Ce matin, de bonne heure, je suis encore dans mon lit, lorsque vient me
trouver un des petits négroturcs frisés du moudir, armé d’un sac en
toile et d’un billet très aimable, mais très inintelligible. Le petit
négroturc est plus clair et m’exprime que son noble maître désire une
bouteille d’araki. Or, en fait de liqueurs, je possède une bouteille
entamée d’absinthe, et une d’eau de noix. Je remets au petit l’eau de
noix et on l’emporte avec de grandes précautions.
Je vais ensuite chez le moudir pour lui parler de la maison que je dois
habiter et que je veux louer ; il me retient à déjeuner. Je vois la
maison qu’on m’a destinée ; elle ne peut pas me convenir ; on m’en
montre une seconde, qui est moins mal et que je prends.
Le moudir me retient à dîner et j’accepte, quoique je commence à avoir
assez de sa société et de ses repas. Mais, pendant l’après-midi, je vois
revenir le négroturc qui, après bien des caresses, me montre une
damejeanne qu’il a apportée et que son maître voudrait avoir remplie
d’araki, contre remboursement bien entendu. Ceci me paraît trop fort, et
je renvoie le bonhomme avec le « non » le plus formel et le plus
véridique. Je fais suivre Ahmed, qui va dire au moudir, qu’étant
indisposé, je ne viendrai pas dîner chez lui. Le moudir cependant
prétexte qu’il s’est mis en frais et qu’il faut que je fasse honneur à
son repas.
A l’heure dite, je ne me rends à son habitation que lorsqu’on vient me
chercher. Je trouve tout le monde en prières de l’air le plus contrit du
monde. On sert plusieurs plats, parmi lesquels une poule pour cinq
personnes ; le moudir s’excuse sur ce « qu’il n’a pas pu trouver de
viande en ville ». J’avais vu un mouton et plusieurs chèvres dans les
rues. Le stupide homme me demande : « Y a-t-il de la viande dans votre
pays ? — Oui, nous autres Français, nous en mangeons deux fois par jour.
— En France ou bien en Alger ? — En France, à Alger et même à
Ghadāmès. » Notez qu’au déjeuner nous n’avions eu que des légumes. Je
n’ai lâché mot que de force à dîner, et, sans attendre le café, je suis
revenu chez moi. Or le moudir avait dit qu’il se chargeait de mon dîner
et de celui de mes gens. On apporte en effet ce dernier, et il se
compose de deux assiettes, l’une contenant un peu de légumes qui ne
dépassent pas le fond de l’assiette, l’autre contient la même quantité
de vermicelle. Enfin quelques onces de pain. Je fais renvoyer le tout
chez le donateur. Ahmed et Brahim dans les rues sombres et couvertes de
Ghadāmès manquent l’un de renverser une femme, l’autre de se casser la
tête.
Je vois deux fois Othman ; bonnes nouvelles de chez les Touareg. Il
trouve le moudir ce que j’ai dit. Le moudir a des soldats sous ses
ordres. Ce sont des Djebaliya, depuis l’âge le plus jeune jusqu’aux
vieillards à barbe blanche. Ils ont pour se vêtir un _haouli_, de sorte
qu’ils laissent leurs poitrines, y compris les tétons, nues, ce qui, je
n’ai pas besoin de le dire, serait plus gracieux chez une belle femme
que chez ces squelettes affamés.
C’est la nuit que les femmes des Ghadamsya sortent pour aller à la
fontaine et à leurs affaires. Celles que j’ai vues sur les toits
portaient un haïk bleu tourné comme chez les femmes des Beni-Mezab. J’ai
vu dans les rues d’autres femmes sans voiles et portant un diadème de
cuivre doré : ce sont ce qu’on appelle ici des ’Atriya, c’est-à-dire de
la caste mélangée de sang noir. Ce sont les mulâtresses.
Les maisons de Ghadāmès sont hautes, ayant quelquefois un rez-de-
chaussée et deux ou même trois étages[248] ; les murs, bâtis en briques
de terre crue, sont blanchis à la chaux. L’architecture ressemble à
celle des Beni-Mezab. Les rues sont couvertes et fort obscures en plein
jour, à plus forte raison de nuit. La ville et les plantations sont
entourées de murailles et l’on reconnaît en certains endroits que ces
murailles ont été détruites deux fois avant celles qui existent
aujourd’hui.
La ville possède un citronnier ; il y a maintenant des pastèques en
quantité, mais elles sont dures ; les melons sont aussi en grand
nombre ; ce sont les meilleurs que j’aie trouvés dans le Sahara. Il y a
des citrouilles, _gauráa_, tomates, etc. Les dattes de la petite espèce
noire sont mûres, mais on ne les a pas encore cueillies.
La ville est remplie de Touareg. Il paraît qu’ils m’ont tous très bien
vu, d’après les discours d’introduction qu’a faits Othman. Ceux qui sont
venus hier me voir dans la Ghaba avaient demandé à Othman : « Pouvons-
nous venir le saluer ? »
Le moudir fait donner la bastonnade devant moi à un nègre colossal qui
avait commis le crime d’aller voir deux fois cette année une négresse
dans une maison particulière.