17 mars.

Nous nous mîmes en marche d’assez bonne heure, continuant à traverser le

pays plat et ayant à notre droite les montagnes du Nefzāoua. Nous

voyions à gauche le Djébel-Châreb se réunir au Hadifa, pic élevé que

j’ai visé à la boussole plusieurs fois pour en déterminer la position.

Nous traversâmes de nombreux oueds ; la végétation se montra la même

qu’hier.

Peu de temps après le départ, nous rencontrâmes deux ou trois voyageurs

qui nous apprirent que la smalah avait campé un peu plus en avant, et

bientôt en effet nous l’aperçûmes au pied de la montagne. Le cheikh Săīd

fut encore détaché pour aller porter une lettre au khalifa et il nous

rejoignit plus tard avec un ordre écrit d’un chef à son remplaçant à

Hāmma.

Nous arrivâmes à Aïn el Magroun[107], source qui sort de rochers de grès

friables et qui a de petits dépôts calcaires ; il y a là un

rassemblement de beaucoup d’eau, mais elle est un peu salie. Dans les

berges de grès qui entourent la source, je remarquai des morceaux de

bois fossiles passant quelquefois à une couleur et une forme presque

charbonneuse ; ces morceaux de bois me frappèrent d’autant plus que

leurs dimensions dépassaient de beaucoup tout ce que la plaine

renfermait de gros troncs ou de grosses racines.

Nous continuâmes notre voyage et arrivâmes bientôt à la fin des

montagnes du Nefzāoua, et aperçûmes alors à l’horizon les hauteurs des

Matmata, puis les plantations d’El-Hamma au pied d’une chaîne de

hauteurs nommées El-Kheneg. Sur l’un des dernier pitons des montagnes du

Nefzaoua, on me dit qu’il y a les ruines d’une petite ville peut-être

romaine, perchée comme un nid d’aigle : on l’appelle Belīd Oulad

Mehanna.

Il ne nous fallut pas longtemps pour atteindre la petite ville de Hamma.

Elle est entourée de plantations et se trouve divisée en deux villages,

celui d’El-Hamma, puis celui de Kessàr par environ 40°, à 1 kilomètre de

là ; entre les deux villages se trouve le bordj de construction arabe ou

turque, où logent des soldats zouāoua. Près du bordj sont les sources

thermales qui ont donné son nom à la ville.

Il y en a trois principales :

{ l’eau dans les bains 44°,4

’Aïn-Hamma {

{ dans le petit canal près du bassin 43°,95

{ Dans les bains 46°,45

’Aïn-el-Bordj {

{ dans le bain, à l’ouest 45°,95

’Aïn-Mejada 45°

C’est cette dernière, je crois, qui alimente les bains des femmes.

Les deux bains dont j’ai parlé sont de construction romaine,

au moins quant aux fondations, tout entières en fortes pierres de

taille ; je dois mentionner qu’au plafond d’une des chambres de bains

d’Aïn-Hamma, il y a une pierre, ornée de sculptures et d’une inscription

arabe, aujourd’hui trop effacée pour que j’aie pu en tirer un sens. — Il

y a là des travaux de bassins, de canaux, etc., qui sont fort

intéressants.

La ville de Hamma[108] est bâtie peu élevée, les maisons sont crépies,

du moins en partie, et on a mis encore là à contribution pour leur

édification de nombreuses pierres romaines et des tronçons de colonnes.

L’ancienne ville romaine était près du bordj. Les citadins de Hamma sont

très sévères pour la réclusion de leurs femmes. Elles se cachent la

figure lorsqu’elles sont obligées de sortir ; leurs vêtements ne

diffèrent pas, autant que j’ai pu le voir de ceux des Nefzāoua. Mais

j’ai pu voir des visages de petites filles très mignons et promettant de

jeunes beautés. Les femmes des Benî-Zîd que je rencontre allant au bain,

sont remarquables au moins par leurs coiffures ornées d’une ligne de

pièces d’or sur le front. Elles prennent un soin particulier de leurs

personnes, et sont plus attrayantes que les femmes des pays que je viens

de quitter. Ayant eu l’indiscrétion de jeter un coup d’œil furtif sur le

« bain des dames », je pus voir une d’entre elles exécuter devant ses

compagnes un pas assez gracieux.

Quant aux hommes de Hamma, ils s’enveloppent dans un haïk grossier

souvent de couleur brune et orné au bas d’une frange de cordonnets. Je

serais presque tenté de les croire encore plus fanatiques et méfiants

que les habitants du Djérid. C’est étonnant. Il y a quelques juifs à

Kessár.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 56 / 241 题