Ce matin, je partis avec le cheikh, un autre cavalier et Ahmed, pour
explorer les ruines de Besseriani ; un assez grand nombre d’hommes
devaient nous rejoindre aux ruines par un chemin plus court mais plus
difficile pour les chevaux. En quittant la ville, nous gardâmes quelque
temps les plantations à notre gauche, et marchâmes tantôt sur les
hauteurs dominant les ravins, tantôt dans le lit même de ces derniers ;
nous atteignîmes enfin l’oued, qui forme ici une petite rivière, coulant
entre de nombreux tamaris et au milieu d’un thalweg bordé de petites
collines ; là commencent les labours et les semis d’orge. Nous ne
quittâmes l’oued que lorsque nous fûmes près des ruines ; nous le
laissâmes alors, sur la droite, aller arroser les labours qui commencent
au N.-O. de Besseriani, et se prolonger à l’ouest et enfin au S.-O.
jusqu’à 1 kilomètre au delà des ruines. A gauche nous avions, à peu de
distance, un sommet de la chaîne de montagnes qui borde d’un côté l’oued
de Négrīn. De là la montagne[144] se prolonge très haute vers l’orient,
formant ainsi la limite du véritable Sahara : à ses pieds s’étend un
terrain rocheux et raviné, formant une pente rapide vers le sud, et qui
est excessivement difficile à traverser.
La première ruine que je touchai est un support d’arc de triomphe
formant le seul vestige reconnaissable qui en reste ; au pied étaient
dispersées de nombreuses pierres de taille assez volumineuses qui
avaient complété ce monument ; dans la partie intérieure du support de
l’arc, au milieu de la baie, se distingue une colonne mutilée formant
corps avec le support, laquelle colonne était ornée de cannelures et
d’un chapiteau sculpté[145]. Au pied de l’arc de triomphe, je trouvai
deux pierres portant chacune une inscription, malheureusement un peu
mutilées et effacées par les intempéries des saisons. Peut-être ces deux
pierres font-elles partie d’une même inscription qui était placée au-
dessus de l’arc de triomphe[146] :
[Illustration]
A côté du support de l’arc encore debout, se trouve un mur d’une
admirable construction, encore très bien conservé jusqu’à une certaine
hauteur ; peut-être servait-il à soutenir l’autre pilier de l’arc ;
cependant je le crois à peine, à cause de la distance qui sépare les
deux ruines.
De là je me rendis au monument le plus remarquable que renferme
actuellement Besseriani ; c’est un arc de triomphe encore très bien
conservé dans sa partie principale. A son sommet se trouve une belle
pierre très plane sur laquelle on lit le milieu d’une inscription en
grosses et belles lettres d’un travail fini et d’une régularité
remarquable. En regardant l’inscription, on a sur la gauche du monument
un mur y attenant, encore assez bien conservé ; le tout atteste
l’importance considérable[147] de l’établissement romain, et la
tradition à Midas m’avait déjà appris qu’autrefois, Besseriani
commandait à toutes les petites villes des environs que j’ai visitées
depuis Chebika. J’ai dessiné sur les lieux mêmes, sur la planche I, une
esquisse grossière de ce monument[148]. La belle inscription de cet arc
de triomphe étant incomplète, je me mis à chercher les deux pierres qui
manquaient, et je parvins bientôt à en trouver une seconde formant le
commencement du document. Dans une ruine dont je parlerai tout à
l’heure, je trouvai bien une troisième pierre portant trois lignes d’une
inscription en aussi gros caractères que la première, mais je ne trouve
pas à première vue un sens ni beaucoup de rapport entre ces trois lignes
et les quatre lignes de la première inscription ; il est cependant
probable qu’elle en fait partie[149]. Voici les deux premières :
[Illustration]
Voici maintenant la troisième pierre que j’ai trouvée à une petite
distance de l’arc de triomphe, dans des ruines de belles et grandes
pierres qui devaient appartenir à quelque bâtiment public ; la surface
de cette pierre a plus souffert que celle des autres.
