DANS L’OUED-RIGH

Le 28 mai 1860.

[Illustration : Inscription arabe du tombeau de Sidi’Okba.]

Je quittai Biskra et me rendis à Sidi’Okba. La mosquée de Sidi’Okba est

assez vaste et élevée ; on y voit une grande porte en bois sculpté qui

était autrefois garnie d’argent, dit la tradition ; elle ne sert plus

maintenant, du moins elle était fermée pendant ma visite, et on entre

dans le temple par une petite porte qui donne d’abord dans la chambre

aux ablutions où l’on voit plusieurs bassins allongés qui ont l’air de

sarcophages romains. Le tombeau de Sidi’Okba est dans la mosquée et se

compose d’une chambre dont je n’ai vu que les murs extérieurs. Sur un

des côtés de la porte on voit une inscription coufique en relief sur une

bande de terre cuite et formant une ligne écrite de bas en haut, on y

lit :

au-dessus de la porte même est une autre inscription ancienne aussi ;

elle est sculptée en relief sur une planche de bois coloriée. Dans la

ville on voit de temps à autre des pierres romaines encastrées dans les

murs.

Le jardin du kaïd seul possède des orangers et des citronniers.

Le 29 mai.

Je pars pour Zéribet el Ouad. La route traverse d’abord les immenses

terrains de labours de Sidi’Okba. Tous les grains sont coupés, je ne

vois plus qu’un petit champ où l’on fait la moisson. Ensuite on entre

dans une succession de plaines séparées par les rivières à sec ; tout ce

pays est d’excellente terre labourable, il n’y manque que de l’eau, et

la seule végétation actuelle est limitée à quelques rares touffes de

_guetaf_, de tamarix, etc. Nous voyons du mirage à l’horizon devant nous

et sur la droite. Ces terres végétales sont des alluvions apportées de

la montagne. Nous voyons à droite l’oasis d’Aïn Naga, à une petite

distance. Enfin j’arrive à Zéribet vers 3 heures et demie du soir, par

une très grande chaleur, le vent a soufflé toute la journée en sirocco.

Le 30 mai.

Zéribet el Ouad peut avoir 1.500 âmes ; il y a un détachement de 45

spahis commandés par mon ami El Arbi. La rivière sur laquelle la ville

est bâtie s’appelle Ouad el’Arāb ; il suffit qu’elle ait deux crues par

an pour que les habitants de la contrée puissent arroser non seulement

leurs labours autour de la ville, mais encore ceux de la plaine d’El

Faïdh, et alors les récoltes sont d’une richesse dont on n’a pas d’idée,

mais depuis que la sécurité règne dans la montagne, les Chaouia ont fait

sans cesse de nouveaux barrages à mesure que leurs cultures augmentent

et l’eau devient de plus en plus rare à Zéribet el Ouad. La dernière

crue a eu lieu au milieu de l’automne dernier, et depuis lors il y a

toujours eu de l’eau dans l’ouad dans les trous et dépressions du lit.

Dans ces trous vivent des barbeaux dont quelques-uns atteignent un pied

de longueur ; ils ont une couleur plus pâle et plus jaunâtre que les

autres barbeaux de ce pays, ce qui fit croire aux spahis français que ce

n’était pas un poisson de cette espèce.

Les jardins de palmiers, qui sont en petit nombre, sont arrosés par des

puits à bascule comme au Souf[161] ; ces puits, creusés dans le lit de

la rivière, ont très peu de profondeur. Celui du jardin d’El Arbi avait

une température de 22°,0 à une profondeur de 3m,75 dans l’après-midi. El

Arbi cultive dans son jardin qu’il a établi depuis quelques mois

seulement des légumes français pour montrer l’exemple aux indigènes :

pommes de terre, haricots, choux, laitue, luzerne, carotte, navets, et

tout est venu très bien dans la terre d’alluvion qui a reçu les

semences.

Il n’y a pas de puces à Sidi’Okba ni à Zéribet, à cette époque du moins.

Le 31 mai.

Nous partons, El Arbi et moi, avec une dizaine de spahis et, laissant le

bagage derrière, nous voyageons rapidement à travers une plaine unie, de

terre végétale, et à peine parsemée çà et là de touffes de _guetaf_ et

de tamarix. Nous avons toujours à notre droite l’oued el Arab à une

distance variable.

