En partant du bordj, nous traversâmes longtemps les plantations, au
milieu desquelles apparaissaient çà et là quelques maisons habitées,
entourées de basses-cours ; après avoir enfin franchi la limite des
palmiers, nous entrâmes dans une plaine à végétation de _zeita_ et à sol
sablonneux mais solide ; nous y voyageâmes quelque temps et pénétrâmes
enfin dans une sebkha qui représente ici le grand chott.
La surface unie et nue, la vraie sebkha, ne dura qu’un instant et nous
continuâmes dans un terrain de bonnes terres, avec quantité de _chih_,
de _remeth_ qui apparaît ici, et enfin de _sedra_. Presque sans
discontinuité nous voyons des traces de labours, ce qui prouve assez que
le chott n’est plus en cet endroit le même que dans l’espace qui sépare
le Djérid du Nefzāoua.
Lorsque nous sortîmes du chott, nous entrâmes dans les montagnes que
nous avions eues devant nous depuis le moment où nous avions quitté El-
Hamma. La vallée de Hareīga se prolonge ici entre deux lignes de
hauteurs : celle de gauche est le Hadīfa ; nous continuâmes longtemps
dans cette vallée, trouvant souvent des restes de petits établissements
romains, postes et autres ; notamment nous touchâmes à des ruines que je
crois être celles d’un petit temple ; les pierres, quoiqu’en petit
nombre, étaient d’énormes dimensions et un grand nombre d’entre elles
avaient une forme courbe, comme si elles avaient servi à former une
arcade.
Après avoir dépassé le Hadifa, nous entrâmes dans l’interminable vallée
ou plaine de Săgui. Tous les oueds, à partir de ce moment, prennent leur
cours vers la droite. Le sol de cette plaine est excellent et
parfaitement labourable ; actuellement, il est vrai, le manque d’eau
empêche qu’on ne la cultive, sauf dans des proportions insignifiantes,
mais il semblerait qu’à l’époque de l’occupation romaine, il en était
tout autrement, à en juger par de nombreuses traces d’établissements
romains qu’on rencontre en la traversant[115]. L’oued qui forme le fond
de la plaine, et qui reçoit des ravines des deux lignes de montagnes, a
pu autrefois contenir beaucoup plus d’eau qu’aujourd’hui. J’entends dire
qu’il tient des rhedirs[116] et de grandes mares jusque pendant quatre
mois, lorsque la pluie tombe.
Nous avions l’intention de marcher jusqu’à El-Ayaēcha ou El-Guettār ;
mais, en route, je fus frappé par trois ou quatre pierres romaines
d’assez grandes dimensions, et quoique nous les eussions dépassées, je
revins vers elles et, sans descendre de cheval, je pus distinguer une
inscription sous un tronçon de colonne. Je fis aussitôt revenir la
caravane, et décidai de passer la nuit ici.
Nous trouvâmes un monolithe arrondi, sortant d’une base carrée et couché
à terre ; à côté se trouvaient les débris incomplets d’une autre colonne
semblable ; c’était sur un de ces débris que j’avais vu l’inscription.
La colonne complète avait aussi été couverte d’une longue inscription,
mais le temps et la main des enfants arabes, qui s’étaient amusés à
marteler l’inscription, l’avaient rendue illisible. Je pus bien
reconnaître çà et là quelques lettres isolées, mais n’avais pas le temps
de les copier ; le travail eût été trop long et trop pénible. Je le
laisse à un successeur. Outre le tronçon de colonne gisant sur le sol,
il y en avait un autre à demi enterré ; un peu de travail le mit à jour,
et j’eus le bonheur d’y trouver une partie de l’inscription qui devait
être fort longue. Comme cette inscription est très incomplète[117], je
me contenterai de reproduire ce que j’ai pu y reconnaître.
[Illustration : Deux tronçons de colonne portant une inscription. Săgui
(route de Gabès à Gafsa).+Inscription relative à une fortification de la
route de Gabès à Gafsa. Borne milliaire de Săgui.]
Lorsque nous eûmes fini de déterrer ces pierres, j’en vis une autre dont
la partie visible, peut-être longue d’un mètre, me parut être une pierre
tumulaire, et, ignorant ses dimensions, je fis commencer le travail pour
la déterrer. Le premier résultat de notre travail fut de découvrir que
cette pierre était longue de plus de 2 mètres, large de 50 centimètres
et épaisse de 45. Nous n’avions pas d’autres instruments que des
couteaux et des piquets de tente, et mes six hommes parvinrent à
renverser cet énorme bloc. Mais nous fûmes bien récompensés, car nous
trouvâmes une belle inscription très peu endommagée.
Pour illustrer nos mœurs, je noterai qu’au moment où la pierre cédait à
nos efforts, on signala trois hommes à l’horizon ; comme ils étaient
encore assez loin, nous terminâmes le travail et courûmes ensuite à nos
armes. Je pris moi-même mon revolver et allai gratter un peu mon
inscription. — Nous avions fait de grands préparatifs guerriers,
inutiles heureusement, car les arrivants étaient de petits marchands
sans armes, qui poussaient devant eux quelques agneaux et chevreaux
qu’ils venaient d’acheter aux Hammāma. Je leur achetai un agneau pour
récompenser mes hommes (5 fr.) et si nous avions eu de l’eau à volonté,
nous aurions été les plus heureux des mortels. Il fallut souffrir de la
soif, moi excepté. Nos pauvres bêtes de somme aussi furent obligées de
rester à jeun, car le pays ne produit que du _chih_ et du _remeth_, et
les bêtes ne mangent que très peu la première de ces plantes
seulement[118].
L’inscription que nous venions de déterrer était une borne
milliaire[119] et son contenu très intéressant, quoique les chiffres
aient été proprement martelés à l’époque romaine sans doute.