[Illustration]
J’allai ensuite à un monceau de ruines, peut-être les restes d’un autre
arc de triomphe, qui est situé à l’ouest du dernier monument, et à peu
près sur la ligne des ruines que j’ai visitées les premières, c’est-à-
dire plus dans le voisinage des labours. J’y trouvai d’énormes pierres
de taille parfaitement taillées, trois portaient des inscriptions
malheureusement un peu écornées[150].
[Illustration]
Besseriani, ainsi que la ville romaine de Chebika, sont situées au bas
de la montagne, là où l’oued sort des rochers, et l’on voit à l’opposite
que les Arabes et les Berbères ont bâti leurs villages au milieu des
rochers dans les positions les plus difficiles[151].
Je prenais quelques angles pour baser un plan grossier de Besseriani,
lorsque l’on signala cinq cavaliers à l’horizon. Or ce pays est
tellement peu sûr que l’on donna immédiatement le signal de se
rassembler et que l’on cria aux cultivateurs dans les labours de se
rallier à nous. Dans la bagarre, je négligeai de remettre mon haïk que
j’avais ôté pour travailler, et me contentai de mes burnous et de mes
culottes. Chacun arma son fusil et je sortis mon revolver pour être prêt
le cas échéant.
Les cavaliers ne nous avaient pas vus à cheval, et ils n’étaient plus
très éloignés, lorsque quatre d’entre nous, dont le cheikh, partirent au
galop pour aller au-devant d’eux. Dès qu’ils nous aperçurent, les
étrangers s’enfuirent à fond de train, l’un d’eux gagnant le Sahara ;
les autres tâchèrent de se réfugier dans la montagne. Aussitôt tout le
monde cria qu’ils étaient ennemis, Hammāma ou Oulad el’Aisāoui, venus
pour un coup de main, et nous partîmes nous aussi au galop pour prêter
main forte au cheikh. Le terrain dans lequel nous galopions est un
labyrinthe de casse-cou, et Ahmed et moi, ne connaissant pas le pays,
nous allions hésitants ; le vieux qui était resté faisait un peu le
traînard ; je m’aperçus bientôt que la peur l’enchaînait, et lui répétai
plusieurs fois de prendre les devants ; je fus enfin obligé de le
menacer de mon revolver pour le décider à nous guider. Nous galopions
toujours, et pendant ce temps nous n’entendions que les cris de guerre
sauvages que poussaient nos amis ; un fort coup de feu nous échappa au
milieu du bruit du galop de nos chevaux. Nous arrivâmes enfin au pied de
la montagne et rejoignîmes les nôtres, au moment où les étrangers, que
leur fuite folle avait portés sur des points inaccessibles,
abandonnaient leurs montures pour sauver leurs têtes. Nous nous
contentâmes de prendre trois chevaux dont un fort beau, puis nous
tâchâmes de poursuivre celui qui avait gagné le Sahara, mais
abandonnâmes bientôt ses traces.
Pendant que nous revenions triomphants, et que mon brave Ahmed se voyait
déjà de retour à Biskra, monté sur un cheval, nous aperçûmes au loin un
homme qui venait en faisant des protestations ; c’était un homme bien
connu des Nemēmcha soumis, qui, reconnaissant enfin la nature de notre
cavalerie, venait demander de quel droit nous avions fait acte
d’ennemis. Il nous raconta qu’il nous avait pris pour des Hammāma ou des
Oulad el’Aisāoui et que c’était là la cause de leur fuite. Nous sûmes
donc que nous avions fait méprise des deux parts, et revînmes ensemble à
Besseriani. Nous promîmes de rendre les chevaux à leurs maîtres dès que
ceux-ci viendraient les réclamer, ce qu’ils firent à Négrīn dans la
soirée. Nous rentrâmes épuisés à Besseriani, où j’achevai de dessiner
l’arc de triomphe debout, et nous retournâmes en ville, rencontrant sur
notre route une foule d’habitants, hommes et femmes, qui venaient soit
prendre part au combat, soit savoir ce qui était arrivé. — Deux de nos
cavaliers ne voulurent pas laisser échapper l’occasion de faire une
fantazia, et nous entrâmes chez nous.
