6 avril.

Ce matin, je partis avec le cheikh, un autre cavalier et Ahmed, pour

explorer les ruines de Besseriani ; un assez grand nombre d’hommes

devaient nous rejoindre aux ruines par un chemin plus court mais plus

difficile pour les chevaux. En quittant la ville, nous gardâmes quelque

temps les plantations à notre gauche, et marchâmes tantôt sur les

hauteurs dominant les ravins, tantôt dans le lit même de ces derniers ;

nous atteignîmes enfin l’oued, qui forme ici une petite rivière, coulant

entre de nombreux tamaris et au milieu d’un thalweg bordé de petites

collines ; là commencent les labours et les semis d’orge. Nous ne

quittâmes l’oued que lorsque nous fûmes près des ruines ; nous le

laissâmes alors, sur la droite, aller arroser les labours qui commencent

au N.-O. de Besseriani, et se prolonger à l’ouest et enfin au S.-O.

jusqu’à 1 kilomètre au delà des ruines. A gauche nous avions, à peu de

distance, un sommet de la chaîne de montagnes qui borde d’un côté l’oued

de Négrīn. De là la montagne[144] se prolonge très haute vers l’orient,

formant ainsi la limite du véritable Sahara : à ses pieds s’étend un

terrain rocheux et raviné, formant une pente rapide vers le sud, et qui

est excessivement difficile à traverser.

La première ruine que je touchai est un support d’arc de triomphe

formant le seul vestige reconnaissable qui en reste ; au pied étaient

dispersées de nombreuses pierres de taille assez volumineuses qui

avaient complété ce monument ; dans la partie intérieure du support de

l’arc, au milieu de la baie, se distingue une colonne mutilée formant

corps avec le support, laquelle colonne était ornée de cannelures et

d’un chapiteau sculpté[145]. Au pied de l’arc de triomphe, je trouvai

deux pierres portant chacune une inscription, malheureusement un peu

mutilées et effacées par les intempéries des saisons. Peut-être ces deux

pierres font-elles partie d’une même inscription qui était placée au-

dessus de l’arc de triomphe[146] :

[Illustration]

A côté du support de l’arc encore debout, se trouve un mur d’une

admirable construction, encore très bien conservé jusqu’à une certaine

hauteur ; peut-être servait-il à soutenir l’autre pilier de l’arc ;

cependant je le crois à peine, à cause de la distance qui sépare les

deux ruines.

De là je me rendis au monument le plus remarquable que renferme

actuellement Besseriani ; c’est un arc de triomphe encore très bien

conservé dans sa partie principale. A son sommet se trouve une belle

pierre très plane sur laquelle on lit le milieu d’une inscription en

grosses et belles lettres d’un travail fini et d’une régularité

remarquable. En regardant l’inscription, on a sur la gauche du monument

un mur y attenant, encore assez bien conservé ; le tout atteste

l’importance considérable[147] de l’établissement romain, et la

tradition à Midas m’avait déjà appris qu’autrefois, Besseriani

commandait à toutes les petites villes des environs que j’ai visitées

depuis Chebika. J’ai dessiné sur les lieux mêmes, sur la planche I, une

esquisse grossière de ce monument[148]. La belle inscription de cet arc

de triomphe étant incomplète, je me mis à chercher les deux pierres qui

manquaient, et je parvins bientôt à en trouver une seconde formant le

commencement du document. Dans une ruine dont je parlerai tout à

l’heure, je trouvai bien une troisième pierre portant trois lignes d’une

inscription en aussi gros caractères que la première, mais je ne trouve

pas à première vue un sens ni beaucoup de rapport entre ces trois lignes

et les quatre lignes de la première inscription ; il est cependant

probable qu’elle en fait partie[149]. Voici les deux premières :

[Illustration]

Voici maintenant la troisième pierre que j’ai trouvée à une petite

distance de l’arc de triomphe, dans des ruines de belles et grandes

pierres qui devaient appartenir à quelque bâtiment public ; la surface

de cette pierre a plus souffert que celle des autres.

