Je vais faire une longue promenade ce matin. Je m’enquiers d’abord de la
santé de Sid el Bakkay auquel j’enverrai des médicaments ce soir. De là,
je me rends aux tentes des Targuiāt ; j’en trouve une couchée, malade
d’un anévrisme (cette affection serait-elle commune chez les Touareg ?)
et ayant des hémorragies par le nez. De là, je me rends à la zériba de
Tekiddout, j’y trouve le moutard malade, qui va un peu mieux, avec son
père Kel es Soūki[289] qui a été à Alger ; mais les dames sont absentes
et je n’ai pas ce que je désirais le plus. J’examine leur intérieur ; il
y a une natte assez proprement arrangée dans un coin et formant chambre,
où l’on doit être à peu près chez soi. Je vois là la rebaza que la
célèbre courtisane sait si bien manier. Le corps du violon et l’archet
sont couverts d’inscriptions tefinag qui viennent de la main de ses
auditeurs. Un certain nombre de vases, en gourdes et en nattes, complète
l’ameublement ; la cuisine est dans un coin à l’extérieur et elle est
garantie par un mur.
Là commence le cimetière des Beni Ouazit. C’est quelque chose
d’effrayant que l’immense espace couvert des tombeaux de cette moitié de
la population de la ville. Il y en a de tous les âges, depuis la période
païenne jusqu’à nos jours. Les plus récents sont indiqués par deux
pierres droites peu élevées, situées à la tête et aux pieds du mort.
L’espace qui sépare ces pierres est limité par une petite ligne de gros
cailloux de chaque côté du corps, les deux lignes sont très resserrées.
Puis viennent des tombeaux plus anciens ; les pierres à la tête et aux
pieds deviennent très grandes, elles atteignent, en certains endroits,
hauteur d’homme. J’ai cherché en vain sur leur surface des signes ou des
dessins : je n’y ai rien trouvé ; ces tombeaux datent, selon la
tradition, d’avant l’islamisme. Puis viennent enfin les plus anciennes
sépultures, beaucoup plus vastes que les précédentes ; elles affectent
des formes ovales, rondes ou carrées (quadrilatères allongés) ; on n’y
remarque plus des pierres droites, mais des enceintes très bien
déterminées et des fondations solides et soignées. Quelques-uns de ces
tombeaux ronds sont indiqués par une bosse de terrain avec des débris de
constructions et forment ainsi des tumulus[290]. Les tombeaux portent le
cachet d’une haute antiquité et sont très intéressants ; je reviendrai
les étudier. Ils m’ont vivement rappelé les petites enceintes que Mac-
Carthy et moi avons rencontrées en 1857 sur la route de Taguin à Boghar.
Mais ces dernières n’avaient pas l’air aussi soigné que celles de
Ghadāmès.
Nous traversons les routes de Tripoli et des endroits entourés de murs
en démolition qui indiquent la place d’anciens jardins, aujourd’hui tout
à fait détruits et abandonnés. Nous laissons à droite El Bir,
construction de pierre assez remarquable, et entrons dans la _ghaba_. Je
remarque un amandier. Nous rentrons en ville après avoir traversé une
partie des rues qui m’étaient inconnues et où je rencontre des
chapiteaux de colonnes et des colonnes carrées, des pierres plates,
etc., toutes de constructions et de travail anciens.
Māla, ma gentille amie targuie, m’apporte de l’écriture tefinagh et me
l’explique avec Ihemma. J’envoie à Moussa, frère de Kelāla, un des
jeunes champions les plus puissants d’Ikhenoukhen, un cadeau consistant
en un haouli de fabrique, rouge, pour femme (acheté d’Othman) et un haïk
de fabrique, blanc, pour homme.