16 mars.

Nous partîmes du bordj. J’avais une escorte de quatre cavaliers, et le

kaïd lui-même, accompagné de deux piétons, me fit la conduite quelque

temps.

Nous nous dirigeâmes vers la chaîne de collines, qui commence avec le

Nefzāoua, et qui dans cet endroit augmente beaucoup de proportions ;

nous la coupâmes et entrâmes dans un pays de plaine, aboutissant au

chott ; nous avons d’un côté la chaîne lointaine du Djébel-Chāreb et de

l’autre les hauteurs du Djébel-Nefzāoua[105].

Après une marche assez longue, nous arrivâmes à la dernière ville du

Nefzāoua ; c’est Lemmāguès, ville aujourd’hui ruinée et habitée, je

crois, par une seule famille, outre les gens de la zaouiya, dont le

marabout, drôle de nègre armé d’une pioche et en costume de travail,

vint nous demander le prix de sa bénédiction. Je le menaçai du bâton

pour toute réponse ; là se termina notre entretien. Dans les

constructions de la ville, je remarque encore bon nombre de pierres

romaines, voire même des tronçons de colonnes.

Avant d’arriver à la ville, nous touchâmes à la source qui se trouve au

commencement des plantations de palmiers ; là nous trouvâmes un groupe

de jeunes filles des Hammāma occupées à remplir des outres qu’elles

chargeaient à mesure sur des ânes. Elles étaient gardées par un chien.

Ces filles arabes étaient vêtues de bleu et coiffées avec une certaine

grâce, leurs oreilles et leurs cheveux étaient ornées d’anneaux de

cuivre qui étaient d’un joli effet. Mais ces demoiselles n’avaient rien

de virginal, ni leur timbre de voix, ni surtout leur langage ; il choqua

jusqu’à mes guides, qui les appelèrent en moquerie « chiennes de

Hammāmiāt ». Leur visage n’avait rien de joli ni d’intéressant, et leurs

poitrines étaient un peu plus décolletées que ne le comportent nos

idées.

Nous partîmes de Lemmaguès où nous ne fîmes qu’une courte halte pour

déjeuner et continuâmes notre route dans un pays qui n’était interrompu

que par quelques ravines descendant des montagnes et allant au chott. La

végétation était remarquable en ce qu’on y voyait associés le _zeita_,

le _souid_, le _tarfa_, plantes qui croissent de préférence dans les

lieux bas et près de l’eau, et le _halfa_ du pays, qui, s’il est

semblable à son frère des hauts plateaux algériens[106], ne vient

ordinairement que sur les endroits élevés et exposés aux vents.

Nous fîmes lever trois outardes, qu’un de mes cavaliers chercha en vain

à atteindre à balles. Nous vîmes aussi une petite troupe de gazelles.

Nous atteignîmes enfin l’endroit où était la veille la zmala du khalifa

des Aărād, avec une partie des Beni-Zid, mais à mon grand

désappointement, nous trouvâmes la place vide. Les tentes avaient été

plantées plus loin, et le guide fut d’avis qu’ils avaient pris la

direction du Djébel-Chāreb. Je fis néanmoins arrêter ma petite troupe et

me décidai à passer la nuit où nous étions. Nous avions pour nourriture

des dattes, du pain et des œufs, mais les bêtes de somme eurent à

jeûner ; mon cheval seul eut environ la moitié de sa ration habituelle

du soir. Le cheikh Săīd de Kébilli partit à cheval pour explorer le pays

en avant ; il revint disant qu’il n’avait rien trouvé sinon une tache

noirâtre dans le lointain et qui pouvait aussi bien être des arbres que

des tentes. Nous nous établîmes donc de notre mieux sur la frontière des

Hammāma et des Beni-Zīd, deux tribus puissantes qui ont la plus mauvaise

renommée comme pillards et qui, de plus, sont ennemies l’un de l’autre.

Notre repos ne fut interrompu que par les cris d’un chameau égaré. Nous

crûmes qu’il était chassé par des maraudeurs et préparâmes nos armes,

mais nous nous étions trompés, c’était tout simplement un jeune chameau

qui cherchait sa mère.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 55 / 241 题