21 juin.

Nous nous mettons en route de très bonne heure et nous arrivons très

vite à Mouïa el Ferdjān. A la _gaïla_ j’ai le spectacle d’un ouragan

très curieux quoique peu agréable. Toute la journée il a fait un sirocco

violent. A 1h,20 du soir, le ciel s’est couvert ; coups de vents

terribles qui renversent deux fois ma tente ; ces vents viennent du

S.-S.-E. — 5mm de pluie d’orage ; deux coups de tonnerre lointains. A

1h,35, coups de tonnerre très haut au-dessus de nous ; pas tout à fait

au zénith (N.-O.), puis au N.-E., puis de l’horizon. A 2h,10, coups de

vent épouvantables. Le vent chasse le sable de manière à me faire mal

aux jambes. A 2h,35, coups de tonnerre au zénith au N. et au N.-O., ciel

couvert, vent de N.-O. faible. Éclairs au N.

En partant de l’endroit où nous avons fait la sieste (d’une singulière

façon) nous atteignons vite une sorte de forêt ou de bois taillis appelé

_zouitaya_ du _zeïta_, _Statice monopetala_[189], qui y est pour ainsi

dire la seule plante dominante. Cela me rappelle les environs de Chegga

du sud. Cette _zouïtaya_ finit à l’Erg Meggarīn, où nous voyons, entre

les dunes, des dépressions de sables humides, ce qui fait dire à mes

Souāfa que c’est un « Erg toloūa » ; on pourrait y planter, comme au

Souf, des palmiers s’arrosant eux-mêmes par absorption.

Nous arrivons à Meggarīn Djedid, où je laisse mon monde et je continue

jusqu’à Tougourt avec le spahi bleu. A Tougourt au coucher du soleil,

ciel embrasé d’un rouge sombre ; air lourd, le soir pluie. Je trouve ici

Auer malade et le caporal Dhem ayant manqué d’être emporté par les

fièvres deux jours avant. Cependant tous vont un peu mieux. Abd Allah

l’Allemand va aussi mieux.

Tougourt, du 22 juin au 1er juillet.

Je fais un peu de photographie.

J’essaye de faire un baromètre en passant par la délicate expérience de

Torricelli. Je casse 4 tubes de verre en faisant bouillir le mercure,

mais le 5e tube réussit et j’ai restauré ainsi mon no 903 de Tonnelot.

L’oasis de Tougourt est très vaste, elle possède environ 180.000

palmiers, d’après une bonne évaluation faite par M. Auer. Ce chiffre

représente les palmiers en rapport. Il y avait, il y a deux ans, 325

puits artésiens d’un débit plus ou moins fort dans toute l’oasis en

comptant les palmiers appartenant aux villes de Tebesbest, Nezla, Sidi-

Bou-Djenan, Beni-Souid, Zaouya Sidi el Abid, etc. Le nombre des puits

tel que l’a donné M. Auer, il y a deux ans, n’a pas dû changer depuis,

en comptant les puits qui ont tari et ceux qui ont été forés depuis,

tant par les indigènes que par les sondages français.

A 5 kilomètres de Tougourt au sud-sud-est se trouve un lac d’eau salée

Merd-jādja qui a 1/2 kilomètre de long sur 200 mètres de large et une

profondeur maximum de 45 mètres (Auer).

Tout près de Nezla se trouve le tout petit village de Sidi-Mohammed ben

Yahiya qui est le tombeau du marabout qui régna sur Tougourt avant les

Beni-Djellāb.

A l’extrémité sud de l’oasis se trouvent des prolongements de jardins

qui ont actuellement dépassé les premières hauteurs de Bou Yerrō et qui,

plantés de palmiers encore en broussaille et arrosés par des puits

artésiens, donnent un bon témoignage de l’influence française sur

l’oasis, car ils ont été commencés depuis la conquête. C’est le cheikh

Bou Chemăl qui en a eu l’initiative et la plupart des jardins lui

appartiennent.

Les hauteurs de Bou Yerrō commencent à 4 kilomètres sur la route de

Merdjadja (en partant de Tougourt) ; elles sont de peu d’importance,

mais doivent exister sur les cartes.

On trouve dans l’oasis palmiers, abricotiers, figuiers, grenadiers,

poiriers (peu), pommiers (peu), vignes (peu), cotonniers (d’ancienne et

de nouvelle date). Ce dernier arbre devient très fort ; il n’est pas

utilisé. Légumes, choux, ail, oignons, tomates, _gara_, _kabouya_, sorte

de concombre, melons, pastèques, poivre rouge, _bou deraga_ (pourpier),

navets, carottes, radis blanc (_fedjel_), haricots du Souf (peu), fèves,

poireau, — luzerne en quantité, orge (pas de blé), réglisse (en

quantité, sauvage). Le henné ne vient pas, du moins les essais faits par

les indigènes avec des graines envoyées de Biskra n’ont pas réussi. La

garance se trouve un peu à Meggarin, à Ghamra, à Tamerna et à Sidi

Khelil.