A peine étais-je assis, qu’un homme ensanglanté, venant demander
justice, se présenta devant moi. On avait tué une chèvre aujourd’hui, et
il avait acheté la peau de la bête avec la tête, croyait-il ; le vendeur
prétendit que c’était sans la tête ; l’acheteur jura qu’il ne la
rendrait pas, quoi qu’il dût arriver ; il s’ensuivit un combat, où mon
homme reçut sur la tête un coup de pierre qui lui avait fait une forte
blessure ; le crâne heureusement n’avait pas été entamé. Comme je
n’avais pas entendu l’adversaire, je priai le cheikh de s’enquérir de
cette affaire ; et les deux parties ayant tort, il proposa une amende de
6 douros pour chacun.
Ma course effrénée de ce matin, en plein soleil, sans mon haïk, m’avait
été nuisible et je commençai, dès le retour, à sentir les symptômes d’un
violent mal de tête avec dégoût, presque mal de cœur.
Vers les trois heures de l’après-midi, arriva en ville un jeune homme
nous annonçant que des Hammāma l’avaient dépouillé et venaient d’emmener
les troupeaux de chèvres de Négrīn, dont il était le gardien, et qui
étaient au pâturage près de Zaghouān. Aussitôt le cheikh, quoique
jeûnant, fit seller son cheval et se prépara à la poursuite ainsi que
les hommes armés de la ville ; les chevaux partaient, et dans le premier
mouvement je montai aussi en selle, oubliant ma maladie ; je pris le
fusil d’Ahmed qui avait été au frais sous les palmiers ; mais, à peine
sorti de la ville, je vis que j’étais trop malade pour suivre l’allure
des autres chevaux, et laissant le mien à un des fantassins, je revins
vers la ville. Je rencontrai Ahmed, qui me gronda de m’être dérangé, et
plus encore d’avoir laissé mon cheval ; mais c’était un peu tard. Dans
la soirée tout le monde revint, les Hammāma, au nombre de 7 à 8
fantassins, avaient pris la fuite dans la montagne, abandonnant les
troupeaux, et n’emportant qu’un fusil et un burnous. J’appris à cette
occasion que trois familles de Négrīn habitaient Zaghouān. Après le
retour de la petite armée, je tombai très malade, et n’eus que le temps
de prendre de l’ipécacuanha, puis après les vomissements une dose de
quinine ; j’eus un instant le délire et un mal de tête fou, puis je
tombai dans un état de prostration jusque vers les 10 heures du soir. Je
me réveillai alors presque guéri, me déshabillai et me couchai ; il
faisait une chaleur très grande.
Je vis, avant de tomber tout à fait malade, les hommes que nous avions
poursuivis le matin ; l’un d’eux était précisément celui qui avait été
réclamer sa jument à Si-Mohammed ben Rabah, et qui la ramenait dans sa
tribu. Ils avaient rencontré dans le chott un homme des Oulad
el’Aisāoui, l’avaient dépouillé et renvoyé après lui avoir administré
une bastonnade. Mes aventures d’aujourd’hui dénotent que ce pays est
loin d’être pacifié. En effet, les gens de Négrīn n’osent à la lettre
pas sortir de chez eux pour aller commercer, de crainte des vexations et
actes d’hostilité des Oulad el’Aisāoui et des Hammāma. Tous les ans, ces
deux tribus hostiles leur enlèvent leurs troupeaux de chèvres et tout ce
qu’ils peuvent prendre. Le seul chemin qui leur soit ouvert est la route
de Tebessa depuis l’occupation française.