Nous partîmes ce matin pour Gabès, et y arrivâmes après une demi-journée
de marche. Le pays traversé est assez fortement accidenté, surtout sur
la droite ; c’est l’influence des hauteurs des Matmata qui se fait
sentir, et peut-être ce système de montagnes a-t-il une grande part dans
le soulèvement qui a fait un lac du Palus Tritonis[109].
Nous rencontrâmes beaucoup de troupeaux et d’Arabes s’en allant au
désert. C’étaient des Benî-Zîd et des Mehadeba (Zaouiya).
Nous eûmes à traverser de larges plantations avant d’entrer à Gabès, et
nous coupâmes enfin l’oued qui forme une petite rivière ; là je vis
plusieurs juives assez bien vêtues qui étaient en train de laver leur
linge. Je remarquerai à cette occasion que le costume des juives et des
musulmanes ne diffère pas à Gabès.
Nous descendîmes à la porte du kaïd qui était en train de rendre la
justice, et je n’y restai que quelques instants, car le bruit des
plaintes arabes m’est insupportable. Le chef est un homme assez arrondi,
et déjà un peu âgé : il me reçut bien et me dit que, ces jours derniers,
il était venu ici un Français, voyageant à ses frais avec des spahis de
Tunis. Il était en ce moment à Djerba, et devait revenir incessamment.
On me logea dans une belle maison juive, où était aussi le bagage du
Français, une de ses mules et un domestique. La maîtresse de la maison,
une vieille juive de Tripoli, fit une sortie en poussant des cris
épouvantables sur une note qui ferait envie à tous les sopranos
possibles en apercevant le monde qui avait envahi son domicile ; elle ne
voulut pas croire que je fusse Européen ; il fallut cependant bien
qu’elle s’apaisât, et je pus m’établir assez confortablement. — Bientôt
il y eut bonnes relations entre les dames de la maison et moi.
Gabès ou plutôt El-Menzel[110], celle des deux villes de Gabès où je
suis, est assez bien bâtie. Les maisons sont hautes et blanchies à la
chaux ; les pierres des constructions viennent pour la plupart de
l’ancienne ville romaine. Il y a un marché et un petit bazar couvert ;
quantité de boutiques et ateliers tenus pour la plupart par des juifs,
qui sont ici en très grand nombre. Les vêtements des hommes (musulmans)
sont les mêmes que ceux d’El-Hamma ; ils sont du reste très variés. Les
musulmanes s’habillent comme les juives, à ce qu’on me dit du moins, car
elles sont séquestrées avec une grande sévérité. Le costume des juives
est assez élégant quoique primitif ; le bleu y domine. Quant aux juifs,
ils s’habillent comme ceux d’Alger, avec des culottes noires, turbans,
etc., des couleurs et des modes les plus diverses. La population juive
peut atteindre 1.000 âmes.
Je trouvai à Gabès une borne milliaire, qui a été apportée d’une ruine
romaine près de la mer, à l’est de Ketana et de Zerig-el-Berraniya. —
Voici l’inscription[111] :
[Illustration : Fac-similé de l’inscription de la borne milliaire de
Henchir Aichou (de la carte de Sainte-Marie), à l’est de Ketana et au
bord de la mer, sur la route du pèlerinage. — Pierre aujourd’hui à Gabès
où je l’ai trouvée.]
J’en ai pris du reste un estampage pour être bien sûr de la lecture.