON encore jeune hasarde quelques mots sur les douceurs de la
vie champêtre; il dit que l'herbe est bien tendre, que son Berger est
très-bon, et demande s'il n'y aurait pas moyen de tout arranger.
LE COCHON grogne sans qu'on puisse interpréter le sens de son
interruption: on croit qu'il est pour le _statu quo_.
UN VIEUX SANGLIER, que ses ennemis accusent d'avoir approché les
basses-cours, prétend qu'il convient d'accepter les faits accomplis et
d'attendre les éventualités.
L'OIE déclare avec fierté qu'elle ne s'occupe pas de politique.
LA PIE lui répond que son indifférence en matière politique sera fort
goûtée de ceux qui la plumeront un jour.
LE RENARD, qui s'est jusque-là contenté de prendre quelques notes,
voyant que la liste des orateurs inscrits est épuisée, monte à la
tribune au moment où LA PIE fait une troisième tentative pour y sauter.
LA PIE, désappointée, lui cède la place en se parlant à elle-même, et
remet sous son bras un volumineux manuscrit qu'elle avait rédigé avec
une GRUE de ses amies.
LE RENARD dit qu'il a écouté avec une scrupuleuse attention les
orateurs qui viennent de se faire entendre; qu'il a admiré la puissance
et l'élévation des idées du LION; que personne plus que lui ne rend
hommage à la majesté de son caractère, mais que l'illustre Membre
est peut-être le seul LION de l'Assemblée, et que pour tout le monde
d'ailleurs il y a loin du Jardin des Plantes au désert;
Qu'il voudrait pouvoir conserver les illusions du CHIEN, mais qu'il lui
semble apercevoir son collier;
--LE CHIEN se gratte l'oreille.--Un mauvais plaisant remarque que les
oreilles du CHIEN ont perdu beaucoup de leur longueur primitive,
et demande si c'est la mode de les porter si courtes. (Hilarité
générale.)--
Qu'il a partagé un instant l'ardeur guerrière du TIGRE; que peu s'en
est fallu qu'il n'ait répété avec lui son redoutable cri de guerre; que
c'est très-beau la guerre pour ceux qui en reviennent, mais que cela
fait bien des veuves et des orphelins; que d'ailleurs c'est L'HOMME qui
a inventé la poudre, et que la race animale ignore encore l'usage des
armes à feu. «Les faits le prouvent d'ailleurs, dans ce triste monde,
ce n'est pas toujours le bon droit qui triomphe.» Qu'il y a bien peu
de temps que leurs fers sont tombés, et qu'il manque sans doute à la
plupart d'entre eux des passe-ports pour l'étranger,
--Approbation à Droite.--La Gauche se tait.--Le Centre ne dit rien et
n'en pense pas davantage.--LE SANSONNET fait observer que beaucoup
de réputations sont fondées sur le silence.--
Que le langage du ROSSIGNOL est un beau langage, mais qu'il n'a point
avancé la question;
Qu'il serait bon de s'entendre sur les mots, et que l'égalité qu'on
demande n'est qu'un besoin matériel auquel l'intelligence ne souscrira
jamais;
--Protestations à Gauche.--
Qu'avec la liberté le CERF aurait dû demander la manière de s'en
servir. «S'il est désagréable d'être esclave, il est quelquefois
très-embarrassant d'être libre: l'esclavage a été perfectionné à ce
point que, pour l'esclave, il n'y a que misères au delà même des portes
de sa prison.» Il cite à l'appui de son dire l'exemple de ces deux
cent mille paysans russes affranchis qui, ne sachant que faire de leur
liberté, retournèrent volontairement à la glèbe;
--Deux larmes s'échappent lentement des yeux du CERF découragé.--LE
MERLE siffle que les incapacités de l'esclave sont à la charge de
l'esclavage.--
Que le raisonnement du COCHON avait cela de bon et cela de mauvais,
qu'il ne changeait rien aux affaires, et que, pour les résultats, les
doctrines du SANGLIER différaient peu de celles du COCHON;
--Approbation aux extrémités.--Ici LA CIVETTE offre une prise de
tabac à un vieux CASTOR.--LE COCHON, son voisin, se sentant
perdre contenance, ferme les yeux et fait semblant d'avoir envie
d'éternuer.--
[Illustration]
Qu'il avait été touché des honnêtes sentiments du MOUTON et de la bonté
de ses intentions; «mais le monde est ainsi fait, qu'on peut affirmer
que l'excessive bonté déconsidère.» Qu'il faisait observer au MOUTON
que son bon berger avait mené sa pauvre mère à la boucherie.
