5 avril.

Nous eûmes de la peine à obtenir ce matin les hommes qui devaient

m’escorter jusqu’à Négrīn. Les deux mokhazenis, il faut leur rendre

cette justice, ne me quittèrent que lorsque tout le monde fut prêt. Je

fus accompagné par onze hommes.

Nous remontions un long oued (oued Midas) ; le terrain était très aisé,

mais les malheureux chameaux affamés et fatigués ne nous permirent pas

de voyager aussi vite que nous l’eussions désiré. D’abord des montagnes

très élevées nous surplombaient à droite et à gauche, puis à mesure que

nous avancions, les montagnes s’éloignèrent et enfin cessèrent tout à

fait sur la droite, car je ne puis compter comme telles les hauteurs de

Hoouarīn et autres[141] qui nous apparaissaient à peine à travers les

vapeurs. La végétation était maigre et rare ; je pus à peine distinguer

les espèces qui se présentèrent sur la route. Le pays est très dénudé,

sauvage et incultivable ; l’eau y est extrêmement rare ; nous ne

rencontrâmes qu’un puits, appelé El-Hassey, creusé dans l’oued. C’est

près de cet endroit que je vis le seul emplacement évident d’un petit

poste romain ; quelques pierres et de nombreux fragments de poterie

antique sur un mamelon sont tout ce qu’il en reste.

Cette route est très dangereuse, étant exposée aux incursions des

Hammāma et des Oulad el’Aisāoui ; aussi mon escorte était-elle très peu

rassurée, ce qui était d’un autre côté très peu rassurant pour moi. Nous

rencontrâmes plusieurs tas de pierres indiquant autant de victimes des

brigandages qui s’y commettent. Un voyage dans le Sahara pendant le

ramadan avec des musulmans trop consciencieux est du reste une chose

presque impossible et bien fatigante. C’était le cas ici ; plusieurs des

hommes, et Ahmed lui-même, jeûnaient et ne pouvaient pas même boire une

goutte d’eau. Comment pouvait-on exiger d’eux de marcher rapidement et

d’activer la marche des chameaux ?

Enfin nous atteignîmes des renflements de sable que l’on appelle Erg el

Djemīl ; nous les coupâmes et avançâmes vers le but de notre voyage, qui

nous apparaissait à l’horizon ; nous voyions du moins les hauteurs entre

lesquelles Négrīn est enclavée. Bientôt nous entrâmes dans un pays très

accidenté, sillonné de ravins et de rochers et qui présente quelques

difficultés. L’oued de Negrīn se distinguait très bien sur la gauche et

nous laissâmes, au bout de quelque temps, le bouquet de palmiers de

Zaghouān où logent deux ou trois familles.

J’envoyai en avant un homme pour annoncer ma venue à Négrīn, et j’avoue

que j’étais un peu incertain de la nature de l’accueil que j’allais

recevoir ; bientôt mes doutes furent dissipés, car nous rencontrâmes

deux des grands de la ville venus à ma rencontre ; ils me saluèrent en

m’embrassant sur l’épaule et me souhaitèrent la bienvenue. On me logea

dans la maison du cheikh qui venait d’arriver, et qui me salua à mon

entrée. C’est un jeune homme nommé Cheikh Mohammed qui a de très bonnes

manières, et qui me paraît très dévoué à la cause des Français. Je reçus

la visite des grands de la ville, qui se conduisirent très bien et que

je ne congédiai que vers le _maghreb_[142]. L’accueil de Négrīn, après

ma course si aventureuse dans la Tunisie, me fit bien du plaisir. Le

cheikh avait été averti de ma venue il y a deux jours par une lettre

venue de Tebessa (car Négrīn dépend de Tebessa qui est à trois journées

de marche). En un mot, je croyais être dans un pays pacifié, et on verra

demain qu’il n’en était rien.

Négrīn se trouve bâtie dans un ravin d’un abord difficile sur le bord

occidental de l’oued. Les palmiers sont plantés dans le lit même de la

vallée, et en échelons, car la pente de l’oued ici est très forte et le

ruisseau qui coule au milieu des palmiers va par bonds et cascades.

Cette nature du sol permet que l’on arrose facilement les palmiers, car

on n’a qu’à détourner à chaque jardin l’eau qui est nécessaire à

l’arrosage, et le courant de l’oued l’y amène par sa propre force au

moyen d’un saguia. — Outre les palmiers, les plantations renfermaient

encore des figuiers, des abricotiers, des pêchers et surtout des

oliviers.

Dans la soirée, on m’annonça qu’un des chameaux était tellement malade

que le départ pour demain était impossible ; je me soumis de mauvaise

grâce ; mais l’espoir de bien explorer Besseriani[143] me consola un

peu.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 81 / 241 题