11 août.

Nous trouvâmes dans cette _ghaba_ un jeune homme de la zaouiya, vêtu de

pantalons blancs descendant jusqu’à la cheville, d’une sorte de blouse

blanche et d’un turban blanc. Ce jeune homme ne me reconnut pas pour

chrétien parce qu’il est rare de rencontrer un Français jambes, pieds et

bras nus et en chemise. Il me salua, croyant probablement que j’étais

Tunisien, et nous aida à débarrasser les chameaux. Je m’établis sur mon

matelas, à l’ombre d’un palmier ; la chaleur, le sirocco violent qui

nous avait fouettés dans le chott, nous avaient épuisés et brûlés.

La nouvelle de l’arrivée d’Othman fut bientôt portée à Ghadāmès et une

foule de Touareg Ifoghas, à pied ou montés à méhara, vinrent au-devant

de lui. Il leur expliqua loin de moi qui j’étais et pourquoi j’étais

venu et plusieurs d’entre eux demandèrent s’ils pouvaient venir me

saluer. Ils vinrent en effet, et je leur fis des compliments. Tout ceci

est bien poli et n’aurait jamais lieu en pays arabe. La foule des

Touareg augmenta beaucoup, et, quand nous partîmes, nous avions une

nombreuse escorte en très beaux habits de parade. Tout ce monde se

comporta bien et ne fit aucune remarque sur ce que je relevais le pays.

Nous laissâmes d’abord le zaouiya de Sidi Maābed à droite avec ses

palmiers ; c’est non seulement une zaouiya, mais encore un petit

village. Plus loin, nous passons à une plus grande distance la zaouiya

de Sidi Mohammed es Senoūsi, bâtie depuis trois ans par cet ennemi

mortel des Français et des chrétiens. Dans le petit bassin dans lequel

se trouve la zaouiya, les puits sont comme à El-Guettar (Tunisie). On

creuse un puits près du bord élevé de la dépression ; on y trouve de

l’eau coulant légèrement ; on creuse plus loin un autre puits dans la

direction du courant, et ainsi de suite ; de sorte que l’eau d’un puits

passe dans l’autre. De la zaouiya nous marchons dans la chebka, dans un

labyrinthe, et nous arrivons en vue de Ghadāmès, qui est située au haut

du plateau. Nous laissons en même temps à gauche le commencement de la

_ghaba_ et à droite des ruines gigantesques que je crois romaines.

Nous arrivons à la porte de Ghadāmès, qui est tout entourée par les

palmiers, sauf à cet endroit. Nous laissons en face de la porte

plusieurs nezla de petites tentes de peau des Touareg. Arrivés en dedans

des murs, on me dit que le moudir est dans les jardins ; j’envoie un de

mes domestiques, qui arrive avec la réponse qu’il faut que je vienne en

personne ou que j’envoie mon firman.

Je me rends en personne dans le jardin où je trouve le moudir, un vieux

turc abruti, en chemise et gilet de coton et une calotte idem, assis sur

un tapis, par terre. Il a avec lui de petits serviteurs turcs mulâtres,

un interprète assez bien et assez beau et un qawwas, qui est venu de

Tripoli pour une affaire à part. Ce dernier, habillé à l’européenne,

porte, entre autres, des pantalons blancs, des escarpins et des cheveux.

Le moudir Hadj Ibrahim me reçoit sans daigner se lever, mais il est

obligé de me souhaiter la bienvenue lorsqu’il a lu le firman du Pacha.

Je reste là, il fait chercher une maison pour m’y loger et y fait

conduire le bagage après m’avoir interrogé sur le contenu des cantines

et des _gherair_[246]. Je dîne avec lui ; il mange à table le premier ;

je ne dis rien, mais je n’en pense pas moins. Ce vieux squelette à

moustaches ne fait pas un changement de place de cinq pas sans traîner

après lui ses immenses pistolets. La conversation roule sur le Iemen où

il a vécu longtemps, et Saouakim où il a connu, il y a deux ans et demi,

le voyageur Hadj Iskander[247] allant au Soudan.

Le soir, je vais à la maison qui m’est destinée, en attendant mieux, et

qui se trouve près de la ghaba. Je suis heureux de me reposer. De la

ghaba à Ghadāmès, 1 heure 2 minutes.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 166 / 241 题