La ville de Tougourt est construite en _tôb_[190]. Les maisons n’ont

qu’un étage. La ville est entourée de fossés remplis d’une eau

stagnante[191] et salée qui nourrit des poissons et quelques serpents

d’eau. Elle a aujourd’hui une seule porte, Bab-el-Khrūkha[192] qui

s’ouvre au nord-est et qui est gardée par un détachement de tirailleurs

indigènes. La Kasba est au sud-ouest du côté opposé. Elle comprend des

bâtiments assez considérables quoique peu élevés qui ont été construits

par les Beni Djellăb, et ensuite diversement modifiés par les Français

jusqu’à la construction de la caserne l’année dernière ; ce dernier

bâtiment forme un carré oblong à un étage ; les pièces sont hautes et

bien aérées. Les démolitions de la Kasba pour la construction de la

caserne ont détruit la seconde petite porte appelée Bab-el-Ghadăr ou de

la trahison, qui était particulière à la Kasba et que j’ai vue encore

debout. A la prise de Tougourt la ville avait quatre portes en comptant

celle de la Kasba que je viens de nommer, mais les Français en ont fait

fermer deux. Les rues de Tougourt sont étroites, mais assez propres,

dans le quartier des Medjehariya il y a deux rues couvertes. Les

principaux monuments de la ville sont, à part la Kasba, la grande

mosquée, rétablie par les Français et l’ancienne mosquée avec son

minaret de construction djéridienne en petites tuiles qui porte encore

des traces de boulets de Salah Bey[193]. Les maisons de Tougourt sont de

la couleur du sol ; elles possèdent toute une cour intérieure autour de

laquelle sont rangés des magasins et les chambres. Le marché de la

viande se tient sur une petite place qui est à la porte de la mosquée,

mais le marché du vendredi où se font presque toutes les transactions se

tient devant la Kasba sur une place bordée de boutiques et de magasins

grossiers garantis du soleil par une sorte de voûte soutenue par des

piliers carrés.

Le kaïd, qui a son logement dans la Kasba, a 35 spahis bleus commandés

par un officier indigène. M. Auer[194] 100 tirailleurs indigènes.

La population de Tougourt se compose de Rouăgha, de Mestāoua (Rouāgha

mêlés de sang arabe ou Arabes mêlés de sang righi) et de Medjehariya ou

juifs convertis à l’Islam. La population est divisée en trois

quartiers : les Rouāgha habitent le quartier Tellis situé à l’est ; les

Medjehariya habitent le quartier auquel ils ont donné leur nom à l’ouest

et les Mestāoua habitent au nord. La Kasba occupe le sud. Les

habillements des trois castes sont les mêmes, seulement les Medjehariya

se distinguent par leur propreté, les Mestāoua sont plus propres que les

Rouāgha et d’une couleur plus blanche. Les Medjehariya ont conservé

entièrement le type israélite, surtout les femmes, parmi lesquelles il y

en a de fort jolies. Ils ne se marient qu’entre eux et sont fort sévères

de mœurs et de principes religieux ; ils n’aiment pas qu’on leur

rappelle leur origine. Cependant eux, comme le reste de la population,

boivent des spiritueux, seulement ils le font en cachette.

J’ai déjà décrit les fêtes du mariage des Rouāgha. Ils s’unissent aussi

facilement qu’ils se divorcent et cette facilité des unions n’exclut pas

cependant une moralité peu stricte à notre point de vue européen. J’ai

déjà dit que les femmes des premières maisons de l’Oued-Righ ne

faisaient pas de difficultés à devenir les maîtresses des derniers

Djellāb, et je connais encore aujourd’hui deux cheikhs qui ont encore

dans leur harem des femmes qui pourraient raconter bien des petites

choses qui se sont passées dans l’absence de leurs maris alors exilés.

Je me suis laissé dire que, quand on rencontrait dans l’oasis une Righia

bien seule, elle refusait rarement d’accorder son corps. Ceci s’applique

cependant plus à Ouarglā qu’à Tougourt ou Temassīn, car dans ces deux

villes, surtout dans la dernière, tous les travaux d’extérieur

reviennent au mari, et la femme reste plutôt dans la maison. A Ouarglā,

au contraire, on m’a raconté qu’il se passait bien de petites aventures

aux sources où les femmes viennent puiser l’eau. Il doit en être de même

à Merhayyer.

