24 août.

Dans la matinée, je suis encore obligé de me fâcher « tout rouge »

contre mes domestiques.

Je reçois la visite de quelques Touareg. Dans la soirée, je vais voir

Ikhenoukhen. Il sort de sa tente seul et vient nous rejoindre dans la

dépression où il campe, à part de toute oreille indiscrète, et nous nous

asseyons. Il me salue, cette fois comme une vieille connaissance, et

commence, en bon Targui, par des questions de politesse. « Comment

allez-vous ? Comment trouvez-vous le temps ? Supportez-vous bien cette

chaleur ? Êtes-vous rétabli de votre voyage dans l’Erg ? C’est là que

nous voyions du merveilleux lorsque nous allions sur nos méhara piller

les Chaanba et les Souâfa, etc. » Puis, après avoir rendu ces

politesses, je commençai à parler ; Si ’Othman traduisait mes paroles en

Temāhaght[262].

Je dis à Ikhenoukhen que le sultan d’Alger qui lui avait envoyé Si

Ismail[263] était rentré en France, mais que son successeur, qui était

mû par les mêmes idées, m’avait envoyé à lui comme gage de son amitié et

de son grand désir de lier des relations amicales avec les chefs touareg

et en particulier lui Ikhenoukhen. Je lui expliquai nos intentions de

commerce avec le Soudan, et notre désir de le voir l’intermédiaire entre

nous et les noirs. Je l’assurai que tous les Touareg qui viendraient

chez nous seraient reçus avec honneur et empressement ; qu’on les

traiterait selon leur rang et qu’on leur ferait de beaux cadeaux ; que,

si lui-même Ikhenoukhen voulait se décider à faire le voyage d’Alger, il

pouvait compter sur toute la sincérité, tous les égards et toutes les

marques d’amitié qu’il pourrait désirer.

Ikhenoukhen me répondit qu’il était devenu vieux et qu’il ne pouvait

s’absenter du milieu des siens, qu’il avait déjà tant de peines à les

tenir d’accord et à apaiser leurs querelles naissantes, qu’il ne pouvait

pas penser à s’éloigner d’eux. Puis, passant à un autre sujet, il causa

pendant quelque temps à Othman en temahaght et je les vis rire ensemble.

Ils ne voulurent pas me dire de quoi il s’agissait ; mais, plus tard, je

le sus par Othman et j’en parlerai à l’occasion.

Se retournant vers moi, il me fit la question insidieuse : « Pourquoi

les Anglais sont-ils bien reçus partout et pourquoi les Français, quand

ils envoient même leurs domestiques, sont-ils en butte à toutes sortes

de difficultés et toujours mal reçus ? » Je lui répondis : « Cette

demande m’étonne, car j’aurais cru que vous saviez cette raison mieux

que moi-même. Mais je vais vous l’expliquer brièvement. Vous ne

connaissez les Anglais que comme marchands et voyageurs riches et

prodigues ; vous ne les avez donc rencontrés que vous offrant des

profits et des gains considérables ; il est naturel que l’accueil qu’on

leur fait soit bon. Mais nous, Dieu nous a mis maîtres d’Alger, nous

avons été sans cesse forcés de combattre, toujours malgré nous, et ce

que vous savez de nous, la connaissance que vous avez de notre

administration et de nos vues, vous l’avez reçue à travers une digue

d’ennemis. Sans vous parler du chérif, la digue ennemie nous l’avons au

milieu de nous, ce sont les Chaanba, ce sont les Souāfa, les Beni-Mezab

et enfin tous ceux qui sont nos voisins. Moi-même, à El-Goléa, j’ai été

menacé de la mort par des Chaanba qui avaient été faire leur soumission

à Alger. Je crains plus les Chaanba que les Iboguelan[264]. »

Ikhenoukhen approuva énergiquement mon avis par un « hakk »

significatif. Il me dit que c’était précisément là la différence, mais

que pour lui il n’ouvrait pas son oreille à ces mauvais bruits, et qu’il

s’était fait une ligne de conduite, dans toute sa vie, de ne faire que

le bien, de ne jamais léser le faible et de redresser les torts ; que,

puisque j’étais venu à lui, il me mènerait partout où je voudrais dans

l’étendue de son commandement.