[Illustration]

J’allai ensuite à un monceau de ruines, peut-être les restes d’un autre

arc de triomphe, qui est situé à l’ouest du dernier monument, et à peu

près sur la ligne des ruines que j’ai visitées les premières, c’est-à-

dire plus dans le voisinage des labours. J’y trouvai d’énormes pierres

de taille parfaitement taillées, trois portaient des inscriptions

malheureusement un peu écornées[150].

[Illustration]

Besseriani, ainsi que la ville romaine de Chebika, sont situées au bas

de la montagne, là où l’oued sort des rochers, et l’on voit à l’opposite

que les Arabes et les Berbères ont bâti leurs villages au milieu des

rochers dans les positions les plus difficiles[151].

Je prenais quelques angles pour baser un plan grossier de Besseriani,

lorsque l’on signala cinq cavaliers à l’horizon. Or ce pays est

tellement peu sûr que l’on donna immédiatement le signal de se

rassembler et que l’on cria aux cultivateurs dans les labours de se

rallier à nous. Dans la bagarre, je négligeai de remettre mon haïk que

j’avais ôté pour travailler, et me contentai de mes burnous et de mes

culottes. Chacun arma son fusil et je sortis mon revolver pour être prêt

le cas échéant.

Les cavaliers ne nous avaient pas vus à cheval, et ils n’étaient plus

très éloignés, lorsque quatre d’entre nous, dont le cheikh, partirent au

galop pour aller au-devant d’eux. Dès qu’ils nous aperçurent, les

étrangers s’enfuirent à fond de train, l’un d’eux gagnant le Sahara ;

les autres tâchèrent de se réfugier dans la montagne. Aussitôt tout le

monde cria qu’ils étaient ennemis, Hammāma ou Oulad el’Aisāoui, venus

pour un coup de main, et nous partîmes nous aussi au galop pour prêter

main forte au cheikh. Le terrain dans lequel nous galopions est un

labyrinthe de casse-cou, et Ahmed et moi, ne connaissant pas le pays,

nous allions hésitants ; le vieux qui était resté faisait un peu le

traînard ; je m’aperçus bientôt que la peur l’enchaînait, et lui répétai

plusieurs fois de prendre les devants ; je fus enfin obligé de le

menacer de mon revolver pour le décider à nous guider. Nous galopions

toujours, et pendant ce temps nous n’entendions que les cris de guerre

sauvages que poussaient nos amis ; un fort coup de feu nous échappa au

milieu du bruit du galop de nos chevaux. Nous arrivâmes enfin au pied de

la montagne et rejoignîmes les nôtres, au moment où les étrangers, que

leur fuite folle avait portés sur des points inaccessibles,

abandonnaient leurs montures pour sauver leurs têtes. Nous nous

contentâmes de prendre trois chevaux dont un fort beau, puis nous

tâchâmes de poursuivre celui qui avait gagné le Sahara, mais

abandonnâmes bientôt ses traces.

Pendant que nous revenions triomphants, et que mon brave Ahmed se voyait

déjà de retour à Biskra, monté sur un cheval, nous aperçûmes au loin un

homme qui venait en faisant des protestations ; c’était un homme bien

connu des Nemēmcha soumis, qui, reconnaissant enfin la nature de notre

cavalerie, venait demander de quel droit nous avions fait acte

d’ennemis. Il nous raconta qu’il nous avait pris pour des Hammāma ou des

Oulad el’Aisāoui et que c’était là la cause de leur fuite. Nous sûmes

donc que nous avions fait méprise des deux parts, et revînmes ensemble à

Besseriani. Nous promîmes de rendre les chevaux à leurs maîtres dès que

ceux-ci viendraient les réclamer, ce qu’ils firent à Négrīn dans la

soirée. Nous rentrâmes épuisés à Besseriani, où j’achevai de dessiner

l’arc de triomphe debout, et nous retournâmes en ville, rencontrant sur

notre route une foule d’habitants, hommes et femmes, qui venaient soit

prendre part au combat, soit savoir ce qui était arrivé. — Deux de nos

cavaliers ne voulurent pas laisser échapper l’occasion de faire une

fantazia, et nous entrâmes chez nous.

