Nous trouvâmes dans cette _ghaba_ un jeune homme de la zaouiya, vêtu de
pantalons blancs descendant jusqu’à la cheville, d’une sorte de blouse
blanche et d’un turban blanc. Ce jeune homme ne me reconnut pas pour
chrétien parce qu’il est rare de rencontrer un Français jambes, pieds et
bras nus et en chemise. Il me salua, croyant probablement que j’étais
Tunisien, et nous aida à débarrasser les chameaux. Je m’établis sur mon
matelas, à l’ombre d’un palmier ; la chaleur, le sirocco violent qui
nous avait fouettés dans le chott, nous avaient épuisés et brûlés.
La nouvelle de l’arrivée d’Othman fut bientôt portée à Ghadāmès et une
foule de Touareg Ifoghas, à pied ou montés à méhara, vinrent au-devant
de lui. Il leur expliqua loin de moi qui j’étais et pourquoi j’étais
venu et plusieurs d’entre eux demandèrent s’ils pouvaient venir me
saluer. Ils vinrent en effet, et je leur fis des compliments. Tout ceci
est bien poli et n’aurait jamais lieu en pays arabe. La foule des
Touareg augmenta beaucoup, et, quand nous partîmes, nous avions une
nombreuse escorte en très beaux habits de parade. Tout ce monde se
comporta bien et ne fit aucune remarque sur ce que je relevais le pays.
Nous laissâmes d’abord le zaouiya de Sidi Maābed à droite avec ses
palmiers ; c’est non seulement une zaouiya, mais encore un petit
village. Plus loin, nous passons à une plus grande distance la zaouiya
de Sidi Mohammed es Senoūsi, bâtie depuis trois ans par cet ennemi
mortel des Français et des chrétiens. Dans le petit bassin dans lequel
se trouve la zaouiya, les puits sont comme à El-Guettar (Tunisie). On
creuse un puits près du bord élevé de la dépression ; on y trouve de
l’eau coulant légèrement ; on creuse plus loin un autre puits dans la
direction du courant, et ainsi de suite ; de sorte que l’eau d’un puits
passe dans l’autre. De la zaouiya nous marchons dans la chebka, dans un
labyrinthe, et nous arrivons en vue de Ghadāmès, qui est située au haut
du plateau. Nous laissons en même temps à gauche le commencement de la
_ghaba_ et à droite des ruines gigantesques que je crois romaines.
Nous arrivons à la porte de Ghadāmès, qui est tout entourée par les
palmiers, sauf à cet endroit. Nous laissons en face de la porte
plusieurs nezla de petites tentes de peau des Touareg. Arrivés en dedans
des murs, on me dit que le moudir est dans les jardins ; j’envoie un de
mes domestiques, qui arrive avec la réponse qu’il faut que je vienne en
personne ou que j’envoie mon firman.
Je me rends en personne dans le jardin où je trouve le moudir, un vieux
turc abruti, en chemise et gilet de coton et une calotte idem, assis sur
un tapis, par terre. Il a avec lui de petits serviteurs turcs mulâtres,
un interprète assez bien et assez beau et un qawwas, qui est venu de
Tripoli pour une affaire à part. Ce dernier, habillé à l’européenne,
porte, entre autres, des pantalons blancs, des escarpins et des cheveux.
Le moudir Hadj Ibrahim me reçoit sans daigner se lever, mais il est
obligé de me souhaiter la bienvenue lorsqu’il a lu le firman du Pacha.
Je reste là, il fait chercher une maison pour m’y loger et y fait
conduire le bagage après m’avoir interrogé sur le contenu des cantines
et des _gherair_[246]. Je dîne avec lui ; il mange à table le premier ;
je ne dis rien, mais je n’en pense pas moins. Ce vieux squelette à
moustaches ne fait pas un changement de place de cinq pas sans traîner
après lui ses immenses pistolets. La conversation roule sur le Iemen où
il a vécu longtemps, et Saouakim où il a connu, il y a deux ans et demi,
le voyageur Hadj Iskander[247] allant au Soudan.
Le soir, je vais à la maison qui m’est destinée, en attendant mieux, et
qui se trouve près de la ghaba. Je suis heureux de me reposer. De la
ghaba à Ghadāmès, 1 heure 2 minutes.