23 mars.

Les maîtres des agneaux qui avaient passé la nuit avec nous, et aussi

sacrifié un agneau de leur côté, nous firent changer un peu notre

direction. Nous voyions devant nous une chaîne de montagnes ; il

s’agissait de savoir si nous passerions à droite ou à gauche : nous

suivîmes leur conseil et prîmes à gauche.

Le pays était identiquement le même que celui que nous avions traversé

hier, et nous rencontrions encore de temps en temps des restes de

constructions romaines, que je pris pour des fermes. Je dois noter

spécialement la première ruine, qui se trouve à 480 mètres au nord-ouest

des inscriptions, et qui par ses restes de pierres de taille énormes me

fait penser qu’il y avait là un petit temple ou tout autre bâtiment

public. Nous laissâmes bien loin sur la droite, près des montagnes, une

« porte », probablement un arc de triomphe dont me parlent les cavaliers

du makhzen.

Au bout de quelque temps, nous arrivâmes à une construction romaine

connue sous le nom de Henchir es Somăa. C’est un monument tumulaire en

forme de tour carrée ; l’intérieur que l’on peut voir à travers les

dégradations formait une chambre carrée aussi haute que le monument. Le

tout peut avoir 15 pieds de haut, pas plus de 20 pieds. Le monument a

aujourd’hui une position inclinée du côté de l’ouest, ce qui tient aux

pierres qui ont été arrachées de la base de ce côté.

[Illustration]

Je fis une esquisse rapide de cette ruine, et pendant que je déjeunais,

un cavalier étant parti questionner des bergers dont nous voyions les

moutons au loin, revint avec la nouvelle que nous nous étions trompés de

route. — Un cavalier du kaïd du Nefzāoua qui nous rejoignit bientôt,

emmenant avec lui un domestique du kaïd et une négresse sur un mulet,

nous tira d’embarras en nous montrant la route.

Nous coupâmes la montagne, du moins une partie très basse de la

montagne, à un endroit où la route romaine de Gafsa à Tacape devait

aussi passer, à en juger par les restes de constructions qui se

montraient de temps en temps à droite et à gauche de la route et par des

lignes de pierres qui me semblent avoir été mises pour démarquer la voie

romaine. Outre les plantes de Sagui, je notai ici le _retem_, le

_rhardeg_ et le _harmel_.

La montagne était de calcaire ; quelquefois le sol prenait une teinte

verdâtre due à des argiles (?) ; enfin dans ces endroits on remarquait

des pierres luisantes : sulfate de chaux à l’état cristallin

grossièrement fibreux.

Nous entrâmes ensuite dans une autre plaine où nous rencontrâmes encore

des traces de labours. Là il nous arriva un petit accident, un de nos

mulets tomba par terre, et entra dans des convulsions qui me firent

craindre qu’il ne mourût. Cependant ce n’était qu’une violente colique,

et peu à peu il se remit et nous pûmes enfin gagner El-Guettar.

El-Guettār est une petite ville, ou plutôt un village, bâti en pierres

et en terre à la manière arabe ; on n’y remarque pas la moindre trace

d’occupation romaine. Du reste, la ville est très peu importante et les

maisons sont la plupart en ruines. El-Guettār possède des plantations de

palmiers et d’oliviers en proportion avec son importance. Les dattes se

nomment kĕsébba. Les habitants s’habillent comme ceux du Nefzāoua et les

femmes, quoique vêtues de bleu, mettent aussi un haïk blanc. Leur

coiffure est la même que celle des Nailiyat, avec les fausses tresses de

chaque côté de la tête. Au reste, la ville compte comme arabe et les

habitants ont une renommée de pillards.

D’après le _Nautical Almanach_, le Ramadhan ne devait commencer que

demain (à Constantinople ?), mais la question étant grave, beaucoup

d’individus se mirent à consulter le ciel, et vinrent me dire que la

nouvelle lune avait paru et s’était couchée presque aussitôt.

El-Guettār est appuyée sur un renflement du bas de la montagne[120].

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 64 / 241 题