6 août.

Après trois heures de sommeil nous repartons. Les guides aiguillonnent

mes domestiques un peu mous en leur disant : « Il faut fuir devant la

mort ! » Le pays continue à garder le même aspect, nous rencontrons par

endroits des pierres noires et grises (dolomies ?) identiques à celle de

la chebka des Beni Mzāb, ce qui se trouve confirmé plus tard par

l’apparition d’affleurements de ce plateau et par l’assertion du cheikh

Othman que l’on trouve près de Ghadāmès, près de notre route, une dune

très élevée au sommet de laquelle perce un rocher.

Une tête de gazelle que nous trouvons me montre que la gazelle commune

du pays est de la variété nommée _rim_, caractérisée par ses cornes plus

droites et très rapprochée : je crois que c’est l’antilope Corinna.

L’autre gazelle commune (_dorcas_ ?) est plus rare, mais se trouve

cependant aussi quelquefois dans ces dunes. Les chasseurs Toroud la

nomment _el himed_ parce qu’elle affectionne plutôt les _hamada_.

Nous faisons la sieste à l’heure habituelle et avons fait dans nos 24

heures 13 h. 4 m. de marche. Depuis ce matin, comme par un fait exprès,

le sirocco s’est levé et a remplacé le vent d’est qui nous avait

favorisé sans cesse depuis El-Ouad. Nous repartons à peu près à la même

heure qu’hier, cependant pas d’aussi bonne heure à cause de la chaleur

qui accompagne le sirocco.

Nous rencontrons sur la route trois charges de chameaux de vêtements et

d’autres menus objets rassemblés en un tas. Ces sortes de dépôts,

occasionnés le plus souvent par la mort d’un chameau, sont

religieusement respectés sur cette route, et j’apprends d’Othman qu’il

en est de même sur les routes de Ghadāmès au Touat et au Soudan par

l’Aïr ; elles restent quelquefois des années sans que le propriétaire

trouve une occasion pour les faire enlever.

Un peu plus loin, nous trouvons les premières traces de cet animal que

les chasseurs des dunes appellent « beguer », mais dont le vrai nom

arabe est مَهَى[231] et qui est notre antilope oryx ou leucoryx.

Près de Ghourd et Trouniya la nuit nous surprend, et peu après nous

arrive un accident qui manque de nous causer un retard sérieux. Un des

chameaux des Touareg s’était mêlé aux miens, et soit qu’il eût été

effrayé par quelque chose, soit qu’il voulût rejoindre ses frères, il

prit tout d’un coup le galop en faisant des sauts et des gambades dont

je n’aurais pas cru un chameau capable et il disparut dans les dunes.

Quand les Touareg arrivèrent, nous constatâmes que sur quatre outres

qu’il portait deux avaient été crevées et ne contenaient plus rien.

Othman attribua cet accident à l’_aïn_[232], en disant qu’un de ses

suivants, Ihemma, venait de dire tout à l’heure que l’on ne manquerait

pas d’eau, et cela avait porté malheur. Après bien des discussions, il

fut convenu que le maître du chameau irait sur son méhari à sa recherche

et tâcherait de nous rattraper. On lui fit une petite part d’eau dans

une outre et il partit, tandis que nous continuâmes notre route.

Lorsque la lune se leva, je pus remarquer que la végétation avait

notablement diminué de force et de nombre ; nous n’avons plus que de

rares pieds de _seffār_ et de _hād_. Dans l’obscurité complète (lueur

des étoiles) je puis continuer presque aussi bien qu’en plein jour le

levé des distances et des directions, seulement le détail des dunes à

droite et à gauche de la route souffre de cette route de nuit. Je

remarque des affleurements du plateau calcaire. Nous voyageons entre des

rangées de dunes, qui tantôt s’éloignent tantôt se rapprochent et

quelquefois nous barrent la route ; mais elles sont alors très

diminuées. De temps en temps aussi nous trouvons des _sahan_ analogues à

ceux dans lesquels les puits sont creusés, mais ici on trouve parsemées

sur leur surface des pierres (dolomies appartenant au plateau).

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 159 / 241 题