Aujourd’hui encore nous nous sommes mis en mouvement avant le lever du
soleil, et nous continuâmes de voyager dans les plaines cultivables que
j’ai notées hier ; je remarquai ici pour la première fois bien
distinctement le mirage, _sarab_. La plaine au sud-est paraissait un lac
à l’horizon et des lignes de _Rhamnus arabica_ et de tamaris semblaient
dominer les eaux et former un rivage. Je crus d’abord que c’était le
chott, mais fus obligé de m’apercevoir de mon erreur. Du reste, ces
plaines nues, uniformes et de couleur grisâtre, frappées par les rayons
obliques du soleil le matin ou le soir, offrent toutes les conditions
nécessaires pour le phénomène du mirage. Les inégalités du sol, de
vraies gerçures sur une peau, disparaissent à peu de distance pour
l’œil.
Nous traversâmes quelques ravines et aperçûmes au bout de quelque temps
les oasis de Bādes, Liana et Kessad, ressortant sur la couleur rougeâtre
des montagnes ; peu après, le village de Zéribet Ahmed nous apparut, et
nous l’atteignîmes pour déjeuner.
Zéribet Ahmed est un village muré, placé sur une petite élévation. Il
n’a pas de palmiers, et la petite saguia qui passe devant le village est
à sec parce que Liana en absorbe toute l’eau[158]. Les habitants ont
voulu réclamer contre une mesure qui leur ôte leurs récoltes, leur seule
ressource bien sûre ; mais il est probable que dans les années
pluvieuses, l’eau de l’oued arrive jusque chez eux. Ils boivent
actuellement à un puits situé vers le sud-ouest du village, à une
certaine distance. Il y avait au pied des murs trois ou quatre tentes de
Nemēmcha. Les habitants sortirent pour reconnaître les nouveaux venus,
mais je ne voulus pas m’arrêter chez eux ; les quatre Negarniya[159] me
quittèrent ici, et laissant les chameaux suivre de leur pas, je partis
en avant pour arriver le plus tôt possible.
A moitié route, mon guide me montra sur la gauche « les ruines d’un
village qui fut détruit par un scorpion ». Ce village malheureux était
bâti dans le même genre que Zéribet Ahmed, et a dû être encore moins
considérable.
J’arrivai enfin à Zéribet el Ouad, nous touchâmes d’abord l’oued, dans
lequel sont plantés les palmiers ; puis, le descendant un peu, nous le
coupâmes en face de la ville, au moment où nous touchions à la goubba de
Sidi-Hassen, marabout célèbre dans le pays. Nous traversâmes la petite
rivière qui coule au fond du thalweg, et entrâmes en ville par quelques
minces jardins. Je trouvai chez El Arbi, le mamelouk italien[160], le
meilleur accueil, et décidai aussitôt que je profiterais de son départ
pour aller à Biskra cette nuit.