Nous partîmes du bordj. J’avais une escorte de quatre cavaliers, et le
kaïd lui-même, accompagné de deux piétons, me fit la conduite quelque
temps.
Nous nous dirigeâmes vers la chaîne de collines, qui commence avec le
Nefzāoua, et qui dans cet endroit augmente beaucoup de proportions ;
nous la coupâmes et entrâmes dans un pays de plaine, aboutissant au
chott ; nous avons d’un côté la chaîne lointaine du Djébel-Chāreb et de
l’autre les hauteurs du Djébel-Nefzāoua[105].
Après une marche assez longue, nous arrivâmes à la dernière ville du
Nefzāoua ; c’est Lemmāguès, ville aujourd’hui ruinée et habitée, je
crois, par une seule famille, outre les gens de la zaouiya, dont le
marabout, drôle de nègre armé d’une pioche et en costume de travail,
vint nous demander le prix de sa bénédiction. Je le menaçai du bâton
pour toute réponse ; là se termina notre entretien. Dans les
constructions de la ville, je remarque encore bon nombre de pierres
romaines, voire même des tronçons de colonnes.
Avant d’arriver à la ville, nous touchâmes à la source qui se trouve au
commencement des plantations de palmiers ; là nous trouvâmes un groupe
de jeunes filles des Hammāma occupées à remplir des outres qu’elles
chargeaient à mesure sur des ânes. Elles étaient gardées par un chien.
Ces filles arabes étaient vêtues de bleu et coiffées avec une certaine
grâce, leurs oreilles et leurs cheveux étaient ornées d’anneaux de
cuivre qui étaient d’un joli effet. Mais ces demoiselles n’avaient rien
de virginal, ni leur timbre de voix, ni surtout leur langage ; il choqua
jusqu’à mes guides, qui les appelèrent en moquerie « chiennes de
Hammāmiāt ». Leur visage n’avait rien de joli ni d’intéressant, et leurs
poitrines étaient un peu plus décolletées que ne le comportent nos
idées.
Nous partîmes de Lemmaguès où nous ne fîmes qu’une courte halte pour
déjeuner et continuâmes notre route dans un pays qui n’était interrompu
que par quelques ravines descendant des montagnes et allant au chott. La
végétation était remarquable en ce qu’on y voyait associés le _zeita_,
le _souid_, le _tarfa_, plantes qui croissent de préférence dans les
lieux bas et près de l’eau, et le _halfa_ du pays, qui, s’il est
semblable à son frère des hauts plateaux algériens[106], ne vient
ordinairement que sur les endroits élevés et exposés aux vents.
Nous fîmes lever trois outardes, qu’un de mes cavaliers chercha en vain
à atteindre à balles. Nous vîmes aussi une petite troupe de gazelles.
Nous atteignîmes enfin l’endroit où était la veille la zmala du khalifa
des Aărād, avec une partie des Beni-Zid, mais à mon grand
désappointement, nous trouvâmes la place vide. Les tentes avaient été
plantées plus loin, et le guide fut d’avis qu’ils avaient pris la
direction du Djébel-Chāreb. Je fis néanmoins arrêter ma petite troupe et
me décidai à passer la nuit où nous étions. Nous avions pour nourriture
des dattes, du pain et des œufs, mais les bêtes de somme eurent à
jeûner ; mon cheval seul eut environ la moitié de sa ration habituelle
du soir. Le cheikh Săīd de Kébilli partit à cheval pour explorer le pays
en avant ; il revint disant qu’il n’avait rien trouvé sinon une tache
noirâtre dans le lointain et qui pouvait aussi bien être des arbres que
des tentes. Nous nous établîmes donc de notre mieux sur la frontière des
Hammāma et des Beni-Zīd, deux tribus puissantes qui ont la plus mauvaise
renommée comme pillards et qui, de plus, sont ennemies l’un de l’autre.
Notre repos ne fut interrompu que par les cris d’un chameau égaré. Nous
crûmes qu’il était chassé par des maraudeurs et préparâmes nos armes,
mais nous nous étions trompés, c’était tout simplement un jeune chameau
qui cherchait sa mère.