Ce matin, je pus examiner la curieuse position de Chebika. Elle est
bâtie en amphithéâtre sur un rocher, entre deux ravins qui descendent de
la montagne. Au nord du rocher s’élève un roc peu important, mais qui
présente de curieux murs bâtis très anciennement sur certains côtés pour
compléter une forteresse naturelle. Ne pouvant pas très bien reconnaître
l’âge de ces constructions, j’en ai pris un échantillon de ciment. La
source de Chebika, ʿAîn Chebika, coule du nord et descend à l’est
arroser les plantations, qui s’étendent au sud ; on trouve encore un
bouquet de palmiers à l’ouest ; ce dernier s’appelle ʿAin Beidha. Du
reste, la ville compte à peine 20 hommes, ce qui donne un très petit
chiffre de population totale. Ce sont des Hammāma. La tradition leur
rappelle que le nom chrétien de cette ville ou plutôt sa traduction est
Qoçeïr Ech-Chems, le château du soleil (ηλιοπολις). Ils prétendent aussi
que les chrétiens fendirent une partie de la ravine pour amener l’eau à
la ville.
Je retournai voir les restes de l’ancien établissement ; il s’étend sur
toute la ligne sud des plantations. Cette promenade me convainc une fois
de plus de l’importance de ce point sous l’occupation romaine ;
cependant les pierres y étaient très mal taillées[136].
Les habitants de la ville sont pauvres, comme je l’ai dit, mais j’ai vu
quelques jolies femmes, toutes vêtues à la mode occidentale.
Je partis ensuite pour Midas ; outre mes deux mokhazenis, on nous donna
cinq hommes armés de fusils, dont on me vanta beaucoup le courage, mais
dont la conversation annonçait très peu de décence. Nous longeâmes
pendant quelque temps le bord de la montagne[137] puis arrivâmes à un
endroit appelé Foum en Nâs. C’est une fort large ouverture dans la
montagne, qui donne passage à une petite rivière[138] qui se perd près
de là et qui est employée en partie à arroser des semis de céréales que
nous apercevons verdoyants. Nous entrons dans cette coupure et
rencontrons l’oued, tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche, l’eau en
est fraîche et bonne. Le chemin devient plus difficile à mesure que les
rochers se rapprochent, et bientôt ils nous rendent la marche très
pénible. Vers cet endroit, j’aperçus, à mi-hauteur de la montagne, les
ruines d’un petit fort romain, où l’on reconnaît encore une partie de
voûte ; il pouvait avoir 25 mètres de long sur 8 mètres de large
environ, et commandait le passage ; il porte aujourd’hui le nom de El-
Hānout. Plus loin je touchai une petite source appelée El-ʿAouina, elle
sort du roc vif et est réputée fraîche en été ; son eau a 21°,9. Nous
montâmes ensuite dans des passages où c’est un miracle que les chameaux
et les caisses ne se soient pas mille fois renversés. Nous marchions
fort lentement, et, après deux petites terrasses que nous atteignîmes,
nous retombâmes dans l’oued, qui nous conduisit presque aussitôt en vue
des palmiers de Tamerza.
Nous laissâmes les palmiers à droite, et entrâmes dans un affluent de
l’oued, qui porte le nom d’El-Oudey, et qui contribue pour un petit
filet d’eau. Les deux côtés de la montagne formaient comme deux murs
presque à pic, qui tantôt, s’élargissant, bordaient une surface de sable
unie, tantôt se rétrécissaient et formaient des défilés des plus
pittoresques et des plus curieux. Les tamaris persistaient ; l’eau
courante était couverte par places d’une petite cypéracée que j’ai
cueillie à Nafta. Nous passâmes à Garen un premier défilé, auprès duquel
celui d’El-Kantara n’est rien ; les murailles me parurent être d’un
marbre grossier ; deux vautours planaient au-dessus de leur domaine, et
les excréments répandus par endroits indiquaient qu’ils avaient là leurs
nids. Toute cette partie de la montagne présentait des traits
géologiques très prononcés ; des couches inclinées attestaient le mode
de formation[139]. Après des détours et des montées sans fin, où hommes
et bêtes se trouvaient épuisés, surtout ceux qui jeûnaient, nous fûmes
obligés, pour passer un défilé, de décharger les caisses et de les
porter à bras d’hommes ; peu après, nous aperçûmes sur les hauteurs les
restes d’un petit blockhaus carré romain, encore assez bien conservé,
qui dominait le passage. Nous gravîmes ensuite une pente et,
redescendant de l’autre côté, nous nous trouvâmes à côté de Midas.
