Les maîtres des agneaux qui avaient passé la nuit avec nous, et aussi
sacrifié un agneau de leur côté, nous firent changer un peu notre
direction. Nous voyions devant nous une chaîne de montagnes ; il
s’agissait de savoir si nous passerions à droite ou à gauche : nous
suivîmes leur conseil et prîmes à gauche.
Le pays était identiquement le même que celui que nous avions traversé
hier, et nous rencontrions encore de temps en temps des restes de
constructions romaines, que je pris pour des fermes. Je dois noter
spécialement la première ruine, qui se trouve à 480 mètres au nord-ouest
des inscriptions, et qui par ses restes de pierres de taille énormes me
fait penser qu’il y avait là un petit temple ou tout autre bâtiment
public. Nous laissâmes bien loin sur la droite, près des montagnes, une
« porte », probablement un arc de triomphe dont me parlent les cavaliers
du makhzen.
Au bout de quelque temps, nous arrivâmes à une construction romaine
connue sous le nom de Henchir es Somăa. C’est un monument tumulaire en
forme de tour carrée ; l’intérieur que l’on peut voir à travers les
dégradations formait une chambre carrée aussi haute que le monument. Le
tout peut avoir 15 pieds de haut, pas plus de 20 pieds. Le monument a
aujourd’hui une position inclinée du côté de l’ouest, ce qui tient aux
pierres qui ont été arrachées de la base de ce côté.
[Illustration]
Je fis une esquisse rapide de cette ruine, et pendant que je déjeunais,
un cavalier étant parti questionner des bergers dont nous voyions les
moutons au loin, revint avec la nouvelle que nous nous étions trompés de
route. — Un cavalier du kaïd du Nefzāoua qui nous rejoignit bientôt,
emmenant avec lui un domestique du kaïd et une négresse sur un mulet,
nous tira d’embarras en nous montrant la route.
Nous coupâmes la montagne, du moins une partie très basse de la
montagne, à un endroit où la route romaine de Gafsa à Tacape devait
aussi passer, à en juger par les restes de constructions qui se
montraient de temps en temps à droite et à gauche de la route et par des
lignes de pierres qui me semblent avoir été mises pour démarquer la voie
romaine. Outre les plantes de Sagui, je notai ici le _retem_, le
_rhardeg_ et le _harmel_.
La montagne était de calcaire ; quelquefois le sol prenait une teinte
verdâtre due à des argiles (?) ; enfin dans ces endroits on remarquait
des pierres luisantes : sulfate de chaux à l’état cristallin
grossièrement fibreux.
Nous entrâmes ensuite dans une autre plaine où nous rencontrâmes encore
des traces de labours. Là il nous arriva un petit accident, un de nos
mulets tomba par terre, et entra dans des convulsions qui me firent
craindre qu’il ne mourût. Cependant ce n’était qu’une violente colique,
et peu à peu il se remit et nous pûmes enfin gagner El-Guettar.
El-Guettār est une petite ville, ou plutôt un village, bâti en pierres
et en terre à la manière arabe ; on n’y remarque pas la moindre trace
d’occupation romaine. Du reste, la ville est très peu importante et les
maisons sont la plupart en ruines. El-Guettār possède des plantations de
palmiers et d’oliviers en proportion avec son importance. Les dattes se
nomment kĕsébba. Les habitants s’habillent comme ceux du Nefzāoua et les
femmes, quoique vêtues de bleu, mettent aussi un haïk blanc. Leur
coiffure est la même que celle des Nailiyat, avec les fausses tresses de
chaque côté de la tête. Au reste, la ville compte comme arabe et les
habitants ont une renommée de pillards.
D’après le _Nautical Almanach_, le Ramadhan ne devait commencer que
demain (à Constantinople ?), mais la question étant grave, beaucoup
d’individus se mirent à consulter le ciel, et vinrent me dire que la
nouvelle lune avait paru et s’était couchée presque aussitôt.
El-Guettār est appuyée sur un renflement du bas de la montagne[120].