J’avais envoyé dès mon arrivée quelqu’un au cheik d’El-Haouch à Saada,
et il m’envoya dans la nuit un cavalier et un piéton pour me conduire à
Merhayyer (la Changée).
Nous voyageons aujourd’hui dans une plaine couverte de sable ou de
gravier, où souvent des affleurements de calcaire blanc se font jour. Le
relief de cette plaine est assez accidenté on y voit presque toujours
des _drâ_ ou lignes de hauteurs à l’horizon. La végétation est assez
fournie : d’abord elle se compose de _zeita_, de _jell_ et d’_isrif_,
puis enfin de _drin_, de _zeita_ et de _greyna_. Dans la première partie
de la route nous voyons sur la gauche de petites buttes qui indiquent
l’emplacement d’un ancien _qsar_ appelé Djeneyyen جنين (le petit
jardin). Il y avait autrefois des sources d’eau douce dans cet endroit ;
mais elles sont devenues salées et alors on a abandonné les lieux. Il ne
reste de la _ghâba_ que quelques palmiers-broussailles.
Nous arrivons à l’oued Itel par une très grande chaleur. Cet endroit
s’appelle Sētīl ; on y trouve des oglas ou trous peu profonds ayant un
peu d’eau au fond. Cette eau était autrefois renommée comme très bonne.
El Arbi en partant m’avait dit : « Vous retrouverez là l’eau de Mengoūb
et de Zerig ech Chaaba. » Or dans le meilleur trou l’eau était verdâtre,
lourde et avait un goût salé amer très désagréable. L’oued Itel n’est
ici qu’une petite dépression large d’une centaine de mètres, garnie de
sable et de gravier, mais sans berge. Son lit est couvert de tamaris. Il
y a quelques jours qu’un campement de Toroūd était ici ; ils ont émigré
à Bir el Asli dans le Sahara de Tinedla.
Dimanche 3 juin.
En quittant Setīl on continue jusqu’au Dhahâr[164] la plaine de même
conformation que celle d’hier. La végétation est composée de _retem_,
d’_isrif_, de _methennan_ et de _guerch_. Au Dhahâr, qui est le talus
formé par une plaine supérieure qui cesse tout d’un coup pour faire
place à une plaine plus basse, je trouvai dans les berges la même terre
rougeâtre sableuse que l’on retrouve autour du qsar de Merhayyer.
Ici commence l’oued Righ naturel[165], le chott Melghigh n’est plus qu’à
une petite distance sur la gauche. On en longe même le bord pendant
quelque temps. A partir de là commence un sol ou _heicha_ boursouflé,
souvent couvert d’efflorescences de sel, et caractérisé par une autre
végétation : _zeita_, _greyna_, _ghardeg_ (?), etc. A moitié chemin
entre Merhayyer et Setil se voient sur le chott les premières taches de
palmiers, celle de Merouān ; à partir de là elles se succèdent presque
sans relâche ; à droite on voit quelques _cherias_ ou bosquets de
palmiers nourris par une source. Enfin on arrive aux deux petites oasis
d’Ourir et de Nesigha, qui se touchent presque. A Ourir il n’y a jamais
eu de _qsar_, mais il y a une mosquée ; à Nesigha, au contraire, il y en
avait un autrefois.
Nous arrivons enfin à Merhayyer. Le soir, je vais voir une noce de
Rouāgha. C’est certainement fort curieux. La fête a lieu lorsque la
chaleur du jour a passé et continue jusqu’au _maghreb_. Sept jours de
suite elle se prolonge. Sur la place de la ville viennent prendre place
les jeunes gens qui cherchent une épouse ou une amie (?) et ils
s’asseyent sur les bancs de terre situés aux abords des maisons. Ils ont
mis leurs plus beaux burnous et d’énormes chachias sous leur haïk qui
est lui-même attaché par une énorme _berima_. Vient ensuite le _maâllem_
ou maître de musique, qui est aussi fort beau et qui ouvre le concert
par un air de flageolet ; il a pour acolytes deux timbales طبل et la
musique commence pour ne plus changer sur un ton lent saccadé. C’est
alors que viennent les jeunes filles de la ville deux à deux, trois à
trois, toujours les amies ensemble. Elles marchent lentement, par petits
pas, infligeant à leur corps une cadence, une ondulation presque
imperceptible qui commence aux pieds et finit à la tête. Elles marchent
les yeux pudiquement baissés ; vêtues de leurs plus beaux vêtements,
ayant au milieu de leur coiffure multicolore de petits rameaux de
tamaris. Elles se tiennent par la main ; les avant-bras levés vers leur
tête pour montrer aux jeunes hommes leurs mains teintes de henné. Tantôt
elles suivent le _maâllem_ qui ne dédaigne pas de battre de temps en
temps des entrechats devant elles, et ensuite de sautiller accroupi
devant un autre groupe qui recule alors lentement. Le _maâllem_ et un
acolyte me distinguant avec le cheikh et Ahmed vint s’agenouiller à
quelques pas de moi et me fit l’honneur d’un concert à mon intention ;
je déboursai un franc, ce qui lui donna des forces considérables.
Plusieurs des groupes de statues firent des détours pour se faire
admirer de plus près par Si Saad et vinrent passer lentement devant moi.
C’étaient surtout les plus grandes. Il y avait de toutes petites filles.
Enfin un groupe attira mon attention parce que chacune des demoiselles
qui le composaient avait un fichu de soie jeté sur la figure. C’étaient
les mariées ; il y en avait trois.