DE TOZER A BISKRA

Nous partîmes de Tōzer un peu trop tard pour la route qui nous

attendait. Jusqu’à Hamma nous ne vîmes rien que je n’eusse noté

auparavant ; nous entrâmes alors dans des marécages qui évidemment sont

cause de l’insalubrité de toute l’oasis. Ils s’étendent vers le chott,

et sont formés par les eaux de l’oued qui se perdent peu à peu dans les

terres.

Notre marche était peu rapide, aussi mîmes-nous beaucoup de temps à

sortir de ces terrains glissants et meubles peu propres à la marche des

chameaux.

Après les marécages vint une curieuse nature de terrain ; c’était le bas

de l’oued Beyāch, endroit où autrefois avait séjourné la mer, à en juger

à la fois par la nature de sebkha du sol, et surtout par les coquilles

de _Cardium edule_[134] qui s’y trouvaient mêlées à celles du _Bulimus

truncatus_ apporté par les eaux de l’oued. La végétation devient ici

plus rare ; les tamarix s’y maintinrent cependant toujours. Toute cette

plaine est très dangereuse à cause des excursions de maraude qu’y font

les Hammāmas d’un côté et les Nemēmcha de l’autre. C’est pourquoi nous

ne marchions pas sans quelque inquiétude, et les mokhazenis nous

racontèrent différentes histoires terribles de drames qui s’étaient

passés dans cet endroit.

Enfin nous entrâmes dans le chott[135], qui est une petite imitation du

grand chott de Nefzāoua ; il finit par former plusieurs bassins de plus

en plus bas, fournis d’une végétation assez riche quoique uniforme, elle

se compose principalement d’une plante nommée « _goreyna_ » et de

« _zeita_ ».

La nuit nous surprit en route, ce qui nous fit hâter la marche ; après,

nous débouchâmes dans une plaine uniforme et aride, et enfin, au moment

où nous nous rapprochions de Chebika, nous nous trouvâmes sur un champ

de pierres très dures, qui ont été apportées de la montagne par les

ravines qui en descendent. Quelques-unes de ces pierres atteignaient une

grande dimension.

La montagne que nous longions en nous en rapprochant est très régulière

à son sommet ; en cet endroit, elle avait une altitude croissante de

droite à gauche jusque vers Chebika.

Nous coupâmes au bas des palmiers les fondations des murailles d’une

ville romaine qui, d’après ce que j’ai vu le lendemain, doit avoir eu

une certaine importance ; cet endroit est aujourd’hui consacré à des

cultures de céréales. — Nous montâmes ensuite dans les plantations (ici

l’expression convient très bien), nous les trouvâmes arrosées par des

eaux courantes, où l’on remarquait çà et là dans les canaux des pierres

grossièrement taillées, mais évidemment de travail romain, qui ont été

apportées des ruines de la ville, ou bien même sont peut-être encore à

leur place.

Arrivés au petit village de Chebika, on fit quelques difficultés pour

nous recevoir, car on craignait quelque exaction du Bey, mais lorsqu’on

nous eut bien reconnus, il fallut nous loger, et l’on choisit une maison

au sommet de la ville. — Les rues sont tellement agrestes qu’il fallut

décharger les chameaux à la porte de la ville, et monter le bagage à

bras d’hommes. Voyant que j’avais à faire à de pauvres gens, je les

avertis tout d’abord que je paierais tout ce qui me serait livré. Je me

couchai bientôt ; et ne pris pas part au dîner qui fut très maigre.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 79 / 241 题