Nous arrivons de bonne heure à El Faïdh et nous arrêtons à une petite

baraque auprès du puits artésien inachevé, et recouvert en ce moment par

une grossière maçonnerie. Nous ne trouvons ici que quelques tentes

d’Arabes qui gardent les puits, mais il y a deux villages tout près de

là : Beled Oulad Bou Hadîdja et Beled Oulad’Amer, du nom de deux tribus

autrefois en querelles continuelles, mais qui, depuis la domination

française, sont forcées, comme tant d’autres, à vivre en paix. Ces

villages ne sont habités que pendant l’hiver, ou, s’ils le sont aussi

pendant l’été, c’est que l’oued el Arab a coulé deux fois dans l’année,

ce qui a rendu possible les magnifiques labours dans les plaines d’El

Faïdh. Dans ces grandes occasions, on mêle du sable aux grains de blé et

d’orge pour qu’ils ne tombent pas trop près les uns des autres. Le puits

artésien, qui est déjà à 130 mètres de profondeur[162] et qui jusqu’à

présent n’a rendu que des terres semblables à celle du sol ou

différentes seulement par une plus grande proportion d’argile, donnerait

une fertilité certaine à ces terres qui ne sont plus arrosées maintenant

que rarement, car les montagnards, depuis que la sécurité règne dans

leur pays, ont construit des quantités de barrages nouveaux qui

absorbent les petites crues. Il y a longtemps que l’eau de la rivière

n’est parvenue à El Faïdh ; la dernière crue date du milieu de l’automne

dernier.

Autrefois il y avait des plantations de palmiers à El Faïdh. Aujourd’hui

il ne reste plus qu’un seul dattier comme témoin de ce fait. Ils ont été

coupés dans une querelle de tribu.

L’eau que l’on boit à El Faïdh est bonne, elle est tirée des oglas

creusées dans le lit à sec de la rivière, lequel est entouré de tamaris.

La faune de ce pays est remarquable à deux points de vue : d’abord, il y

a de nombreux sangliers, dont les coups de boutoir sont visibles au pied

de presque toutes les touffes de broussailles. Ensuite, le serpent des

jongleurs égyptiens existe aussi ici, le mâle est appelé ثعبان, la

femelle نعجة, à moins que ce ne soient deux espèces différentes. Cette

espèce atteint presque 2 mètres de long et la grosseur de la cuisse (?)

elle est de couleur noire, et lorsqu’elle est en colère, se lève sur la

queue et se promène en étalant la peau de son cou en éventail. M. Hénon

en a vu une morte que El Arbi lui a envoyée.

La végétation est, je crois, de _guetaf_.

Le 1er juin.

El Arbi m’avait déjà quitté la veille au soir, mais il m’avait laissé

ses spahis. Nous partîmes de bonne heure, et en arrivant aux _oglas_,

mon sacré Brahim qui n’a jamais brillé jusqu’ici que comme pilier de

café, ménage si mal le chameau des cantines que les deux caisses sont

jetées à terre. Heureusement rien n’est cassé, mais cet événement fait

oublier à mes serviteurs de prendre de l’eau, et nous voilà partis pour

faire deux lieues dans le Sahara sans trouver d’eau. Aussi dès que je

m’aperçois de leur oubli, je pars en avant à cheval avec un des

serviteurs du kaïd qui me servait de guide.

Nous traversons une plaine appelées Farfaria, à sol de terre labourable

tout boursouflé dans lequel les chevaux enfoncent beaucoup. La

végétation est excessivement rare ; par endroits elle est nulle. Elle se

compose de tamaris formant des buissons sur le bord des rivières à sec

qui se trouvent ici près du chott en très grand nombre, de _guetaf_ plus

rare et enfin de _jell_ et de _Bou ’akerich_[163]. Le pays est d’une

grande uniformité ; plus on approche de Sidi Mohammed Moussa, plus on

rencontre de plaques d’efflorescences salines. Enfin lorsqu’on arrive à

ce bosquet de palmiers, le sol est devenu _heïcha_, la végétation est

plus dure, et se compose des mêmes espèces qu’avant.

En arrivant à Sidi Mohammed Moussa, nous croyions trouver de l’eau

potable, mais celle que nous trouvâmes était trop salée pour être bue.

Il y a là une mosquée assez grande entourée de quelques petites

maisons ; le village était abandonné ainsi que quelques petites huttes

en branches d’arbres semées dans les jardins. Les petites plantations

assez clairsemées, inégalement distribuées et peu importantes, sont

remplies de tourterelles. Nous apprîmes plus tard que personne ne

pouvait plus habiter cet endroit depuis que l’eau était devenue si salée

et si amère.

Après nous être reposés un instant, nous continuâmes notre route et ne

tardâmes pas à arriver à El-Haouch, village bâti sur le côté d’un fort

beau bois de palmiers. Les habitants d’El-Haouch étaient tous dans la

forêt de Saada où ils avaient semé des céréales cet hiver. Ils sont

obligés d’émigrer ainsi à quelque distance du village toutes les années

où la rivière ne leur apporte pas l’eau nécessaire pour qu’ils puissent

labourer autour de leur village. Nous ne trouvâmes donc que les gardiens

des maisons et très peu de ressources alimentaires ; on me laissa la

mosquée pour habitation et je m’y installai de mon mieux. Les chameaux

n’arrivèrent que vers 3 heures. J’avais envoyé de l’eau à leur

rencontre. J’achetai une poule 1 franc ; et Ahmed et moi nous tirâmes

quelques tourterelles dans les jardins. L’eau d’El-Haouch est très

mauvaise.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 89 / 241 题