--LE MOUTON se jette en sanglotant dans les bras du BÉLIER, qui
reproche au RENARD son impitoyable raison.--Cette scène émeut
péniblement l'assemblée.--UNE TOURTERELLE s'évanouit dans les
tribunes; LA SANGSUE, sur l'avis de L'HIPPOPOTAME, lui pratique une
saignée.--LE PIGEON RAMIER dit, de façon à être entendu, que le
manque de tact vient presque toujours du manque de cœur.--
LE RENARD insinue pour sa justification qu'il est fâcheux que toutes
les vérités ne soient pas bonnes à dire; il affirme que la politique
sentimentale serait fort de son goût, mais il y a telle maladie qu'un
régime anodin ne saurait guérir, et MACHIAVEL enseigne, dans son livre
du _Prince_, qu'il est des cruautés salutaires et miséricordieuses.
Il répond ensuite au CAMÉLÉON qu'il n'y a point d'animal universel.
«Chacun a sa spécialité, et la spécialité du CAMÉLÉON étant de tout
approuver, il ose espérer qu'il voudra bien le favoriser de son
suffrage.»
--LE SINGE fixe son lorgnon sur LE CAMÉLÉON, avec lequel il échange
un sourire.--
Puis, prenant à témoin l'Assemblée tout entière, il dit que s'il est
prouvé pour tous que la paix, la guerre et la liberté sont également
impossibles, on est pourtant d'accord sur un point: c'est qu'il y a
quelque chose à faire.
--Assentiment général.--
Que le mal existe, et qu'il faut au moins le combattre;
Qu'il propose en conséquence à l'honorable Assemblée d'ouvrir une voie
nouvelle à ses efforts.
--Vif mouvement de curiosité.--
[Illustration]
«La seule lutte qui n'ait pas encore été tentée, la seule raisonnable,
la seule légale, celle où les plus belles victoires les attendent,
c'est la lutte de l'intelligence.
«Il est impossible que dans cette lutte, où la raison du plus fort
n'est pas toujours la meilleure, où l'esprit, le cœur et le bon droit
sont les seules armes autorisées, l'avantage ne reste pas aux Animaux
sur les Hommes leurs oppresseurs.
«L'intelligence mène à tout...»
--«Oui, dit une PERRUCHE, comme tout chemin mène à Rome.»--
Que les idées ont des pattes et des ailes; qu'elles courent et qu'elles
volent;
Qu'il faut réaliser enfin, au moyen de la presse, la puissance la plus
formidable du jour, une enquête générale sur leur situation, sur leurs
besoins naturels, sur les mœurs et coutumes de chaque espèce, et créer
sur des données sérieuses et impartiales une grande histoire de la Race
Animale et de ses nobles destinées dans la vie privée et dans la vie
publique, dans l'esclavage et dans la liberté.
«Par la presse, LA FONTAINE, cet Homme, le seul à la gloire duquel
on puisse dire que toutes les Bêtes l'ont pleuré, LA FONTAINE, dont
ce triste jour rappelle la mort, a plus fait pour chacun d'eux que
les vainqueurs de Sapor, de Tarragone et d'Alexandre, que les trois
cents Renards eux-mêmes qui, avec Samson et la mâchoire de L'ANE
exterminèrent les Philistins.
--L'ANE relève fièrement la tête.--Au nom de La Fontaine, tous les
Animaux se lèvent et s'inclinent respectueusement.--Quelques Animaux
demandent que ses cendres soient transportées au Jardin des Plantes.--
«Les naturalistes ont cru avoir tout fait en pesant le sang des
Animaux, en comptant leurs vertèbres et en demandant à leur
organisation matérielle la raison de leurs plus nobles penchants.
