Dans la matinée on m’annonce qu’un petit parti de méhara est en vue, je
m’empresse de monter sur une dune et bientôt je distingue que ce sont
des Touāreg. C’est le cheikh Othman, monté sur son haut méhari blanc et
son entourage. Nous nous saluons, et bientôt il vient dans ma tente où
nous avons un long entretien public. Il me remet deux lettres de France,
et une du kaïd Si Ali Bey[227]. Il me donne à lire aussi une lettre de
Hadj Ikhenoukhen dans laquelle ce chef des Azdjer lui reproche de rester
dans un doux loisir tandis que ses frères les Touareg sont en guerre les
uns avec les autres, et lui dit que son devoir à lui marabout est de
rapprocher les ennemis et de cimenter la paix.
Le cheikh Othman me conseille quatre choses : la première, d’avoir
beaucoup de patience ; la seconde, d’être libéral en présents ; la
troisième, de ne pas intervenir au désert dans le conseil des guides ;
la quatrième, d’emporter beaucoup d’eau. Le cheikh Othman a connu le
major Laing (er Raīs) ; il sait encore compter en anglais, ce que le
major lui avait appris. Il reconduisit de Timbouktou (?) à Insalah un
des garçons de service de Laing qui était du Fezzān. J’expose la
politique française vis-à-vis du Sud au cheikh Othman et lui demande son
avis ; ce qu’il m’en dit sera le sujet d’une dépêche que je ferai demain
au général de Martimprey.
Le soir, je vais voir la noce qui est à son dernier jour. On a mis la
mariée dans une « djahfa » ou cage recouverte de haoulis rouge sur le
dos d’un chameau blanc. Derrière le chameau sont quelques femmes assez
bien, qui frappent sur un tambourin attaché à la bête en chantant une de
leurs chansons monotones. Devant la mariée les jeunes gens de la
_nezla_, en très grand nombre et tous bien mis, font la fantasia avec
leurs longs fusils orientaux dans lesquels ils fourrent des quantités de
poudre de sorte que leurs détonations ressemblent au bruit de
l’artillerie. C’est ridicule. Un des performants ayant tiré un coup
faible, j’entends un des jeunes gens dire : « C’est une femme ! » — Je
remarque un des assistants qui sous son haouli s’est entouré la figure
d’une pièce de « çay » bleu. C’est une mode qui, à ce que l’on me dit,
est usitée chez les Hamamma.
Le cheikh Othman a amené cinq Touareg avec lui ; ce matin ; on leur a
donné la diffa des Roubaa’ya qui m’était destinée. Le soir, ils ont leur
diffa à eux. — Je vais au puits pour le mesurer, et j’y trouve des
Touareg qui sont de bons garçons ; l’un d’eux, encore jeune, a la tête
nue et rasée, sauf une ligne de cheveux longs depuis le milieu du front
jusqu’au cou derrière la tête. Ils sont étonnés de voir que je connais
leurs divisions de castes et un peu leur alphabet. Ils admirent le
chapelet que m’a donné Si Mohammed el’Aïd.
Pendant que j’étais au puits, deux jeunes femmes des Roubaa’ya
emplissaient leurs outres. Elles laissent tomber leur « delou »[228]
dans le puits. Toutes deux sont vêtues de blanc et ont une petite pièce
d’étoffe de laine bleu foncé jetée sur la tête, qu’elles ramènent de
côté devant leur figure pour ne pas être aperçues des hommes. Malgré
cela, je puis voir qu’elles ne sont pas mal. L’une d’elles, en se
baissant pour prendre son outre, nous donne quelques instants le
spectacle d’un joli petit sein bien rond qu’elle n’a pas d’objection à
laisser exposé aux regards tandis qu’elle prend tant de soin à cacher sa
figure. On me dit que les Ourghamma, qui étaient venus sous prétexte de
cimenter la paix avec El-Ouad, ont fait un mauvais coup en s’en allant
et ont emmené un chameau qu’ils ont trouvé sur leur route.