24 mars.

J’ai oublié hier de dire deux choses intéressantes sur Guettār. La

première est relative à la nature des eaux qui arrosent les plantations.

On creuse des trous assez vastes de 3 à 6 mètres de profondeur, selon la

proximité de la montagne, et on met à découvert un _ruisseau_ d’eau. Je

crois que les palmiers plongent leurs racines dans l’eau, mais pour les

grains, etc... on les arrose à force de bras au moyen de puits

semblables à ceux des Beni-Mezab.

La seconde est d’autant plus remarquable qu’ordinairement les Arabes ne

se confient pas vite au premier venu. Mais à peine étais-je installé

dans la maison du cheikh que plusieurs habitants de Guettār vinrent me

trouver et me dirent en levant les mains au ciel : « Mon Dieu, combien

nous désirerions que les Français fussent les maîtres de ce pays ! »

Je restai à Guettār la première partie du jour ; je dois remarquer que

les femmes jouissent ici d’une grande liberté. Elles causèrent sans

façon avec moi, et me contèrent leurs petits « bobos ». Une de ces dames

était évidemment malade du poumon, et j’eus l’indiscrétion de lui

demander à voir l’endroit où elle souffrait. Cela ne fit aucune

difficulté. Aussi sa complaisance fut-elle payée par un peu de

médicaments et de bons conseils, comme celui de porter de la laine. En

effet, toutes les femmes de ces contrées se vêtent de coton.

Après avoir pris la hauteur du soleil à midi, nous nous mîmes en route.

Nous trouvâmes une plaine très unie, entourée de montagnes que nous

n’atteignîmes pas. Le paysage ne variait qu’en ce qu’il était plus ou

moins inculte ; le changement fut très sensible lorsque nous approchâmes

de l’oasis de Lâla. Nous traversâmes alors des champs de céréales en

orge.

Le camp de l’armée du Bey Hamouda[121] nous apparut de loin avec ses

tentes blanches, et lorsque nous approchâmes, je pus m’amuser à

considérer le mouvement extraordinaire qui y régnait. Il y avait une

foule de cavaliers allant et venant, des soldats vêtus à l’européenne ;

au milieu des tentes des soldats on remarquait deux pavillons surmontés

d’une pomme dorée : c’étaient les tentes du Bey Hamouda et du ministre

garde des sceaux. Le camp était entouré de tentes d’Arabes qui

probablement étaient là pour le service des munitions de bouche, enfin

on voyait dans la plaine des troupeaux de chevaux, qui avaient été

enlevés dernièrement au Hammāma, soit comme complément du tribut, soit

comme amende.

Nous passâmes au milieu de tout ce mouvement, causant beaucoup de

surprise. Nous nous arrêtâmes dans la ville de Gafsa, qui se trouvait de

l’autre côté de l’oued Beyâch, à la maison de Si elʿAbidi, khalifa de Si

ʿAli Saci. Mais comme on ne mettait pas trop d’empressement à nous

recevoir, et surtout parce qu’on prétendait me faire partager un logis

avec d’autres étrangers, je me remis aussitôt en selle, et allai avec

Ahmed et un _mokhazeni_, voir Si ‘Ali Saci[122].

On me fit attendre assez longtemps dans sa tente, et Ahmed fut mandé

pour donner des détails sur ma personne. Enfin le seigneur parut, me

salua d’une manière très affable, et me fit asseoir à ses côtés ; je lui

remis aussitôt les lettres que j’avais à son adresse et lorsqu’il les

eut lues, il donna des ordres pour mon installation et me pria de rester

à _déjeuner_ avec lui après le coucher du soleil.

J’acceptai volontiers son offre et envoyai Ahmed présider à mon

installation.

Pendant que j’étais dans la tente de Si ʿAli Saci très occupé alors par

les affaires financières de son département, je reçus la visite de

plusieurs Européens au service du Bey ; tous me parurent très bornés, et

me déplurent au plus haut degré ; je dois en excepter seulement le

médecin du Bey, qui sait le français et est à part cela un fort aimable

homme.

Après le dîner, je partis pour Gafsa où je trouvai tout à souhait.

Cependant je ne pus pas bien dormir, à cause du bruit que firent les

gens de la maison, qui se disputaient pour avoir leur dîner d’abord, et

ensuite se mirent à chanter et à rire d’une manière désespérante. Je

suis à part cela dévoré par des puces depuis le Nefzāoua[123].

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 65 / 241 题