De bon matin, un Targui m’amène un enfant parent de Si ’Othman, qui est
affecté d’un œdème très avancé provenant d’un anévrisme du cœur. Cet
enfant, âgé de 12 ans, fait mal à voir ; outre sa maladie qui l’a rendu
presque impotent, et qui a répandu une couleur jaune uniforme sur ses
chairs molles, il a eu encore dernièrement la petite vérole, qui a
laissé sur lui des traces profondes. Je déclare après l’examen que,
lorsque Si ’Othman viendra, je lui dirai mon avis sur la maladie. Je
crains toujours que les gens ignorants ne pensent que j’ai le remède de
telle ou telle maladie et que je ne veux pas la guérir.
Quelque temps après, je reçois la visite bienvenue de trois dames
targuies, l’une d’elles est jeune, assez grande et d’une blancheur
rare ; elle est de plus très bien peignée. Sa coiffure est, sur le
devant, identique à nos bandeaux plats d’Europe, mais ces derniers se
terminent derrière les oreilles par deux nattes courtes et épaisses. Les
ornements de ces Targuiāt sont sobres ; la belle porte trois légers
bracelets à chaque bras ; le tout est de bon goût et serait bien vu en
Europe. Ainsi ce ne sont plus les ornements grossiers des Arabes.
La conversation roule sur très peu de choses parce que ces dames me font
la malice de prétendre ne pas comprendre l’arabe, de sorte que je suis à
m’éreinter à chercher de rares expressions dans le cinquième volume du
Dr Barth. — Elles partent d’un éclat de rire formidable quand je
parviens à leur désigner « ulhi »[256] et « teraouen »[257] comme étant
le siège primitif de la maladie du jeune Targui qui est le frère de
l’une d’elles. Lorsque nous étions ainsi aux prises, arrive Si’Othman
qui, en voyant les Targuiāt, s’écrie : « Bism Illah er Rahman er
Rahim », expression que les Touareg emploient lorsqu’ils sont affectés
d’une surprise pénible. Nous parlons de nos affaires et, pendant ce
temps, les Targuiāt veulent s’en aller ; l’une d’elles retrouve son
arabe pour me demander du tabac. Je leur dis que je n’en ai pas, mais
que, si elles veulent bien revenir, j’espère être plus riche.
Aujourd’hui, on vend au marché tous les moutons qui sont arrivés hier.
Le cheikh Ali me dit qu’on en vend quelquefois 300 en un seul jour. Les
occasions sont si rares que l’on fait ses provisions. Le même homme me
raconte qu’à la dernière vente il acheta trois moutons, que cinq jours
après il en vendit deux, et qu’il eut le troisième pour profit de sa
spéculation. J’achète un mouton, hier j’en avais acheté un autre
engraissé en ville. Les moutons se vendent, comme du reste tout ce qui
passe sur le marché, par l’entremise de « dellāl », crieurs, et tout est
cédé à l’enchère. Les principaux marchands, et en général tous ceux qui
ont besoin de quelques-uns des articles en vente, se tiennent assis
autour du marché ; et les crieurs passent en exposant la marchandise et
en indiquant le dernier prix offert.
J’apprends qu’autrefois, les Ouled Hamed d’El-Ouad prélevaient un petit
tribut, « ghefara », sur les marchands de Ghadāmès qui passaient par le
Souf se rendant à Tunis ; depuis l’occupation française, cela n’a plus
lieu.
Autrefois, la route de Ghadāmès à Gabès était très fréquentée,
maintenant personne ne fait plus ce voyage de crainte des Ourghemma. Je
vois plusieurs Ghadāmsia qui ont fait chacun une demi-douzaine de fois
cette route.
Les nouvelles d’Ikhenoukhen sont qu’il est arrivé à Māsīn avec ses
chameaux altérés (les puits de cette région sont presque tous à sec
cette année). A Māsīn, ils ont trouvé le puisard contenant très peu
d’eau (le mot Māsīn ne signifie pas autre chose) ; il faut qu’il
séjourne là jusqu’à ce que les chameaux aient bu pour pouvoir franchir
les dernières étapes jusqu’à Ghadāmès. Le puits d’Inguelzām[258] est
aussi tari.
Toujours des difficultés pour trouver des légumes et des fruits. Santé
parfaite.