Nous nous mettons en route de très bonne heure et nous arrivons très
vite à Mouïa el Ferdjān. A la _gaïla_ j’ai le spectacle d’un ouragan
très curieux quoique peu agréable. Toute la journée il a fait un sirocco
violent. A 1h,20 du soir, le ciel s’est couvert ; coups de vents
terribles qui renversent deux fois ma tente ; ces vents viennent du
S.-S.-E. — 5mm de pluie d’orage ; deux coups de tonnerre lointains. A
1h,35, coups de tonnerre très haut au-dessus de nous ; pas tout à fait
au zénith (N.-O.), puis au N.-E., puis de l’horizon. A 2h,10, coups de
vent épouvantables. Le vent chasse le sable de manière à me faire mal
aux jambes. A 2h,35, coups de tonnerre au zénith au N. et au N.-O., ciel
couvert, vent de N.-O. faible. Éclairs au N.
En partant de l’endroit où nous avons fait la sieste (d’une singulière
façon) nous atteignons vite une sorte de forêt ou de bois taillis appelé
_zouitaya_ du _zeïta_, _Statice monopetala_[189], qui y est pour ainsi
dire la seule plante dominante. Cela me rappelle les environs de Chegga
du sud. Cette _zouïtaya_ finit à l’Erg Meggarīn, où nous voyons, entre
les dunes, des dépressions de sables humides, ce qui fait dire à mes
Souāfa que c’est un « Erg toloūa » ; on pourrait y planter, comme au
Souf, des palmiers s’arrosant eux-mêmes par absorption.
Nous arrivons à Meggarīn Djedid, où je laisse mon monde et je continue
jusqu’à Tougourt avec le spahi bleu. A Tougourt au coucher du soleil,
ciel embrasé d’un rouge sombre ; air lourd, le soir pluie. Je trouve ici
Auer malade et le caporal Dhem ayant manqué d’être emporté par les
fièvres deux jours avant. Cependant tous vont un peu mieux. Abd Allah
l’Allemand va aussi mieux.
Tougourt, du 22 juin au 1er juillet.
Je fais un peu de photographie.
J’essaye de faire un baromètre en passant par la délicate expérience de
Torricelli. Je casse 4 tubes de verre en faisant bouillir le mercure,
mais le 5e tube réussit et j’ai restauré ainsi mon no 903 de Tonnelot.
L’oasis de Tougourt est très vaste, elle possède environ 180.000
palmiers, d’après une bonne évaluation faite par M. Auer. Ce chiffre
représente les palmiers en rapport. Il y avait, il y a deux ans, 325
puits artésiens d’un débit plus ou moins fort dans toute l’oasis en
comptant les palmiers appartenant aux villes de Tebesbest, Nezla, Sidi-
Bou-Djenan, Beni-Souid, Zaouya Sidi el Abid, etc. Le nombre des puits
tel que l’a donné M. Auer, il y a deux ans, n’a pas dû changer depuis,
en comptant les puits qui ont tari et ceux qui ont été forés depuis,
tant par les indigènes que par les sondages français.
A 5 kilomètres de Tougourt au sud-sud-est se trouve un lac d’eau salée
Merd-jādja qui a 1/2 kilomètre de long sur 200 mètres de large et une
profondeur maximum de 45 mètres (Auer).
Tout près de Nezla se trouve le tout petit village de Sidi-Mohammed ben
Yahiya qui est le tombeau du marabout qui régna sur Tougourt avant les
Beni-Djellāb.
A l’extrémité sud de l’oasis se trouvent des prolongements de jardins
qui ont actuellement dépassé les premières hauteurs de Bou Yerrō et qui,
plantés de palmiers encore en broussaille et arrosés par des puits
artésiens, donnent un bon témoignage de l’influence française sur
l’oasis, car ils ont été commencés depuis la conquête. C’est le cheikh
Bou Chemăl qui en a eu l’initiative et la plupart des jardins lui
appartiennent.
Les hauteurs de Bou Yerrō commencent à 4 kilomètres sur la route de
Merdjadja (en partant de Tougourt) ; elles sont de peu d’importance,
mais doivent exister sur les cartes.
On trouve dans l’oasis palmiers, abricotiers, figuiers, grenadiers,
poiriers (peu), pommiers (peu), vignes (peu), cotonniers (d’ancienne et
de nouvelle date). Ce dernier arbre devient très fort ; il n’est pas
utilisé. Légumes, choux, ail, oignons, tomates, _gara_, _kabouya_, sorte
de concombre, melons, pastèques, poivre rouge, _bou deraga_ (pourpier),
navets, carottes, radis blanc (_fedjel_), haricots du Souf (peu), fèves,
poireau, — luzerne en quantité, orge (pas de blé), réglisse (en
quantité, sauvage). Le henné ne vient pas, du moins les essais faits par
les indigènes avec des graines envoyées de Biskra n’ont pas réussi. La
garance se trouve un peu à Meggarin, à Ghamra, à Tamerna et à Sidi
Khelil.