«Aux Animaux seuls il appartient donc de raconter les douleurs de leur
vie méconnue, et leur courage de tous les instants, et les joies si
rares d'une existence sur laquelle la main de l'homme s'appesantit
depuis quatre mille ans.»
Ici l'orateur paraît ému, et l'attendrissement gagne tous les bancs.
Après quelques minutes de silence, LE RENARD, se tournant vers les
tribunes, ajoute:
Que c'est par la presse, et par la presse seulement, que Mesdames LES
PIES, LES OIES, LES CANES, LES GRUES et LES POULES, qui dans toute
autre lutte auraient été déplacées, trouveront, une fois la lutte du
bec admise, à faire valoir leur talent bien connu pour la parole et
pour la plume;
Que ce n'est point dans une Assemblée délibérante que peuvent se
produire les griefs pour le moins bizarres que ces dames ont essayé
de faire valoir dans cette enceinte: «leur place n'est point dans les
Assemblées publiques; de l'avis du plus grand nombre, celles qui font
de la politique ont un défaut de plus et un charme de moins, comme les
Amazones de l'antiquité;» qu'elles continuent donc à faire l'ornement
des forêts et des basses-cours, en attendant qu'elles puissent
consigner leurs observations dans la publication proposée, pendant
les heures de loisir que le soin de leur ménage pourra leur laisser;
qu'enfin:
«IL A L'HONNEUR D'APPELER LA DÉLIBÉRATION DE MM. LES REPRÉSENTANTS DE
LA NATION ANIMALE SUR LES TROIS ARTICLES SUIVANTS:
«ART. Ier.--Il est ouvert un crédit illimité pour la publication d'une
histoire populaire, nationale et illustrée de la grande famille des
Animaux.»
--Ce crédit sera alloué sur les fonds du ministère de l'instruction
publique.--Un Membre de la Gauche propose par amendement qu'il soit
justifié de l'emploi de ces fonds.--LA TAUPE s'y oppose, elle aime
le mystère; elle dit qu'il faut se garder de porter ainsi partout la
lumière.--L'amendement succombe sous cette judicieuse observation.--
«ART. II.--Pour éloigner l'ignorance et la mauvaise foi, ces deux
fléaux de la vérité, l'ouvrage sera écrit par les Animaux eux-mêmes,
seuls juges compétents.
«ART. III.--Comme les arts et la librairie sont encore dans l'enfance
parmi eux, la nation s'adressera, par l'intermédiaire de ses
ambassadeurs, pour illustrer cet ouvrage, à un nommé Grandville, qui
aurait mérité d'être un Animal, s'il n'avait de temps en temps ravalé
son beau talent en le consacrant à la représentation toujours flattée,
il est vrai, de ses semblables. (Voir les _Métamorphoses_.)
«Et pour l'impression, elle s'adressera à une maison de librairie
connue, dans le monde pittoresque, sous le nom de J. Hetzel, et qui n'a
pas de préjugés.»
Ces trois articles sont mis aux voix et adoptés successivement, quoique
le Centre tout entier se soit levé contre.
Quand ce résultat eut été proclamé à haute voix par le Président, qui
avait si habilement dirigé les débats sans rien dire ni rien faire,
l'Assemblée, électrisée, se leva comme un seul Animal, plusieurs
Membres quittèrent leur place pour aller serrer la patte de l'orateur,
qui, satisfait du résultat, se mêla modestement à la foule.
«O siècle bavard! s'écria UN VIEUX FAUCON IRLANDAIS, étranges
logiciens! vous avez griffes et dents, l'espace est devant vous, la
liberté est quelque part, et il va vous suffire de noircir du papier!»
Cette protestation fut étouffée par le bruit des conversations
particulières, et se perdit au milieu de l'enthousiasme général.
LE CORBEAU se tira une plume de l'aile, et rédigea sur papier timbré le
procès-verbal de la séance.
