J’ai oublié hier de dire deux choses intéressantes sur Guettār. La
première est relative à la nature des eaux qui arrosent les plantations.
On creuse des trous assez vastes de 3 à 6 mètres de profondeur, selon la
proximité de la montagne, et on met à découvert un _ruisseau_ d’eau. Je
crois que les palmiers plongent leurs racines dans l’eau, mais pour les
grains, etc... on les arrose à force de bras au moyen de puits
semblables à ceux des Beni-Mezab.
La seconde est d’autant plus remarquable qu’ordinairement les Arabes ne
se confient pas vite au premier venu. Mais à peine étais-je installé
dans la maison du cheikh que plusieurs habitants de Guettār vinrent me
trouver et me dirent en levant les mains au ciel : « Mon Dieu, combien
nous désirerions que les Français fussent les maîtres de ce pays ! »
Je restai à Guettār la première partie du jour ; je dois remarquer que
les femmes jouissent ici d’une grande liberté. Elles causèrent sans
façon avec moi, et me contèrent leurs petits « bobos ». Une de ces dames
était évidemment malade du poumon, et j’eus l’indiscrétion de lui
demander à voir l’endroit où elle souffrait. Cela ne fit aucune
difficulté. Aussi sa complaisance fut-elle payée par un peu de
médicaments et de bons conseils, comme celui de porter de la laine. En
effet, toutes les femmes de ces contrées se vêtent de coton.
Après avoir pris la hauteur du soleil à midi, nous nous mîmes en route.
Nous trouvâmes une plaine très unie, entourée de montagnes que nous
n’atteignîmes pas. Le paysage ne variait qu’en ce qu’il était plus ou
moins inculte ; le changement fut très sensible lorsque nous approchâmes
de l’oasis de Lâla. Nous traversâmes alors des champs de céréales en
orge.
Le camp de l’armée du Bey Hamouda[121] nous apparut de loin avec ses
tentes blanches, et lorsque nous approchâmes, je pus m’amuser à
considérer le mouvement extraordinaire qui y régnait. Il y avait une
foule de cavaliers allant et venant, des soldats vêtus à l’européenne ;
au milieu des tentes des soldats on remarquait deux pavillons surmontés
d’une pomme dorée : c’étaient les tentes du Bey Hamouda et du ministre
garde des sceaux. Le camp était entouré de tentes d’Arabes qui
probablement étaient là pour le service des munitions de bouche, enfin
on voyait dans la plaine des troupeaux de chevaux, qui avaient été
enlevés dernièrement au Hammāma, soit comme complément du tribut, soit
comme amende.
Nous passâmes au milieu de tout ce mouvement, causant beaucoup de
surprise. Nous nous arrêtâmes dans la ville de Gafsa, qui se trouvait de
l’autre côté de l’oued Beyâch, à la maison de Si elʿAbidi, khalifa de Si
ʿAli Saci. Mais comme on ne mettait pas trop d’empressement à nous
recevoir, et surtout parce qu’on prétendait me faire partager un logis
avec d’autres étrangers, je me remis aussitôt en selle, et allai avec
Ahmed et un _mokhazeni_, voir Si ‘Ali Saci[122].
On me fit attendre assez longtemps dans sa tente, et Ahmed fut mandé
pour donner des détails sur ma personne. Enfin le seigneur parut, me
salua d’une manière très affable, et me fit asseoir à ses côtés ; je lui
remis aussitôt les lettres que j’avais à son adresse et lorsqu’il les
eut lues, il donna des ordres pour mon installation et me pria de rester
à _déjeuner_ avec lui après le coucher du soleil.
J’acceptai volontiers son offre et envoyai Ahmed présider à mon
installation.
Pendant que j’étais dans la tente de Si ʿAli Saci très occupé alors par
les affaires financières de son département, je reçus la visite de
plusieurs Européens au service du Bey ; tous me parurent très bornés, et
me déplurent au plus haut degré ; je dois en excepter seulement le
médecin du Bey, qui sait le français et est à part cela un fort aimable
homme.
Après le dîner, je partis pour Gafsa où je trouvai tout à souhait.
Cependant je ne pus pas bien dormir, à cause du bruit que firent les
gens de la maison, qui se disputaient pour avoir leur dîner d’abord, et
ensuite se mirent à chanter et à rire d’une manière désespérante. Je
suis à part cela dévoré par des puces depuis le Nefzāoua[123].