Nous eûmes de la peine à obtenir ce matin les hommes qui devaient
m’escorter jusqu’à Négrīn. Les deux mokhazenis, il faut leur rendre
cette justice, ne me quittèrent que lorsque tout le monde fut prêt. Je
fus accompagné par onze hommes.
Nous remontions un long oued (oued Midas) ; le terrain était très aisé,
mais les malheureux chameaux affamés et fatigués ne nous permirent pas
de voyager aussi vite que nous l’eussions désiré. D’abord des montagnes
très élevées nous surplombaient à droite et à gauche, puis à mesure que
nous avancions, les montagnes s’éloignèrent et enfin cessèrent tout à
fait sur la droite, car je ne puis compter comme telles les hauteurs de
Hoouarīn et autres[141] qui nous apparaissaient à peine à travers les
vapeurs. La végétation était maigre et rare ; je pus à peine distinguer
les espèces qui se présentèrent sur la route. Le pays est très dénudé,
sauvage et incultivable ; l’eau y est extrêmement rare ; nous ne
rencontrâmes qu’un puits, appelé El-Hassey, creusé dans l’oued. C’est
près de cet endroit que je vis le seul emplacement évident d’un petit
poste romain ; quelques pierres et de nombreux fragments de poterie
antique sur un mamelon sont tout ce qu’il en reste.
Cette route est très dangereuse, étant exposée aux incursions des
Hammāma et des Oulad el’Aisāoui ; aussi mon escorte était-elle très peu
rassurée, ce qui était d’un autre côté très peu rassurant pour moi. Nous
rencontrâmes plusieurs tas de pierres indiquant autant de victimes des
brigandages qui s’y commettent. Un voyage dans le Sahara pendant le
ramadan avec des musulmans trop consciencieux est du reste une chose
presque impossible et bien fatigante. C’était le cas ici ; plusieurs des
hommes, et Ahmed lui-même, jeûnaient et ne pouvaient pas même boire une
goutte d’eau. Comment pouvait-on exiger d’eux de marcher rapidement et
d’activer la marche des chameaux ?
Enfin nous atteignîmes des renflements de sable que l’on appelle Erg el
Djemīl ; nous les coupâmes et avançâmes vers le but de notre voyage, qui
nous apparaissait à l’horizon ; nous voyions du moins les hauteurs entre
lesquelles Négrīn est enclavée. Bientôt nous entrâmes dans un pays très
accidenté, sillonné de ravins et de rochers et qui présente quelques
difficultés. L’oued de Negrīn se distinguait très bien sur la gauche et
nous laissâmes, au bout de quelque temps, le bouquet de palmiers de
Zaghouān où logent deux ou trois familles.
J’envoyai en avant un homme pour annoncer ma venue à Négrīn, et j’avoue
que j’étais un peu incertain de la nature de l’accueil que j’allais
recevoir ; bientôt mes doutes furent dissipés, car nous rencontrâmes
deux des grands de la ville venus à ma rencontre ; ils me saluèrent en
m’embrassant sur l’épaule et me souhaitèrent la bienvenue. On me logea
dans la maison du cheikh qui venait d’arriver, et qui me salua à mon
entrée. C’est un jeune homme nommé Cheikh Mohammed qui a de très bonnes
manières, et qui me paraît très dévoué à la cause des Français. Je reçus
la visite des grands de la ville, qui se conduisirent très bien et que
je ne congédiai que vers le _maghreb_[142]. L’accueil de Négrīn, après
ma course si aventureuse dans la Tunisie, me fit bien du plaisir. Le
cheikh avait été averti de ma venue il y a deux jours par une lettre
venue de Tebessa (car Négrīn dépend de Tebessa qui est à trois journées
de marche). En un mot, je croyais être dans un pays pacifié, et on verra
demain qu’il n’en était rien.
Négrīn se trouve bâtie dans un ravin d’un abord difficile sur le bord
occidental de l’oued. Les palmiers sont plantés dans le lit même de la
vallée, et en échelons, car la pente de l’oued ici est très forte et le
ruisseau qui coule au milieu des palmiers va par bonds et cascades.
Cette nature du sol permet que l’on arrose facilement les palmiers, car
on n’a qu’à détourner à chaque jardin l’eau qui est nécessaire à
l’arrosage, et le courant de l’oued l’y amène par sa propre force au
moyen d’un saguia. — Outre les palmiers, les plantations renfermaient
encore des figuiers, des abricotiers, des pêchers et surtout des
oliviers.
Dans la soirée, on m’annonça qu’un des chameaux était tellement malade
que le départ pour demain était impossible ; je me soumis de mauvaise
grâce ; mais l’espoir de bien explorer Besseriani[143] me consola un
peu.