2 août.

Dans la matinée on m’annonce qu’un petit parti de méhara est en vue, je

m’empresse de monter sur une dune et bientôt je distingue que ce sont

des Touāreg. C’est le cheikh Othman, monté sur son haut méhari blanc et

son entourage. Nous nous saluons, et bientôt il vient dans ma tente où

nous avons un long entretien public. Il me remet deux lettres de France,

et une du kaïd Si Ali Bey[227]. Il me donne à lire aussi une lettre de

Hadj Ikhenoukhen dans laquelle ce chef des Azdjer lui reproche de rester

dans un doux loisir tandis que ses frères les Touareg sont en guerre les

uns avec les autres, et lui dit que son devoir à lui marabout est de

rapprocher les ennemis et de cimenter la paix.

Le cheikh Othman me conseille quatre choses : la première, d’avoir

beaucoup de patience ; la seconde, d’être libéral en présents ; la

troisième, de ne pas intervenir au désert dans le conseil des guides ;

la quatrième, d’emporter beaucoup d’eau. Le cheikh Othman a connu le

major Laing (er Raīs) ; il sait encore compter en anglais, ce que le

major lui avait appris. Il reconduisit de Timbouktou (?) à Insalah un

des garçons de service de Laing qui était du Fezzān. J’expose la

politique française vis-à-vis du Sud au cheikh Othman et lui demande son

avis ; ce qu’il m’en dit sera le sujet d’une dépêche que je ferai demain

au général de Martimprey.

Le soir, je vais voir la noce qui est à son dernier jour. On a mis la

mariée dans une « djahfa » ou cage recouverte de haoulis rouge sur le

dos d’un chameau blanc. Derrière le chameau sont quelques femmes assez

bien, qui frappent sur un tambourin attaché à la bête en chantant une de

leurs chansons monotones. Devant la mariée les jeunes gens de la

_nezla_, en très grand nombre et tous bien mis, font la fantasia avec

leurs longs fusils orientaux dans lesquels ils fourrent des quantités de

poudre de sorte que leurs détonations ressemblent au bruit de

l’artillerie. C’est ridicule. Un des performants ayant tiré un coup

faible, j’entends un des jeunes gens dire : « C’est une femme ! » — Je

remarque un des assistants qui sous son haouli s’est entouré la figure

d’une pièce de « çay » bleu. C’est une mode qui, à ce que l’on me dit,

est usitée chez les Hamamma.

Le cheikh Othman a amené cinq Touareg avec lui ; ce matin ; on leur a

donné la diffa des Roubaa’ya qui m’était destinée. Le soir, ils ont leur

diffa à eux. — Je vais au puits pour le mesurer, et j’y trouve des

Touareg qui sont de bons garçons ; l’un d’eux, encore jeune, a la tête

nue et rasée, sauf une ligne de cheveux longs depuis le milieu du front

jusqu’au cou derrière la tête. Ils sont étonnés de voir que je connais

leurs divisions de castes et un peu leur alphabet. Ils admirent le

chapelet que m’a donné Si Mohammed el’Aïd.

Pendant que j’étais au puits, deux jeunes femmes des Roubaa’ya

emplissaient leurs outres. Elles laissent tomber leur « delou »[228]

dans le puits. Toutes deux sont vêtues de blanc et ont une petite pièce

d’étoffe de laine bleu foncé jetée sur la tête, qu’elles ramènent de

côté devant leur figure pour ne pas être aperçues des hommes. Malgré

cela, je puis voir qu’elles ne sont pas mal. L’une d’elles, en se

baissant pour prendre son outre, nous donne quelques instants le

spectacle d’un joli petit sein bien rond qu’elle n’a pas d’objection à

laisser exposé aux regards tandis qu’elle prend tant de soin à cacher sa

figure. On me dit que les Ourghamma, qui étaient venus sous prétexte de

cimenter la paix avec El-Ouad, ont fait un mauvais coup en s’en allant

et ont emmené un chameau qu’ils ont trouvé sur leur route.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 156 / 241 题