L’oasis de Midas est située comme un nid d’aigle dans une assiette[140]
au milieu de la montagne ; les ravins qui l’entourent ne la laissent
accessible que d’un côté où l’on voit plusieurs koubbas appelés les
Sebaa Regoud. On entre dans la ville par les plantations, et, de l’autre
côté, les maisons sont suspendues sur un ravin ou précipice comme à
Constantine ; la population de Midas peut monter à 30 hommes environ. Ce
sont des Beldîa. Toute la petite oasis présente les sites les plus
charmants ; les jardins offrent un sauvage pittoresque que l’on y
rencontre rarement ; quelques palmiers surtout, à la tête du ravin,
adossés à un rocher à pic de strates horizontales, me tentèrent beaucoup
pour un croquis, mais je crus devoir y renoncer.
Nous fîmes notre entrée en ville par la seule porte qui s’ouvre dans la
muraille (comme à Chebika) et fûmes bien reçus quoique froidement. Il
n’y eut qu’un petit incident fâcheux, ce fut une scène d’injures que fit
le maître de la maison où on nous installa, un nègre, qui fit sortir les
mokhazenis de leur assiette et engagea une lutte corps à corps, dans
laquelle ils eurent le dessus. Je craignis un moment que la lutte ne
devînt sérieuse et m’armai moi-même en faisant armer mon monde ; je
sortis pour parler au nègre, mais je vis heureusement que tout
s’apaisait peu à peu.
Il y avait en ville les chefs des Oulad Sidi’Abid au nombre desquels se
trouvait Si Ramdhān, leur chef, pour qui Si ʿAli Saci avait donné une
lettre. Ils vinrent tous, et se conduisirent très bien, car il faut bien
leur pardonner leur curiosité, causée par leur ignorance. Ils causèrent
et plaisantèrent avec moi. Plusieurs ont leur maison ici. Ils me
demandèrent entre autres si Paris était près de Sidi’Okba. Je sacrifiai
ma demi-journée à mes hôtes, ne voulant pas les indisposer par des
observations et mon travail ordinaire ; je craignis de gâter mes
affaires au moment de quitter la régence de Tunis, et en même temps le
pays de la peur. Du reste, j’y gagnai d’un autre côté en jetant un coup
d’œil dans les mœurs et l’état social et moral de cette population.
Ce que j’en dirai peut s’appliquer à Chebika et probablement aussi à
Tamerza qui est la grande ville de la montagne, et où réside
ordinairement un parent de Si ʿAli Saci. Actuellement il est à Tōzer, il
a eu des difficultés avec ses administrés qui ne doivent pas être
faciles, à cause de l’impôt ; le Bey menace de faire détruire la ville.
Les hommes de Midas sont mal vêtus, et pour la plupart malades. Je n’ai
jamais eu autant de consultations. La syphilis est très commune à tous
les degrés : descendue aux jambes, aux bras, etc., rendant une femme
impotente ; enfin on me l’amène sous la triste forme d’un petit enfant à
la mamelle couvert de glandes et dégoûtant de saleté, déjà jauni par la
mort ! Les femmes sont habillées à l’occidentale avec d’assez vives
couleurs ; quelques-unes, je dirai même la plupart, ne sont pas mal.
Mais le pays est, à ce que je crois, perdu par les maladies vénériennes
et la fièvre. Les Oulad Sidi’Abid paraissent eux-mêmes beaucoup souffrir
des maladies vénériennes. — Les femmes sont assez libres et me jettent
quelques coups d’œil intéressants. — On voit pas mal de nègres.
La tradition rapporte que cette petite ville se nommait autrefois
Merdās.
Dans les pierres qui, avec de la terre, servent à construire les
maisons, je reconnais d’assez grandes pierres taillées, quelques-unes
même debout en plan. Évidemment il y avait là un établissement romain,
moins étendu, mais mieux construit que celui de Chebika.