Lequel procès-verbal fut lu, approuvé et paraphé par une commission
qui fut chargée de veiller à son exécution; chacun s'engageant, du
reste, à concourir de son mieux, _unguibus et rostro_, au succès de la
publication.
LE RENARD, qui avait fait la motion, L'AIGLE, LE PÉLICAN et UN JEUNE
SANGLIER, désignés _ad hoc_, ces trois derniers par le sort, se
transportèrent dès le matin à Saint-Mandé, et se présentèrent chez M.
Grandville.
Cette entrevue fut remarquable sous plus d'un rapport.
M. Grandville les reçut avec tous les honneurs dus à leur caractère
d'Ambassadeurs, et s'entendit sans peine avec eux. Il obtint du RENARD,
sur les mœurs et coutumes de la race animale, quelques renseignements
pleins de malice dont il compte tirer bon parti.
Il fut décidé que, pour faire preuve d'impartialité, on consentirait
à ne pas représenter uniquement les Animaux, et qu'on accorderait à
L'HOMME lui-même une petite place dans cette publication.
Pour obtenir cette concession, le Peintre laissa entendre que la
différence entre L'HOMME ET L'ANIMAL n'était pas si grande que
messieurs les Ambassadeurs semblaient le penser, et que d'ailleurs
les Animaux ne pourraient que gagner à la comparaison. Après quelques
difficultés que la politesse et la modestie leur commandaient,
messieurs les Ambassadeurs convinrent du fait, et tombèrent d'accord
sur ce point comme sur tous les autres.
La lenteur est de bon goût chez des ambassadeurs. Leurs Excellences
montèrent donc en fiacre et rentrèrent dans Paris. A la barrière, un
des commis de l'octroi, fort mauvais naturaliste, ayant pris, à la
première vue, LE SANGLIER pour un COCHON, prétendit lui faire payer des
droits d'entrée, et n'en reçut qu'un coup de boutoir. Ils descendirent
rue Jacob, nº 18.
Messieurs les Députés furent charmés du bon accueil qu'ils reçurent de
leurs éditeurs.
Ceux-ci, flattés que la Race Animale, dont ils ont toujours fait
grand cas, eût songé à eux pour une publication de cette importance,
promirent de donner tous leurs soins à cette affaire, de laquelle ils
espèrent tirer encore plus d'honneur que de profit.
[Illustration]
LE SANGLIER lui-même, qui était venu avec quelques préventions, s'avoua
satisfait et reçut avec un vif plaisir un exemplaire des _Lettres_ de
Jean Macé _sur la vie de l'Homme et des Animaux_, qu'il avait paru
apprécier. M. J. Hetzel fit agréer au PÉLICAN une très-jolie collection
du _Magasin d'éducation et de récréation_, en le priant de l'offrir à
ses fils, dont il avait entendu faire de grands éloges; ce bon père
fut touché de la délicatesse de cette attention. L'AIGLE mit sans
façon sous son aile les quatre séries des _Romans nationaux_ de MM.
Erckmann-Chatrian, et les _Voyages extraordinaires_ de M. Jules Verne.
LE RENARD, en compère intelligent, refusa obstinément tout cadeau, et
se contenta d'emporter quelques milliers de Catalogues, qu'il promit,
d'un air matois, de répandre toutes les fois qu'il en trouverait
l'occasion.
Après quelques petits arrangements de pure forme, il fut convenu
que LE SINGE servirait d'intermédiaire et serait, en s'adjoignant
LE PERROQUET, chargé de s'entendre avec messieurs les Animaux
Rédacteurs, qui auraient à lui adresser leurs manuscrits, en indiquant
soigneusement les adresses de leurs nids, tanières, perchoirs, etc.,
etc., pour que les épreuves pussent être envoyées exactement aux
auteurs.
