Nous nous mîmes en marche d’assez bonne heure, continuant à traverser le
pays plat et ayant à notre droite les montagnes du Nefzāoua. Nous
voyions à gauche le Djébel-Châreb se réunir au Hadifa, pic élevé que
j’ai visé à la boussole plusieurs fois pour en déterminer la position.
Nous traversâmes de nombreux oueds ; la végétation se montra la même
qu’hier.
Peu de temps après le départ, nous rencontrâmes deux ou trois voyageurs
qui nous apprirent que la smalah avait campé un peu plus en avant, et
bientôt en effet nous l’aperçûmes au pied de la montagne. Le cheikh Săīd
fut encore détaché pour aller porter une lettre au khalifa et il nous
rejoignit plus tard avec un ordre écrit d’un chef à son remplaçant à
Hāmma.
Nous arrivâmes à Aïn el Magroun[107], source qui sort de rochers de grès
friables et qui a de petits dépôts calcaires ; il y a là un
rassemblement de beaucoup d’eau, mais elle est un peu salie. Dans les
berges de grès qui entourent la source, je remarquai des morceaux de
bois fossiles passant quelquefois à une couleur et une forme presque
charbonneuse ; ces morceaux de bois me frappèrent d’autant plus que
leurs dimensions dépassaient de beaucoup tout ce que la plaine
renfermait de gros troncs ou de grosses racines.
Nous continuâmes notre voyage et arrivâmes bientôt à la fin des
montagnes du Nefzāoua, et aperçûmes alors à l’horizon les hauteurs des
Matmata, puis les plantations d’El-Hamma au pied d’une chaîne de
hauteurs nommées El-Kheneg. Sur l’un des dernier pitons des montagnes du
Nefzaoua, on me dit qu’il y a les ruines d’une petite ville peut-être
romaine, perchée comme un nid d’aigle : on l’appelle Belīd Oulad
Mehanna.
Il ne nous fallut pas longtemps pour atteindre la petite ville de Hamma.
Elle est entourée de plantations et se trouve divisée en deux villages,
celui d’El-Hamma, puis celui de Kessàr par environ 40°, à 1 kilomètre de
là ; entre les deux villages se trouve le bordj de construction arabe ou
turque, où logent des soldats zouāoua. Près du bordj sont les sources
thermales qui ont donné son nom à la ville.
Il y en a trois principales :
{ l’eau dans les bains 44°,4
’Aïn-Hamma {
{ dans le petit canal près du bassin 43°,95
{ Dans les bains 46°,45
’Aïn-el-Bordj {
{ dans le bain, à l’ouest 45°,95
’Aïn-Mejada 45°
C’est cette dernière, je crois, qui alimente les bains des femmes.
Les deux bains dont j’ai parlé sont de construction romaine,
au moins quant aux fondations, tout entières en fortes pierres de
taille ; je dois mentionner qu’au plafond d’une des chambres de bains
d’Aïn-Hamma, il y a une pierre, ornée de sculptures et d’une inscription
arabe, aujourd’hui trop effacée pour que j’aie pu en tirer un sens. — Il
y a là des travaux de bassins, de canaux, etc., qui sont fort
intéressants.
La ville de Hamma[108] est bâtie peu élevée, les maisons sont crépies,
du moins en partie, et on a mis encore là à contribution pour leur
édification de nombreuses pierres romaines et des tronçons de colonnes.
L’ancienne ville romaine était près du bordj. Les citadins de Hamma sont
très sévères pour la réclusion de leurs femmes. Elles se cachent la
figure lorsqu’elles sont obligées de sortir ; leurs vêtements ne
diffèrent pas, autant que j’ai pu le voir de ceux des Nefzāoua. Mais
j’ai pu voir des visages de petites filles très mignons et promettant de
jeunes beautés. Les femmes des Benî-Zîd que je rencontre allant au bain,
sont remarquables au moins par leurs coiffures ornées d’une ligne de
pièces d’or sur le front. Elles prennent un soin particulier de leurs
personnes, et sont plus attrayantes que les femmes des pays que je viens
de quitter. Ayant eu l’indiscrétion de jeter un coup d’œil furtif sur le
« bain des dames », je pus voir une d’entre elles exécuter devant ses
compagnes un pas assez gracieux.
Quant aux hommes de Hamma, ils s’enveloppent dans un haïk grossier
souvent de couleur brune et orné au bas d’une frange de cordonnets. Je
serais presque tenté de les croire encore plus fanatiques et méfiants
que les habitants du Djérid. C’est étonnant. Il y a quelques juifs à
Kessár.