La ville de Tougourt est construite en _tôb_[190]. Les maisons n’ont
qu’un étage. La ville est entourée de fossés remplis d’une eau
stagnante[191] et salée qui nourrit des poissons et quelques serpents
d’eau. Elle a aujourd’hui une seule porte, Bab-el-Khrūkha[192] qui
s’ouvre au nord-est et qui est gardée par un détachement de tirailleurs
indigènes. La Kasba est au sud-ouest du côté opposé. Elle comprend des
bâtiments assez considérables quoique peu élevés qui ont été construits
par les Beni Djellăb, et ensuite diversement modifiés par les Français
jusqu’à la construction de la caserne l’année dernière ; ce dernier
bâtiment forme un carré oblong à un étage ; les pièces sont hautes et
bien aérées. Les démolitions de la Kasba pour la construction de la
caserne ont détruit la seconde petite porte appelée Bab-el-Ghadăr ou de
la trahison, qui était particulière à la Kasba et que j’ai vue encore
debout. A la prise de Tougourt la ville avait quatre portes en comptant
celle de la Kasba que je viens de nommer, mais les Français en ont fait
fermer deux. Les rues de Tougourt sont étroites, mais assez propres,
dans le quartier des Medjehariya il y a deux rues couvertes. Les
principaux monuments de la ville sont, à part la Kasba, la grande
mosquée, rétablie par les Français et l’ancienne mosquée avec son
minaret de construction djéridienne en petites tuiles qui porte encore
des traces de boulets de Salah Bey[193]. Les maisons de Tougourt sont de
la couleur du sol ; elles possèdent toute une cour intérieure autour de
laquelle sont rangés des magasins et les chambres. Le marché de la
viande se tient sur une petite place qui est à la porte de la mosquée,
mais le marché du vendredi où se font presque toutes les transactions se
tient devant la Kasba sur une place bordée de boutiques et de magasins
grossiers garantis du soleil par une sorte de voûte soutenue par des
piliers carrés.
Le kaïd, qui a son logement dans la Kasba, a 35 spahis bleus commandés
par un officier indigène. M. Auer[194] 100 tirailleurs indigènes.
La population de Tougourt se compose de Rouăgha, de Mestāoua (Rouāgha
mêlés de sang arabe ou Arabes mêlés de sang righi) et de Medjehariya ou
juifs convertis à l’Islam. La population est divisée en trois
quartiers : les Rouāgha habitent le quartier Tellis situé à l’est ; les
Medjehariya habitent le quartier auquel ils ont donné leur nom à l’ouest
et les Mestāoua habitent au nord. La Kasba occupe le sud. Les
habillements des trois castes sont les mêmes, seulement les Medjehariya
se distinguent par leur propreté, les Mestāoua sont plus propres que les
Rouāgha et d’une couleur plus blanche. Les Medjehariya ont conservé
entièrement le type israélite, surtout les femmes, parmi lesquelles il y
en a de fort jolies. Ils ne se marient qu’entre eux et sont fort sévères
de mœurs et de principes religieux ; ils n’aiment pas qu’on leur
rappelle leur origine. Cependant eux, comme le reste de la population,
boivent des spiritueux, seulement ils le font en cachette.
J’ai déjà décrit les fêtes du mariage des Rouāgha. Ils s’unissent aussi
facilement qu’ils se divorcent et cette facilité des unions n’exclut pas
cependant une moralité peu stricte à notre point de vue européen. J’ai
déjà dit que les femmes des premières maisons de l’Oued-Righ ne
faisaient pas de difficultés à devenir les maîtresses des derniers
Djellāb, et je connais encore aujourd’hui deux cheikhs qui ont encore
dans leur harem des femmes qui pourraient raconter bien des petites
choses qui se sont passées dans l’absence de leurs maris alors exilés.
Je me suis laissé dire que, quand on rencontrait dans l’oasis une Righia
bien seule, elle refusait rarement d’accorder son corps. Ceci s’applique
cependant plus à Ouarglā qu’à Tougourt ou Temassīn, car dans ces deux
villes, surtout dans la dernière, tous les travaux d’extérieur
reviennent au mari, et la femme reste plutôt dans la maison. A Ouarglā,
au contraire, on m’a raconté qu’il se passait bien de petites aventures
aux sources où les femmes viennent puiser l’eau. Il doit en être de même
à Merhayyer.
