Dans la matinée, je suis encore obligé de me fâcher « tout rouge »
contre mes domestiques.
Je reçois la visite de quelques Touareg. Dans la soirée, je vais voir
Ikhenoukhen. Il sort de sa tente seul et vient nous rejoindre dans la
dépression où il campe, à part de toute oreille indiscrète, et nous nous
asseyons. Il me salue, cette fois comme une vieille connaissance, et
commence, en bon Targui, par des questions de politesse. « Comment
allez-vous ? Comment trouvez-vous le temps ? Supportez-vous bien cette
chaleur ? Êtes-vous rétabli de votre voyage dans l’Erg ? C’est là que
nous voyions du merveilleux lorsque nous allions sur nos méhara piller
les Chaanba et les Souâfa, etc. » Puis, après avoir rendu ces
politesses, je commençai à parler ; Si ’Othman traduisait mes paroles en
Temāhaght[262].
Je dis à Ikhenoukhen que le sultan d’Alger qui lui avait envoyé Si
Ismail[263] était rentré en France, mais que son successeur, qui était
mû par les mêmes idées, m’avait envoyé à lui comme gage de son amitié et
de son grand désir de lier des relations amicales avec les chefs touareg
et en particulier lui Ikhenoukhen. Je lui expliquai nos intentions de
commerce avec le Soudan, et notre désir de le voir l’intermédiaire entre
nous et les noirs. Je l’assurai que tous les Touareg qui viendraient
chez nous seraient reçus avec honneur et empressement ; qu’on les
traiterait selon leur rang et qu’on leur ferait de beaux cadeaux ; que,
si lui-même Ikhenoukhen voulait se décider à faire le voyage d’Alger, il
pouvait compter sur toute la sincérité, tous les égards et toutes les
marques d’amitié qu’il pourrait désirer.
Ikhenoukhen me répondit qu’il était devenu vieux et qu’il ne pouvait
s’absenter du milieu des siens, qu’il avait déjà tant de peines à les
tenir d’accord et à apaiser leurs querelles naissantes, qu’il ne pouvait
pas penser à s’éloigner d’eux. Puis, passant à un autre sujet, il causa
pendant quelque temps à Othman en temahaght et je les vis rire ensemble.
Ils ne voulurent pas me dire de quoi il s’agissait ; mais, plus tard, je
le sus par Othman et j’en parlerai à l’occasion.
Se retournant vers moi, il me fit la question insidieuse : « Pourquoi
les Anglais sont-ils bien reçus partout et pourquoi les Français, quand
ils envoient même leurs domestiques, sont-ils en butte à toutes sortes
de difficultés et toujours mal reçus ? » Je lui répondis : « Cette
demande m’étonne, car j’aurais cru que vous saviez cette raison mieux
que moi-même. Mais je vais vous l’expliquer brièvement. Vous ne
connaissez les Anglais que comme marchands et voyageurs riches et
prodigues ; vous ne les avez donc rencontrés que vous offrant des
profits et des gains considérables ; il est naturel que l’accueil qu’on
leur fait soit bon. Mais nous, Dieu nous a mis maîtres d’Alger, nous
avons été sans cesse forcés de combattre, toujours malgré nous, et ce
que vous savez de nous, la connaissance que vous avez de notre
administration et de nos vues, vous l’avez reçue à travers une digue
d’ennemis. Sans vous parler du chérif, la digue ennemie nous l’avons au
milieu de nous, ce sont les Chaanba, ce sont les Souāfa, les Beni-Mezab
et enfin tous ceux qui sont nos voisins. Moi-même, à El-Goléa, j’ai été
menacé de la mort par des Chaanba qui avaient été faire leur soumission
à Alger. Je crains plus les Chaanba que les Iboguelan[264]. »
Ikhenoukhen approuva énergiquement mon avis par un « hakk »
significatif. Il me dit que c’était précisément là la différence, mais
que pour lui il n’ouvrait pas son oreille à ces mauvais bruits, et qu’il
s’était fait une ligne de conduite, dans toute sa vie, de ne faire que
le bien, de ne jamais léser le faible et de redresser les torts ; que,
puisque j’étais venu à lui, il me mènerait partout où je voudrais dans
l’étendue de son commandement.
Pour persuader encore plus le chef de notre « non-ogrerie », je lui fis
la remarque que le sultan de Constantinople, celui du Caire, celui de
Tripoli, de Tunis et de Fez étaient nos amis, comme aussi celui des
Anglais, qu’ils avaient la plupart des officiers et des industriels
français chez eux, et que nous étions sur le meilleur pied ; que si
réellement nous étions si mauvais, ces hommes puissants et éclairés ne
manqueraient pas de se tenir éloignés de nous. Ikhenoukhen fit alors une
allusion aux événements de Syrie qui me désappointa ; il me donna la
nouvelle d’une intervention anglaise et française, mais je lui objectai
que je n’avais pas de nouvelles aussi neuves. Il mentionna aussi
l’entreprise du canal de Suez dont il ne comprenait pas le but. Je le
lui expliquai en particulier au point de vue du pèlerinage de la Mekke
et lui dis que le chef de l’entreprise était un Français et l’ami intime
de mon père.
Passant à mon voyage, je dis à Ikhenoukhen que mon but était de voir le
marché de Rhat et de revenir par In-Salah. Rhat, me répondit-il, c’est
très facile, mais In-Salah, je ne peux pas mentir, ma puissance ne
s’étend pas jusque-là ; les gens du pays même ne sont pas mes amis.
Mais, ajouta-t-il : « Voilà le sultan d’In-Salah », et il me montra Si
’Othman. Othman se défendit de toutes ses forces, mais Ikhenoukhen
revint au moins trente fois à la charge pour me faire comprendre que
c’était lui qui pouvait me mener à In-Salah. Othman tint ferme.
En terminant, Ikhenoukhen me dit qu’il voudrait bien me voir recevoir de
Tripoli un firman qui recommanderait qu’on me traitât bien et que le
pacha y fît la remarque que ce qui serait fait pour moi serait fait pour
lui. Je dis au chef targui : « Bien, je vais demander ce firman, mais je
dois te dire, en toute franchise, notre amour-propre est blessé de voir
que tu nous aimes pour un autre et non pas pour nous-mêmes ».
Ikhenoukhen, prenant quelques pierres et les lançant négligemment de
côté, dit : « Les Turcs, voilà le cas que nous en faisons, nous savons
que ce sont vos esclaves ; partout où vient un conseil de vous, c’est
lui qui gouverne réellement le pays et le gouvernement turc ne peut plus
rien d’arbitraire ; nous autres, nous n’avons pas besoin du firman, mais
nous serons bien aises de le montrer à d’autres. »
Je terminai en priant Ikhenoukhen de consentir à échanger un traité
d’amitié. Il me répondit que cela ne pressait pas et que nous nous
retrouverions encore souvent. Puis, je lui fis dire par Othman que je
n’avais pas apporté de présents en nature, craignant de ne pas tomber
sur ce qui lui plairait, mais que je lui destinais 100 douros et une
bague, avec une pierre précieuse, que je lui laissais en souvenir. Il
répondit que le profit n’était rien pour lui et qu’il agissait ainsi
envers moi parce qu’il le trouvait bon (je compris plus tard que la
somme offerte lui paraissait peut-être un peu faible[265] en comparaison
des présents anglais), que du reste rien ne pressait et que ce que je
remettrais à Othman lui parviendrait. Là-dessus, nous nous saluâmes
amicalement et nous revînmes chacun de notre côté.
Dans la nuit, je prends des renseignements sur les exactions du kaïd Ali
Bey[266] et de son cousin le khalifa.