[Illustration]
Avant de se séparer, messieurs les Rédacteurs en chef recommandèrent
à messieurs les futurs collaborateurs de n'adresser au cabinet de
rédaction que des manuscrits bien écrits et faciles à lire, pour éviter
les frais de correction et les fautes d'impression. Ils ajoutèrent que
dans une publication à laquelle tant de talents différents étaient
appelés à concourir, la méthode étant impossible, tout classement
serait injuste et arbitraire; que les premiers arrivés seraient donc
les premiers imprimés; qu'un numéro d'ordre serait donné à chaque
manuscrit, et que pour rien au monde cet ordre ne pourrait être
interverti. Messieurs les Animaux approuvèrent cette mesure, et s'en
retournèrent pleins d'espoir, le front penché, le regard pensif,
méditant déjà, les uns leur propre histoire, les autres celle de leur
prochain.
_Post-Scriptum._--Par faveur spéciale, nous livrerons à la publicité
quelques détails confidentiels sur lesquels notre ami LE PERROQUET
nous avait demandé le silence; mais nous comptons que sa discrétion ne
tiendra pas devant quelques douzaines de noix et un pain de sucre que
nous venons de lui envoyer.
LE SINGE avait eu d'abord le séduisant projet de faire un journal
format _grand-aigle_; il avait même, sous le titre de _premier-forêt_,
fait un premier-Paris très-ennuyeux, dans lequel il développait avec un
grand talent toutes les questions, excepté celle du jour.
UN ANIMAL qui désire garder l'anonyme, rêvant déjà les succès de ces
plumes courriéristes qui ont fait la gloire de certaines lettres de
l'alphabet, J. J.--X--y--z, etc., etc., avait signé de ses
initiales un feuilleton dans lequel il constatait les brillants débuts
d'une SAUTERELLE incomparable dans un ballet nouveau.
L'ARAS BLEU, LE KAKATOÈS et LE COLIBRI s'étaient chargés de la
correspondance étrangère et de l'importante partie des faits divers.
Nous nous permettrons de citer une des nouvelles dont ces Oiseaux
comptaient enrichir leur premier numéro:--UN CANARD nous écrit des
bords de la Garonne: «Il n'est bruit dans nos marais que de la
disparition d'UNE JEUNE GRENOUILLE qui était chérie de toutes ses
compagnes. Comme elle avait l'imagination fort exaltée, on craint
qu'elle n'ait attenté à ses jours. On s'épuise en conjectures sur les
causes qui auraient pu la pousser à cette fatale extrémité.»
L'OISEAU MOQUEUR avait demandé la permission de terminer régulièrement
le journal par une série de calembours qu'il aurait _spirituellement_
intitulés: _les étonnantes Réparties du Coq à l'Ane_.
Le journal aurait été un journal sans annonces. LE DINDON, voulant
s'assurer la propriété d'une idée aussi neuve, se disposait à
prendre un brevet d'invention qui lui en réservât le monopole; mais
LE LOUP-CERVIER (qui devait faire la Bourse) l'en détourna, en lui
représentant que cette précaution serait superflue, et qu'il ne
trouverait point d'imitateurs.
Il ne restait plus guère à trouver qu'un titre et un gérant, et
l'affaire eût été définitivement constituée, si LE RENARD, qui est de
bon conseil, et LE LIÈVRE, qui est moins brave que César, n'eussent
reculé devant les difficultés de cette entreprise. LE RENARD fit
observer très-sagement qu'ils tomberaient infailliblement des hauteurs
de la philosophie, de la science et de la morale, dans les misères de
la politique quotidienne; que tout n'était pas roses dans le métier
de journaliste; qu'ils auraient affaire à de belles petites lois, au
bout desquelles se trouvent l'amende et la prison; qu'ils se feraient
beaucoup d'ennemis et peu d'abonnés; qu'ils auraient à payer des droits
de timbre exorbitants, et de plus un gros cautionnement à fournir; que
leur capital y passerait; que le prix du moindre journal était tel,
que de pauvres Animaux qui ne roulent ni sur l'or ni sur l'argent, LES
RATS, par exemple, ne sauraient faire les frais d'un abonnement; que la
condition de toute entreprise qui veut devenir utile et populaire, et
atteindre les masses pour les éclairer, c'est le bon marché; qu'enfin
les journaux passent et que les livres restent (au moins en magasin).
