Aujourd’hui nous devons partir. Les chameaux et les méhara arrivent des
pâturages et on les mène au puits ; ces malheureuses bêtes en reviennent
avec le ventre rond comme un tonneau et un corps aussi large que haut.
On dirait qu’elles savent en buvant qu’elles vont traverser un désert
sans eau et qu’elles reconnaissent les puits qui précèdent les routes de
la soif. Les mehara seuls ne boivent peut-être pas assez. Les chameaux
que le khebir Mohammed m’a amenés de Sahan el Kelb[230] sont les plus
beaux animaux de cette espèce que j’aie encore vus ; ce sont de vrais
monstres par leurs proportions gigantesques. Je prends un peu de repos à
la _gaïla_, mais pas assez, au milieu du bruit de l’emballage. Je ferme
mon courrier et je plie bagage.
Nous partons. Nous traversons un pays tout à fait analogue à celui qui
précède Berresof, immédiatement au nord. Ce sont des espaces sablonneux,
couverts d’une végétation dense de _drīn_, appelé par les Roubaa’ya et
les Arabes de l’est _sebot_, et de _halma_, enfin de _hād_ et de
_seffār_. Ces espaces sablonneux sont coupés par des chaînons de dunes à
cime régulière, qui prennent le nom de _Zemla_. Avant la nuit nous
trouvons du _baguel_.
La première nuit de marche fut pénible pour moi ; le sommeil me vint
d’autant plus vile que j’étais accoutumé, depuis l’été, à faire la
sieste au milieu du jour. Je ne puis m’empêcher d’admirer, quand la lune
s’est levée, les Touareg sur leurs méhara. Avec leurs armes desquelles
tombent des lanières de peau diversement ornementées ; leur vêtement
fantastique et leur immobilité sur ces grands animaux au pas lent et
régulier, ils ont quelque chose qui me reporte en pensée aux temps de
notre chevalerie. Et réellement les Touareg ont dans le caractère
quelque chose de chevaleresque qui me plaît beaucoup. Au départ, tous
mes Arabes invoquent Dieu, le prophète et tous les saints de leur
paradis pour qu’ils nous protègent sur cette route dangereuse par sa
longueur et son manque d’eau absolu. Nous dépassons Ghourd el Liyya
derrière lequel arrive la route de Djedid à laquelle nous nous joignons.
Cette route est, au dire de mes guides, _la plus ancienne_ et la plus
directe. Autrefois le dernier puits était précisément celui de Djedid ;
mais depuis quelque temps on en a creusé un un peu plus au Sud, c’est le
puits de Bou Khalfa. La fatigue me fait commander l’arrêt d’un peu bonne
heure pour mes guides, qui sont scandalisés de cet acte de despotisme.