La plupart des prostituées de Tougourt sont des Righia, des Soufia et
des Naylia, en comprenant sous cette dernière dénomination les Harazlia
et enfin toutes les Arabes de l’ouest. Je ne puis m’empêcher de noter
ici quelques détails sur les Naylia ; ils paraîtront curieux pour
déterminer les mœurs des Arabes du désert algérien. Mais qu’on ne croie
pas que nous soyons pour quelque chose dans cela, au contraire, depuis
notre domination nous avons cherché à limiter de diverses manières cette
vaste prostitution. Les femmes de l’Oued-Righ et du Souf qui exercent le
métier à Tougourt sont généralement des veuves ; il y a des cas où elles
trouvent ensuite à se remarier. Les Naylia sont en grande partie aussi
de jeunes veuves, mais on voit aussi parmi elles des mères ou des pères
amener leurs filles encore vierges et vendre cette virginité qui est
toujours longtemps marchandée. Les Naylia viennent à l’époque de la
maturité des dattes et un petit nombre d’entre elles seulement restent
jusqu’au printemps suivant. Leur but est d’acheter des dattes pour leur
année. Autrefois on ne connaissait pas d’autre manière de payer leurs
faveurs que par une certaine quantité de dattes ; deux fois les deux
mains pleines par exemple était un très bon prix.
Une autre particularité commune à Tougourt et à Temassīn sont les
_halladj_[195], sorte d’hommes efféminés qui, je crois, avaient un nom
chez les Grecs. On en voit même avec des cheveux blancs danser mollement
avec les femmes dans les danses publiques à Témassīn.
Parmi les coutumes bizarres des Rouāgha, coutume que l’on reproche aussi
aux Beni-Mezāb[196], et que des écrivains du moyen âge imputent aux
habitants de Sedjelmāsa, est la prédilection qu’ils ont pour la viande
de chien. Ils prétendent s’excuser de cette licence contre leur loi
religieuse en disant que c’est un préventif contre les fièvres. C’est
surtout pendant l’hiver que les Rouāgha achètent des chiens qui leur
sont alors vendus en plein marché par les Arabes du dehors. On les
engraisse, on les fait rôtir, et ils sont mangés en grande fête avec
force lagmi[197].
Les Rouāgha sont très superstitieux ; mon ami M. Auer m’a souvent
raconté l’effet singulier produit par une éclipse de lune sur les
habitants de Tougourt. Les tolbas sortirent en corps et battant à tour
de bras sur des plats de bois et des marmites, ils rappelaient la lune
en invoquant leur prophète : « Ya chefā Si Mohammed ! »[198] Ils
croient, comme beaucoup d’autres populations algériennes, à la toute-
puissance des _djenoun_[199]. Les femmes surtout les redoutent, et
attribuent à ces esprits toutes leurs indispositions. Ordinairement on
combat leur influence par des amulettes ou bien on tâche de les apaiser
par des offrandes de couscous, de tchertchoukha, plats que l’on dépose à
l’endroit où l’on suppose que les djenoun se tiennent, et qui est
souvent dans les lieux d’aisance.
Tougourt peut compter 300 maisons, et a, dans la saison d’été, une
population d’environ 1.500 âmes ; en hiver, où des familles du Souf et
des Arabes viennent habiter la ville pendant six mois, la population
peut monter au double 3.000 âmes. Nezla, Tebesbest, Zaouiya ont chacune
plus d’habitants que Tougourt même.
Dans les mariages, le dernier jour, on amène la mariée chez son futur ;
si c’est une vierge, elle est portée sur un lit en _djérid_ (comme la
plupart des Rouāgha en usent) par quatre hommes ; si c’est une veuve,
elle est portée simplement dans les bras d’un homme.
1er juillet.
Je vais à Temassīn avec un spahi, le marabout Si Mammar m’y avait fait
appeler pour m’y trouver en présence du Cheikh Othmān ; je trouve un
chef targui bien mis sans recherche, mais proprement, accompagné de deux
ou trois jeunes hommes de sa tribu terriblement marqués de la petite
vérole. Tous ont un visage ouvert, je dirais presque prévenant.
Nous avons une longue conférence. Cheikh Othman lit les dernières
lettres que j’ai pour lui ; mais tout en m’offrant ses services, il
cherche vivement à me détourner de rien entreprendre cette année, où
tout le Sahara est sens dessus dessous : les Hoggar en querelle avec les
Azgar d’un côté et les Aouelimiden de l’autre ; la grande razzia d’Aïr
par les Arabes de la Tripolitaine, etc., enfin les habitants d’Insalah
en guerre avec le sud du Touat. Cependant, après de longues et
éloquentes délibérations, Si Mammar décide, force même un peu Cheikh
Othman à m’accompagner à Ghadāmès ; de là il ira consulter Ikhenoukhen
sur ce qu’il y a à faire, et savoir si ce chef tout-puissant m’accorde
sa protection, et viendra me rendre réponse, d’où nous conclurons nos
plans postérieurs. Je dis adieu au Cheikh Othman ; je conviens avec Si
Mammar d’envoyer 50 fr. au Cheikh Othman pour qu’il fasse ses provisions
de route et il doit me rejoindre à El-Ouad vers le 20 de ce mois. — Il a
son camp tout maltraité par la petite vérole, personne n’est sur pied ;
les troupeaux sont en mauvais état ; la _nezla_[200] est à Bey Salah
(puits).
J’ai bu à Temassīn de l’eau des rhedirs de l’oued Retem[201]. Il a plu
dans le Sahara, et les oueds voisins se sont remplis.