A peine étais-je assis, qu’un homme ensanglanté, venant demander

justice, se présenta devant moi. On avait tué une chèvre aujourd’hui, et

il avait acheté la peau de la bête avec la tête, croyait-il ; le vendeur

prétendit que c’était sans la tête ; l’acheteur jura qu’il ne la

rendrait pas, quoi qu’il dût arriver ; il s’ensuivit un combat, où mon

homme reçut sur la tête un coup de pierre qui lui avait fait une forte

blessure ; le crâne heureusement n’avait pas été entamé. Comme je

n’avais pas entendu l’adversaire, je priai le cheikh de s’enquérir de

cette affaire ; et les deux parties ayant tort, il proposa une amende de

6 douros pour chacun.

Ma course effrénée de ce matin, en plein soleil, sans mon haïk, m’avait

été nuisible et je commençai, dès le retour, à sentir les symptômes d’un

violent mal de tête avec dégoût, presque mal de cœur.

Vers les trois heures de l’après-midi, arriva en ville un jeune homme

nous annonçant que des Hammāma l’avaient dépouillé et venaient d’emmener

les troupeaux de chèvres de Négrīn, dont il était le gardien, et qui

étaient au pâturage près de Zaghouān. Aussitôt le cheikh, quoique

jeûnant, fit seller son cheval et se prépara à la poursuite ainsi que

les hommes armés de la ville ; les chevaux partaient, et dans le premier

mouvement je montai aussi en selle, oubliant ma maladie ; je pris le

fusil d’Ahmed qui avait été au frais sous les palmiers ; mais, à peine

sorti de la ville, je vis que j’étais trop malade pour suivre l’allure

des autres chevaux, et laissant le mien à un des fantassins, je revins

vers la ville. Je rencontrai Ahmed, qui me gronda de m’être dérangé, et

plus encore d’avoir laissé mon cheval ; mais c’était un peu tard. Dans

la soirée tout le monde revint, les Hammāma, au nombre de 7 à 8

fantassins, avaient pris la fuite dans la montagne, abandonnant les

troupeaux, et n’emportant qu’un fusil et un burnous. J’appris à cette

occasion que trois familles de Négrīn habitaient Zaghouān. Après le

retour de la petite armée, je tombai très malade, et n’eus que le temps

de prendre de l’ipécacuanha, puis après les vomissements une dose de

quinine ; j’eus un instant le délire et un mal de tête fou, puis je

tombai dans un état de prostration jusque vers les 10 heures du soir. Je

me réveillai alors presque guéri, me déshabillai et me couchai ; il

faisait une chaleur très grande.

Je vis, avant de tomber tout à fait malade, les hommes que nous avions

poursuivis le matin ; l’un d’eux était précisément celui qui avait été

réclamer sa jument à Si-Mohammed ben Rabah, et qui la ramenait dans sa

tribu. Ils avaient rencontré dans le chott un homme des Oulad

el’Aisāoui, l’avaient dépouillé et renvoyé après lui avoir administré

une bastonnade. Mes aventures d’aujourd’hui dénotent que ce pays est

loin d’être pacifié. En effet, les gens de Négrīn n’osent à la lettre

pas sortir de chez eux pour aller commercer, de crainte des vexations et

actes d’hostilité des Oulad el’Aisāoui et des Hammāma. Tous les ans, ces

deux tribus hostiles leur enlèvent leurs troupeaux de chèvres et tout ce

qu’ils peuvent prendre. Le seul chemin qui leur soit ouvert est la route

de Tebessa depuis l’occupation française.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 82 / 241 题