Je retourne aux tombeaux. En passant, je vois Sid el Bakkay, mais le
trouvant très occupé, je le laisse avec son entourage, Omar el Hadj,
etc., et je continue mon chemin. Je lui laisse des médicaments pour lui
et pour son domestique ; entre autres, de l’aloès enveloppé de papier de
plomb. J’apprends ensuite qu’il a mangé le médicament et son enveloppe.
Je remarque sur le rebord de la hamada, en haut de l’immense cimetière,
des marques très anciennes creusées dans le roc ; ce sont des trous
ronds très régulièrement creusés, en nombre inégal, sur les pierres
plates ; ces trous forment autant de petits réservoirs ou bols dans
lesquels les moutards Touareg s’amusent à pisser, mais qui n’ont pas dû
avoir toujours la même destination. Je remarquai ensuite des tracés de
contours de sandales ou de souliers, plutôt les premières. Si je me
souviens bien, la pointe était dirigée vers la ville, c’est-à-dire vers
l’est et, ces contours de sandales rapprochées, telles que celles d’un
homme debout, et ces petits réservoirs, pourraient bien indiquer la
place où se tenait un homme et celle où il sacrifiait aux mânes des
morts du cimetière.
Je remarque en examinant de plus près les tombes que celles qui sont
indiquées par une pierre à la tête et une aux pieds du mort, quelque
grandes et pointues que soient ces pierres, sont toutes musulmanes ; en
les regardant bien, je découvre quelques fragments d’inscriptions arabes
indiquant les noms des principaux personnages, nous remarquons ceux de
femmes maraboutes, et celui d’un Es Soūqi, ancêtre de Si ’Othman. Les
grandes tombes carrées et celles qui sont arrondies surtout doivent
seules avoir une antiquité antérieure à l’Islam.
En sortant de cet amas de tombes, nous arrivons, toujours dans la
dépression où la ville est bâtie et où se trouvent aussi les cimetières,
à un endroit où le sol se compose d’une pâte cristalline légère de
plâtre[291]. C’est là un des endroits où on l’exploite, c’est-à-dire où
l’on en extrait. Cette roche est identique à celle qui se retrouve
partout dans l’Oued Righ, et principalement au puits d’El Hachchāna près
de Chegga du Sud.
Nous montons la hamada qui ne domine Ghadāmès que de 3, 4 mètres de ce
côté. Le sol est composé de pierres très grosses et d’autres plus
petites semées sans ordre et s’appuyant sur le plateau. La couleur du
calcaire varie du blanc au brun et au gris de rouille. Je découvre des
empreintes de différents bivalves, notamment d’une coquille à côtes
(_griphus_)[292].
D’ici, nous plongeons directement sur El-Esnām, laissant à droite assez
loin, le Dhahara avec les tentes des Touareg. Nous rencontrons des
tombeaux d’un autre ordre et d’une antiquité moins incertaine ; ils
ressemblent en tout à ceux des environs de Djelfa que je visitai en 1857
avec Mac Carthy et le Dr Reboud. Ce sont de petites enceintes en grandes
pierres plates, ouvertes par une des petites extrémités et qui devaient
être autrefois recouvertes par d’autres pierres plates. Ces tombeaux ne
me paraissent pas devoir renfermer un homme étendu, mais bien dans une
position repliée, assis, accroupi ou autrement. La plupart de ces
sépultures ont été fouillées ; nous-mêmes en creusons une et sortons
quelques ossements et un petit morceau de cuivre qui devait faire partie
d’une parure indigène. Les tombeaux de ce genre, de différentes
grandeurs, sont fréquents ; et on les trouve dans différents degrés de
conservation. Ihemma m’assure qu’à Rhat, il y en a et que l’on en
rencontre quelquefois en plein Sahara[293].
En approchant d’El-Esnām, les hautes constructions du plateau, Ihemma me
raconte que, près des piliers immenses, se trouvent des tombeaux en
forme de buttes sur lesquels les femmes des Touareg allaient se coucher
lorsque les Touareg étaient en expédition et où elles obtenaient des
nouvelles. Elles se paraient de leur mieux et allaient se coucher sur le
tombeau ; alors venait « idébni », esprit, sous la forme d’un homme, qui
leur racontait ce qui s’était passé dans l’expédition. Si elles
n’étaient pas bien parées, il les étranglait. Ces révélations ont lieu
en plein jour et on me dit qu’elles sont toujours vérifiées[294]. Les
Touareg, du reste, sont très superstitieux ; ils n’osent pas se
présenter seuls à la tombe d’un de leurs amis de peur qu’il ne revienne.
Dans la soirée, j’ai un exemple de la liberté des relations qu’il y a
entre les Touareg. Ihemma, qui a à peine vingt ans, conseille à Othman
qui en a près de soixante, de ne pas sentir du camphre que je lui
offrais de crainte qu’il ne perdît ses forces sexuelles en lui disant
que Tekiddout prétendait qu’il était l’amant d’une femme qu’il nomma.
Othman assura que ce n’était pas vrai et ne fit aucun reproche à Ihemma
de son observation.
Les Ifoghas, qui écoutent les conseils d’Othman, et lui obéissent en
quelque sorte, sont exaspérés de la conduite des Mérazig[295] qui
devaient apporter leur tribut à Othman ; ils parlent d’aller les
razzier.
La rebazā, cette espèce de violon ou de violoncelle des dames targuies,
forme un point important de la vie de ces gens. Tous les soirs,
j’entends jouer de cet instrument ; hier des Imrhad chantaient. Lorsque
les Touareg se battent entre eux et qu’un parti est mis en déroute, les
vainqueurs crient avec ces cris sauvages qui sont particuliers aux
Touareg : « Hé ! Hé ! Il n’y a donc pas de rebazā ? » Alors il est rare
que les vaincus ne reviennent pas à la charge avec fureur. La crainte du
qu’en-dira-t-on des femmes a une grande influence sur les Touareg.