12 août.

Ce matin, de bonne heure, je suis encore dans mon lit, lorsque vient me

trouver un des petits négroturcs frisés du moudir, armé d’un sac en

toile et d’un billet très aimable, mais très inintelligible. Le petit

négroturc est plus clair et m’exprime que son noble maître désire une

bouteille d’araki. Or, en fait de liqueurs, je possède une bouteille

entamée d’absinthe, et une d’eau de noix. Je remets au petit l’eau de

noix et on l’emporte avec de grandes précautions.

Je vais ensuite chez le moudir pour lui parler de la maison que je dois

habiter et que je veux louer ; il me retient à déjeuner. Je vois la

maison qu’on m’a destinée ; elle ne peut pas me convenir ; on m’en

montre une seconde, qui est moins mal et que je prends.

Le moudir me retient à dîner et j’accepte, quoique je commence à avoir

assez de sa société et de ses repas. Mais, pendant l’après-midi, je vois

revenir le négroturc qui, après bien des caresses, me montre une

damejeanne qu’il a apportée et que son maître voudrait avoir remplie

d’araki, contre remboursement bien entendu. Ceci me paraît trop fort, et

je renvoie le bonhomme avec le « non » le plus formel et le plus

véridique. Je fais suivre Ahmed, qui va dire au moudir, qu’étant

indisposé, je ne viendrai pas dîner chez lui. Le moudir cependant

prétexte qu’il s’est mis en frais et qu’il faut que je fasse honneur à

son repas.

A l’heure dite, je ne me rends à son habitation que lorsqu’on vient me

chercher. Je trouve tout le monde en prières de l’air le plus contrit du

monde. On sert plusieurs plats, parmi lesquels une poule pour cinq

personnes ; le moudir s’excuse sur ce « qu’il n’a pas pu trouver de

viande en ville ». J’avais vu un mouton et plusieurs chèvres dans les

rues. Le stupide homme me demande : « Y a-t-il de la viande dans votre

pays ? — Oui, nous autres Français, nous en mangeons deux fois par jour.

— En France ou bien en Alger ? — En France, à Alger et même à

Ghadāmès. » Notez qu’au déjeuner nous n’avions eu que des légumes. Je

n’ai lâché mot que de force à dîner, et, sans attendre le café, je suis

revenu chez moi. Or le moudir avait dit qu’il se chargeait de mon dîner

et de celui de mes gens. On apporte en effet ce dernier, et il se

compose de deux assiettes, l’une contenant un peu de légumes qui ne

dépassent pas le fond de l’assiette, l’autre contient la même quantité

de vermicelle. Enfin quelques onces de pain. Je fais renvoyer le tout

chez le donateur. Ahmed et Brahim dans les rues sombres et couvertes de

Ghadāmès manquent l’un de renverser une femme, l’autre de se casser la

tête.

Je vois deux fois Othman ; bonnes nouvelles de chez les Touareg. Il

trouve le moudir ce que j’ai dit. Le moudir a des soldats sous ses

ordres. Ce sont des Djebaliya, depuis l’âge le plus jeune jusqu’aux

vieillards à barbe blanche. Ils ont pour se vêtir un _haouli_, de sorte

qu’ils laissent leurs poitrines, y compris les tétons, nues, ce qui, je

n’ai pas besoin de le dire, serait plus gracieux chez une belle femme

que chez ces squelettes affamés.

C’est la nuit que les femmes des Ghadamsya sortent pour aller à la

fontaine et à leurs affaires. Celles que j’ai vues sur les toits

portaient un haïk bleu tourné comme chez les femmes des Beni-Mezab. J’ai

vu dans les rues d’autres femmes sans voiles et portant un diadème de

cuivre doré : ce sont ce qu’on appelle ici des ’Atriya, c’est-à-dire de

la caste mélangée de sang noir. Ce sont les mulâtresses.

Les maisons de Ghadāmès sont hautes, ayant quelquefois un rez-de-

chaussée et deux ou même trois étages[248] ; les murs, bâtis en briques

de terre crue, sont blanchis à la chaux. L’architecture ressemble à

celle des Beni-Mezab. Les rues sont couvertes et fort obscures en plein

jour, à plus forte raison de nuit. La ville et les plantations sont

entourées de murailles et l’on reconnaît en certains endroits que ces

murailles ont été détruites deux fois avant celles qui existent

aujourd’hui.

La ville possède un citronnier ; il y a maintenant des pastèques en

quantité, mais elles sont dures ; les melons sont aussi en grand

nombre ; ce sont les meilleurs que j’aie trouvés dans le Sahara. Il y a

des citrouilles, _gauráa_, tomates, etc. Les dattes de la petite espèce

noire sont mûres, mais on ne les a pas encore cueillies.

La ville est remplie de Touareg. Il paraît qu’ils m’ont tous très bien

vu, d’après les discours d’introduction qu’a faits Othman. Ceux qui sont

venus hier me voir dans la Ghaba avaient demandé à Othman : « Pouvons-

nous venir le saluer ? »

Le moudir fait donner la bastonnade devant moi à un nègre colossal qui

avait commis le crime d’aller voir deux fois cette année une négresse

dans une maison particulière.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 167 / 241 题