Pour persuader encore plus le chef de notre « non-ogrerie », je lui fis

la remarque que le sultan de Constantinople, celui du Caire, celui de

Tripoli, de Tunis et de Fez étaient nos amis, comme aussi celui des

Anglais, qu’ils avaient la plupart des officiers et des industriels

français chez eux, et que nous étions sur le meilleur pied ; que si

réellement nous étions si mauvais, ces hommes puissants et éclairés ne

manqueraient pas de se tenir éloignés de nous. Ikhenoukhen fit alors une

allusion aux événements de Syrie qui me désappointa ; il me donna la

nouvelle d’une intervention anglaise et française, mais je lui objectai

que je n’avais pas de nouvelles aussi neuves. Il mentionna aussi

l’entreprise du canal de Suez dont il ne comprenait pas le but. Je le

lui expliquai en particulier au point de vue du pèlerinage de la Mekke

et lui dis que le chef de l’entreprise était un Français et l’ami intime

de mon père.

Passant à mon voyage, je dis à Ikhenoukhen que mon but était de voir le

marché de Rhat et de revenir par In-Salah. Rhat, me répondit-il, c’est

très facile, mais In-Salah, je ne peux pas mentir, ma puissance ne

s’étend pas jusque-là ; les gens du pays même ne sont pas mes amis.

Mais, ajouta-t-il : « Voilà le sultan d’In-Salah », et il me montra Si

’Othman. Othman se défendit de toutes ses forces, mais Ikhenoukhen

revint au moins trente fois à la charge pour me faire comprendre que

c’était lui qui pouvait me mener à In-Salah. Othman tint ferme.

En terminant, Ikhenoukhen me dit qu’il voudrait bien me voir recevoir de

Tripoli un firman qui recommanderait qu’on me traitât bien et que le

pacha y fît la remarque que ce qui serait fait pour moi serait fait pour

lui. Je dis au chef targui : « Bien, je vais demander ce firman, mais je

dois te dire, en toute franchise, notre amour-propre est blessé de voir

que tu nous aimes pour un autre et non pas pour nous-mêmes ».

Ikhenoukhen, prenant quelques pierres et les lançant négligemment de

côté, dit : « Les Turcs, voilà le cas que nous en faisons, nous savons

que ce sont vos esclaves ; partout où vient un conseil de vous, c’est

lui qui gouverne réellement le pays et le gouvernement turc ne peut plus

rien d’arbitraire ; nous autres, nous n’avons pas besoin du firman, mais

nous serons bien aises de le montrer à d’autres. »

Je terminai en priant Ikhenoukhen de consentir à échanger un traité

d’amitié. Il me répondit que cela ne pressait pas et que nous nous

retrouverions encore souvent. Puis, je lui fis dire par Othman que je

n’avais pas apporté de présents en nature, craignant de ne pas tomber

sur ce qui lui plairait, mais que je lui destinais 100 douros et une

bague, avec une pierre précieuse, que je lui laissais en souvenir. Il

répondit que le profit n’était rien pour lui et qu’il agissait ainsi

envers moi parce qu’il le trouvait bon (je compris plus tard que la

somme offerte lui paraissait peut-être un peu faible[265] en comparaison

des présents anglais), que du reste rien ne pressait et que ce que je

remettrais à Othman lui parviendrait. Là-dessus, nous nous saluâmes

amicalement et nous revînmes chacun de notre côté.

Dans la nuit, je prends des renseignements sur les exactions du kaïd Ali

Bey[266] et de son cousin le khalifa.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 181 / 241 题