Ces raisons et bien d'autres avaient fait passer à l'ordre de la nuit
sur l'incident qui n'avait pas été autrement discuté.
[Illustration]
Du reste, cette mémorable conspiration fut conduite avec tant d'adresse
et de bonheur, que, le lendemain, Paris, M. le Préfet de police et
les gardiens du Jardin des Plantes se réveillèrent, après avoir dormi
du soir au matin, comme si rien d'extraordinaire n'avait pu se
passer dans cette nuit désormais acquise à l'histoire des révolutions
animales, à laquelle elle devait fournir une de ses pages les plus
merveilleuses.
(PAR ESTAFETTE.)
Quelques minutes après la visite de messieurs les Délégués, un PIGEON
VOYAGEUR apporta aux éditeurs des _Scènes de la vie privée et publique
des Animaux_ la lettre circulaire ci-dessous, qu'il avait ordre de
faire publier et distribuer immédiatement.
MM. LE SINGE ET LE PERROQUET,
Rédacteurs en chef,
A TOUS LES ANIMAUX.
«Mon cher et futur collaborateur,
«Nous croyons devoir vous adresser l'arrêté de la commission chargée de
veiller plus particulièrement à la rédaction.
«Dans l'intérêt moral et matériel de la publication que nous
entreprenons en commun, il est recommandé à messieurs les Animaux
Rédacteurs de formuler leurs opinions avec une telle mesure et une
telle impartialité, que, tout en y trouvant d'utiles conseils, des
critiques méritées et sévères, les Animaux de tout âge, de tout sexe,
de toute opinion, y compris les Hommes, n'y puissent rien rencontrer
qui soit contraire aux lois imprescriptibles de la morale et des
convenances.
«En conséquence, il a été arrêté que tout article empreint de ce
caractère de violence et de méchanceté qui a quelquefois déshonoré
les œuvres de la Presse parmi les Hommes, et qui répugne aux cœurs
bien placés comme aux organisations délicates, serait renvoyé à son
auteur, dont le nom cesserait dès lors de figurer sur la liste de nos
collaborateurs.
«_N. B._--Le comité de rédaction a dû s'adjoindre, à titre de
correcteurs d'épreuves seulement, quelques HOMMES fort au courant de
cette pénible besogne, et que leur misanthropie recommandait d'ailleurs
entre tous à la bienveillance de l'espèce animale.
«Fait au Jardin des Plantes, à Paris.»
Sur la recommandation de messieurs les Rédacteurs en chef, la
distribution de cette pièce importante a été confiée à un CORBEAU,
très-entendu, qui a organisé pour la circonstance _un Office de
Publicité_ qui dépasse tout ce que l'industrie des HOMMES avait
imaginé en ce genre. Cet intelligent Oiseau s'est chargé également de
l'envoi des prospectus et des livraisons à domicile pour Paris, les
départements et l'étranger: les CANARDS qu'il a enrôlés défieraient
les plus intrépides de nos crieurs patentés, ils ne craignent ni le
vent ni la pluie; et le moindre de ses CHIENS COURANTS laisserait loin
derrière lui le plus agile des facteurs de l'administration des postes.
Grâce à ses PIGEONS VOYAGEURS, les abonnés de tous les pays recevront
leurs livraisons avec une promptitude que l'estafette la plus vantée
ne saurait atteindre, et les abonnés des campagnes seront servis avec
autant d'exactitude que les abonnés des villes. Des affiches seront,
par ses ordres, apposées sur tous les murs dans les quatre parties du
monde, sur la fameuse muraille de la Chine elle-même. Messieurs les
Rédacteurs espèrent pouvoir compter parmi leurs souscripteurs tous
les Animaux et tous les Hommes sincères qui désirent faire preuve
d'impartialité, et qui ne redoutent aucune des vérités qui sont bonnes
à dire.
P.-J. STAHL.
[Illustration]
[Illustration: Voilà ce qui vient de paraître!--10 centimes la
livraison. Histoire des bêtes à l'usage des gens d'esprit...]
