13 septembre.

Je retourne aux tombeaux. En passant, je vois Sid el Bakkay, mais le

trouvant très occupé, je le laisse avec son entourage, Omar el Hadj,

etc., et je continue mon chemin. Je lui laisse des médicaments pour lui

et pour son domestique ; entre autres, de l’aloès enveloppé de papier de

plomb. J’apprends ensuite qu’il a mangé le médicament et son enveloppe.

Je remarque sur le rebord de la hamada, en haut de l’immense cimetière,

des marques très anciennes creusées dans le roc ; ce sont des trous

ronds très régulièrement creusés, en nombre inégal, sur les pierres

plates ; ces trous forment autant de petits réservoirs ou bols dans

lesquels les moutards Touareg s’amusent à pisser, mais qui n’ont pas dû

avoir toujours la même destination. Je remarquai ensuite des tracés de

contours de sandales ou de souliers, plutôt les premières. Si je me

souviens bien, la pointe était dirigée vers la ville, c’est-à-dire vers

l’est et, ces contours de sandales rapprochées, telles que celles d’un

homme debout, et ces petits réservoirs, pourraient bien indiquer la

place où se tenait un homme et celle où il sacrifiait aux mânes des

morts du cimetière.

Je remarque en examinant de plus près les tombes que celles qui sont

indiquées par une pierre à la tête et une aux pieds du mort, quelque

grandes et pointues que soient ces pierres, sont toutes musulmanes ; en

les regardant bien, je découvre quelques fragments d’inscriptions arabes

indiquant les noms des principaux personnages, nous remarquons ceux de

femmes maraboutes, et celui d’un Es Soūqi, ancêtre de Si ’Othman. Les

grandes tombes carrées et celles qui sont arrondies surtout doivent

seules avoir une antiquité antérieure à l’Islam.

En sortant de cet amas de tombes, nous arrivons, toujours dans la

dépression où la ville est bâtie et où se trouvent aussi les cimetières,

à un endroit où le sol se compose d’une pâte cristalline légère de

plâtre[291]. C’est là un des endroits où on l’exploite, c’est-à-dire où

l’on en extrait. Cette roche est identique à celle qui se retrouve

partout dans l’Oued Righ, et principalement au puits d’El Hachchāna près

de Chegga du Sud.

Nous montons la hamada qui ne domine Ghadāmès que de 3, 4 mètres de ce

côté. Le sol est composé de pierres très grosses et d’autres plus

petites semées sans ordre et s’appuyant sur le plateau. La couleur du

calcaire varie du blanc au brun et au gris de rouille. Je découvre des

empreintes de différents bivalves, notamment d’une coquille à côtes

(_griphus_)[292].

D’ici, nous plongeons directement sur El-Esnām, laissant à droite assez

loin, le Dhahara avec les tentes des Touareg. Nous rencontrons des

tombeaux d’un autre ordre et d’une antiquité moins incertaine ; ils

ressemblent en tout à ceux des environs de Djelfa que je visitai en 1857

avec Mac Carthy et le Dr Reboud. Ce sont de petites enceintes en grandes

pierres plates, ouvertes par une des petites extrémités et qui devaient

être autrefois recouvertes par d’autres pierres plates. Ces tombeaux ne

me paraissent pas devoir renfermer un homme étendu, mais bien dans une

position repliée, assis, accroupi ou autrement. La plupart de ces

sépultures ont été fouillées ; nous-mêmes en creusons une et sortons

quelques ossements et un petit morceau de cuivre qui devait faire partie

d’une parure indigène. Les tombeaux de ce genre, de différentes

grandeurs, sont fréquents ; et on les trouve dans différents degrés de

conservation. Ihemma m’assure qu’à Rhat, il y en a et que l’on en

rencontre quelquefois en plein Sahara[293].

En approchant d’El-Esnām, les hautes constructions du plateau, Ihemma me

raconte que, près des piliers immenses, se trouvent des tombeaux en

forme de buttes sur lesquels les femmes des Touareg allaient se coucher

lorsque les Touareg étaient en expédition et où elles obtenaient des

nouvelles. Elles se paraient de leur mieux et allaient se coucher sur le

tombeau ; alors venait « idébni », esprit, sous la forme d’un homme, qui

leur racontait ce qui s’était passé dans l’expédition. Si elles

n’étaient pas bien parées, il les étranglait. Ces révélations ont lieu

en plein jour et on me dit qu’elles sont toujours vérifiées[294]. Les

Touareg, du reste, sont très superstitieux ; ils n’osent pas se

présenter seuls à la tombe d’un de leurs amis de peur qu’il ne revienne.

Dans la soirée, j’ai un exemple de la liberté des relations qu’il y a

entre les Touareg. Ihemma, qui a à peine vingt ans, conseille à Othman

qui en a près de soixante, de ne pas sentir du camphre que je lui

offrais de crainte qu’il ne perdît ses forces sexuelles en lui disant

que Tekiddout prétendait qu’il était l’amant d’une femme qu’il nomma.

Othman assura que ce n’était pas vrai et ne fit aucun reproche à Ihemma

de son observation.

Les Ifoghas, qui écoutent les conseils d’Othman, et lui obéissent en

quelque sorte, sont exaspérés de la conduite des Mérazig[295] qui

devaient apporter leur tribut à Othman ; ils parlent d’aller les

razzier.

La rebazā, cette espèce de violon ou de violoncelle des dames targuies,

forme un point important de la vie de ces gens. Tous les soirs,

j’entends jouer de cet instrument ; hier des Imrhad chantaient. Lorsque

les Touareg se battent entre eux et qu’un parti est mis en déroute, les

vainqueurs crient avec ces cris sauvages qui sont particuliers aux

Touareg : « Hé ! Hé ! Il n’y a donc pas de rebazā ? » Alors il est rare

que les vaincus ne reviennent pas à la charge avec fureur. La crainte du

qu’en-dira-t-on des femmes a une grande influence sur les Touareg.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 201 / 241 题