La plupart des prostituées de Tougourt sont des Righia, des Soufia et

des Naylia, en comprenant sous cette dernière dénomination les Harazlia

et enfin toutes les Arabes de l’ouest. Je ne puis m’empêcher de noter

ici quelques détails sur les Naylia ; ils paraîtront curieux pour

déterminer les mœurs des Arabes du désert algérien. Mais qu’on ne croie

pas que nous soyons pour quelque chose dans cela, au contraire, depuis

notre domination nous avons cherché à limiter de diverses manières cette

vaste prostitution. Les femmes de l’Oued-Righ et du Souf qui exercent le

métier à Tougourt sont généralement des veuves ; il y a des cas où elles

trouvent ensuite à se remarier. Les Naylia sont en grande partie aussi

de jeunes veuves, mais on voit aussi parmi elles des mères ou des pères

amener leurs filles encore vierges et vendre cette virginité qui est

toujours longtemps marchandée. Les Naylia viennent à l’époque de la

maturité des dattes et un petit nombre d’entre elles seulement restent

jusqu’au printemps suivant. Leur but est d’acheter des dattes pour leur

année. Autrefois on ne connaissait pas d’autre manière de payer leurs

faveurs que par une certaine quantité de dattes ; deux fois les deux

mains pleines par exemple était un très bon prix.

Une autre particularité commune à Tougourt et à Temassīn sont les

_halladj_[195], sorte d’hommes efféminés qui, je crois, avaient un nom

chez les Grecs. On en voit même avec des cheveux blancs danser mollement

avec les femmes dans les danses publiques à Témassīn.

Parmi les coutumes bizarres des Rouāgha, coutume que l’on reproche aussi

aux Beni-Mezāb[196], et que des écrivains du moyen âge imputent aux

habitants de Sedjelmāsa, est la prédilection qu’ils ont pour la viande

de chien. Ils prétendent s’excuser de cette licence contre leur loi

religieuse en disant que c’est un préventif contre les fièvres. C’est

surtout pendant l’hiver que les Rouāgha achètent des chiens qui leur

sont alors vendus en plein marché par les Arabes du dehors. On les

engraisse, on les fait rôtir, et ils sont mangés en grande fête avec

force lagmi[197].

Les Rouāgha sont très superstitieux ; mon ami M. Auer m’a souvent

raconté l’effet singulier produit par une éclipse de lune sur les

habitants de Tougourt. Les tolbas sortirent en corps et battant à tour

de bras sur des plats de bois et des marmites, ils rappelaient la lune

en invoquant leur prophète : « Ya chefā Si Mohammed ! »[198] Ils

croient, comme beaucoup d’autres populations algériennes, à la toute-

puissance des _djenoun_[199]. Les femmes surtout les redoutent, et

attribuent à ces esprits toutes leurs indispositions. Ordinairement on

combat leur influence par des amulettes ou bien on tâche de les apaiser

par des offrandes de couscous, de tchertchoukha, plats que l’on dépose à

l’endroit où l’on suppose que les djenoun se tiennent, et qui est

souvent dans les lieux d’aisance.

Tougourt peut compter 300 maisons, et a, dans la saison d’été, une

population d’environ 1.500 âmes ; en hiver, où des familles du Souf et

des Arabes viennent habiter la ville pendant six mois, la population

peut monter au double 3.000 âmes. Nezla, Tebesbest, Zaouiya ont chacune

plus d’habitants que Tougourt même.

Dans les mariages, le dernier jour, on amène la mariée chez son futur ;

si c’est une vierge, elle est portée sur un lit en _djérid_ (comme la

plupart des Rouāgha en usent) par quatre hommes ; si c’est une veuve,

elle est portée simplement dans les bras d’un homme.

1er juillet.

Je vais à Temassīn avec un spahi, le marabout Si Mammar m’y avait fait

appeler pour m’y trouver en présence du Cheikh Othmān ; je trouve un

chef targui bien mis sans recherche, mais proprement, accompagné de deux

ou trois jeunes hommes de sa tribu terriblement marqués de la petite

vérole. Tous ont un visage ouvert, je dirais presque prévenant.

Nous avons une longue conférence. Cheikh Othman lit les dernières

lettres que j’ai pour lui ; mais tout en m’offrant ses services, il

cherche vivement à me détourner de rien entreprendre cette année, où

tout le Sahara est sens dessus dessous : les Hoggar en querelle avec les

Azgar d’un côté et les Aouelimiden de l’autre ; la grande razzia d’Aïr

par les Arabes de la Tripolitaine, etc., enfin les habitants d’Insalah

en guerre avec le sud du Touat. Cependant, après de longues et

éloquentes délibérations, Si Mammar décide, force même un peu Cheikh

Othman à m’accompagner à Ghadāmès ; de là il ira consulter Ikhenoukhen

sur ce qu’il y a à faire, et savoir si ce chef tout-puissant m’accorde

sa protection, et viendra me rendre réponse, d’où nous conclurons nos

plans postérieurs. Je dis adieu au Cheikh Othman ; je conviens avec Si

Mammar d’envoyer 50 fr. au Cheikh Othman pour qu’il fasse ses provisions

de route et il doit me rejoindre à El-Ouad vers le 20 de ce mois. — Il a

son camp tout maltraité par la petite vérole, personne n’est sur pied ;

les troupeaux sont en mauvais état ; la _nezla_[200] est à Bey Salah

(puits).

J’ai bu à Temassīn de l’eau des rhedirs de l’oued Retem[201]. Il a plu

dans le Sahara, et les oueds voisins se sont remplis.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 136 / 241 题