[Illustration]
HISTOIRE
D'UN LIÈVRE
SA VIE PRIVÉE
PUBLIQUE ET POLITIQUE
ÉCRITE SOUS SA DICTÉE PAR UNE PIE, SON AMIE.
Quelques mots de madame la Pie à MM. LE SINGE et LE PERROQUET,
Rédacteurs en chef.
MESSIEURS, il a été proclamé par l'Assemblée, dont les délibérations
ont eu pour résultat cette publication, que si le droit de parler
pouvait nous être refusé, il nous serait du moins permis d'écrire.
Avec votre permission, illustres Directeurs, j'ai donc écrit.
Dieu merci, la plume est une arme courtoise, elle égalise les forces,
et j'espère prouver un jour qu'_entre les mains_ d'une Pie intelligente
cette arme n'a pas moins de valeur qu'entre les griffes d'un Loup ou
les pattes d'un Renard.
Pour le moment, il ne s'agit ni de moi ni de mesdames les Oies, les
Poules et les Grues, qu'un orateur à la fois spirituel et profond, à
la fois juge et partie, a si vertueusement renvoyées à leur ménage[1],
et je me bornerai à vous raconter l'_Histoire d'un Lièvre_ que ses
malheurs ont rendu célèbre parmi les Bêtes et parmi les Hommes, à Paris
et dans les champs.
[1] Ceux de MM. nos souscripteurs qui n'ont point encore oublié que
les dames ne purent être admises à se faire entendre dans notre
Assemblée générale, trouveront sans doute tout naturel qu'une
dame ait été des premières à nous écrire. Nous espérons que notre
empressement à publier la lettre de madame la Pie effacera les
impressions fâcheuses que paraissent avoir laissées dans son esprit
certaines parties du discours du Renard (voir le Prologue). Par une
réserve dont chacun appréciera le difficile mérite et le rare bon
goût, l'auteur s'est modestement effacé toutes les fois qu'il l'a
fallu absolument dans le récit des aventures de son héros.
NOTE DES RÉDACTEURS.
Croyez, Messieurs, que si je me décide, dans une question qui ne
m'est point personnelle, à rompre avec les habitudes de silence et de
discrétion dont on sait que je me suis toujours fait une loi, c'est
qu'il m'eût été impossible de m'y refuser sans manquer aux obligations
les plus ordinaires de l'amitié.
[Illustration]
I
Où la Pie essaye d'entrer en matière.--Quelques réflexions
philosophiques et préliminaires du Lièvre, héros de cette
histoire.--La dernière chasse d'un Roi.--Notre héros est fait
prisonnier.--Théorie des Lièvres sur le courage.
Je m'étais, un soir de cette semaine, oubliée sur un monceau de
pierres, et je méditais les derniers vers d'un poëme en douze chants
que je consacre à la défense des droits méconnus de notre sexe,
quand je vis accourir entre les deux raies d'un pré un Levraut de ma
connaissance, arrière-petit-fils du héros de mon histoire.
«Madame la Pie, me cria-t-il tout haletant, grand-père est là-bas au
coin du bois, et il m'a dit: Va chercher bien vite notre amie la Pie...
et je suis venu.
--Tu es un bon petit enfant, lui répondis-je en lui donnant sur la joue
un coup d'aile amical; c'est bien de faire comme cela les commissions
à son grand-père. Mais si tu cours toujours si vite, tu finiras par te
rendre malade.
--Ah! me répondit-il en me regardant tristement, je ne suis pas malade,
moi, c'est grand-père qui l'est! le Lévrier du garde champêtre l'a
mordu... c'est ça qui fait peur.»
Il n'y avait pas de temps à perdre; en deux sauts je fus auprès de mon
malheureux ami, qui me reçut avec cette cordialité qui est la politesse
des bons Animaux.
Sa patte droite était supportée par une écharpe faite à la hâte de deux
brins de jonc; sa pauvre tête, sur laquelle on avait appliqué quelques
compresses de feuilles de dictame qu'une Biche compatissante lui avait
procurées, était entourée d'un bandeau qui lui cachait un œil: le sang
coulait encore.
