Je vais me promener dans la ville. Il y a près d’ici, je crois dans le
quartier d’El Aouina[252], un petit marché où l’on vend des liqueurs ;
il est remarquable aussi sous un autre point de vue. D’un côté il est
bordé d’arcades, et je remarque un tronçon de colonne qui me paraît être
évidemment romain. Du côté opposé coule sous terre une petite rigole
auprès de laquelle est un abreuvoir et un lavoir. Plusieurs petites
auges carrées, en pierres de différentes grandeurs, sont encore ici en
souvenir de l’ancienne Ghadāmès. Mais j’étudierai tout cela
systématiquement un peu plus tard.
Je rends une visite au moudir et je le trouve très bien. Cependant,
j’apprends plus tard qu’il a eu une violente dispute avec sa femme
turque à la suite de laquelle celle-ci a demandé du poison pour le tuer.
De là rupture, et la femme répudiée s’en est allée à Dérdj. Le fils du
moudir qui est à Sinaoun est parti pour Tripoli aussitôt qu’il a appris
cette nouvelle. De sorte que le moudir est d’une humeur de chien pour
tout le monde. Je donne de l’opium au moudir, qui est dérangé à état
permanent. Il m’envoie le soir une excellente pastèque.
Il est curieux de voir les Ghadāmsia savoir presque tous le haoussa ;
rarement ils parlent à leurs esclaves dans une autre langue. Les enfants
blancs et les esclaves apprennent d’abord le ghadāmsia[253], et ce n’est
que plus tard qu’ils se mettent à l’arabe.
On a toutes les peines du monde à se procurer ici des légumes, des
melons et de la viande. Tout est pris d’avance : les acheteurs vont
chercher les fruitiers jusque dans leur ghaba, et le peu qui arrive au
marché est de suite accaparé. Quant à de la viande, depuis que je suis
ici, les Arabes n’ont pas apporté de moutons, il se passe quelquefois
quinze jours sans qu’il en vienne. On est réduit aux poules, pigeons et
à quelques chevreaux.
Le soir, je fais porter mon lit sur la terrasse et j’y dors en compagnie
de mon fusil chargé à balles. J’ai la distraction de voir les ombres de
mes voisines, blanches et noires, se promener sur les terrasses
d’alentour et d’entendre leur caquet à voix basse.