A ce triste spectacle, je reconnus les Hommes et leurs funestes coups.
«Ma chère Pie, me dit le vieillard, dont le visage, empreint d'un
caractère de tristesse et de gravité inaccoutumée, n'avait cependant
rien perdu de son originelle simplicité, on ne vient pas au monde pour
être heureux.
--Hélas! lui répondis-je, cela se voit bien.
--Je sais, continua-t-il, qu'on doit avoir toujours peur, et qu'un
Lièvre n'est jamais sûr de mourir tranquillement dans son gîte; mais,
vous le voyez, je puis moins qu'un autre compter sur ce qu'on est
convenu d'appeler une belle mort: la campagne s'annonce mal, me voilà
borgne peut-être, et pour sûr estropié; un Épagneul viendrait à bout
de moi. Ceux des nôtres qui voient tout en beau, et qui s'entêtent à
penser que la chasse ferme quelquefois, veulent bien convenir qu'elle
ouvrira dans quinze jours; je crois que je ferai bien de mettre ordre à
mes affaires et de léguer mon histoire à la postérité pour qu'elle en
profite, si elle peut. A quelque chose malheur doit être bon. Si Dieu
m'a accordé la grâce de retrouver ma patrie, après m'avoir fait vivre
et souffrir parmi les Hommes, c'est qu'il a voulu que mes infortunes
servissent d'enseignement aux Lièvres à venir. Dans le monde on se
tait sur bien des choses par prudence et par politesse; mais, devant
la mort, le mensonge devenant inutile, on peut tout dire. D'ailleurs,
j'avoue mon faible: il doit être agréable de laisser après soi un
glorieux souvenir, et de ne pas mourir tout entier; qu'en pensez-vous?»
J'eus toutes les peines du monde à lui faire entendre que j'étais de
son avis, car il avait gagné dans ses rapports avec les Hommes une
surdité d'autant plus gênante, qu'il s'obstinait à la nier. Que de
fois n'ai-je pas maudit cette infirmité, qui le privait du bonheur
d'écouter! Je lui criai dans les oreilles qu'on était toujours bien
aise de se survivre dans ses œuvres, et que, devant une fin presque
certaine, il devait être en effet consolant de penser que la gloire
peut remplacer la vie, qu'en tout cas cela ne pouvait pas faire de mal.
Il me dit alors que son embarras était grand, que sa maudite blessure
l'empêchait d'écrire, puisqu'il avait précisément la patte droite
cassée; qu'il avait essayé de dicter à ses enfants, mais que les
pauvres petits ne savaient que jouer et manger; qu'un instant il avait
eu l'idée de faire apprendre par cœur son histoire à l'aîné, et de la
transmettre ainsi à l'état de Rapsodie aux siècles futurs, mais que
l'étourdi n'avait jamais manqué de perdre la mémoire en courant. «Je
vois bien, ajouta-t-il, qu'on ne peut guère compter sur la tradition
orale pour conserver aux faits leur caractère de vérité; je n'ai
pas envie de devenir un mythe comme le grand Vichnou, Saint-Simon,
Fourrier, etc.; vous êtes lettrée, ma bonne Pie, veuillez me servir de
secrétaire, mon histoire y gagnera.»
Je cédai à ses instances, et je m'apprêtai à écouter. Les discours
des vieillards sont longs, mais il en ressort toujours quelque utile
enseignement.
Voulant donner de la solennité à cet acte, le plus important et le
dernier peut-être de sa vie, mon vieil ami se recueillit pendant cinq
minutes, et, se souvenant qu'il avait été un Lièvre savant, il jugea
à propos de commencer par une citation. (Il tenait cette manie des
citations d'un vieux comédien qu'il avait connu à Paris.) Il emprunta
donc son exorde à un auteur tragique auquel les Hommes s'accordent
enfin à trouver quelque mérite, et commença en ces termes:
«Approchez, mes enfants, enfin l'heure est venue
Qu'il faut que mon secret éclate à votre vue.»