15 mars.

Avant de déjeuner, nous allâmes voir Tellimīn ; en descendant du bordj,

on me fit remarquer à la prise d’eau une pierre écrite « en hébreu »,

que je trouvai être une inscription en bon arabe ; comme elle est

vieille de 96 ans, je pris la peine dans la soirée d’en prendre un

estampage.

Avant d’arriver à Tellimīn, nous eûmes à tourner une assez grande mare,

qui est au moins aussi grande que la moitié de la ville.

Je suis entré dans une quantité de maisons, et je puis donner quelques

détails sur l’intérieur, quoique mon séjour y ait été peu long. La ville

est bâtie en matériaux de constructions romaines, puis en petites

pierres, le tout uni au moyen de glaise. Les maisons ne sont pas plus

hautes que celles de Tougourt et présentent un intérieur au moins aussi

sale et misérable. Les rues ne sont ni très étroites, ni trop larges, et

tout la ville est remplie d’immondices et d’ordures. La mosquée, à

moitié en plein air, est bâtie sur l’emplacement de l’ancienne église

chrétienne. Le plafond est supporté par des colonnes qui sont au nombre

de neuf dans la longueur et de trois dans la largeur. Toutes ont des

chapiteaux de dessins différents, dont j’ai essayé de représenter trois

échantillons (pl.).

J’ai trouvé deux inscriptions latines dans l’intérieur des maisons de la

ville ; la première doit se lire : « Sexto Cocceio Vibiano proconsuli

provinciæ Africæ, patrono municipii dedicavit perpetuus populus » (ou

pecuniâ publicâ).

La seconde se rétablit aisément par : « Hadriano conditori municipii

dedicavit populus perpetuus ».

Ces inscriptions enseignent qu’Hadrien fut le fondateur de la ville, et

que cette ville était assez importante pour former un

« municipium »[102].

La légende rapporte qu’autrefois le sultan de Tellimīn ne sortait pas

sans être accompagné de 5.000 cavaliers tous montés sur des chevaux

mâles ; aujourd’hui malheureusement la ville est loin de posséder autant

de forces. C’est encore d’ici, d’après une autre tradition, que seraient

sortis les habitants de Tougourt, qui auraient émigré sous la conduite

de leur chef, chassés par un conquérant. Je dois dire à ce sujet que les

vêtements, la coiffure, même le type des femmes du Nefzāoua ressemblent

beaucoup à tout ce que nous connaissons dans l’Oued-Righ. Elles

s’habillent de coton bleu et gardent sur le devant de la tête une mèche

de cheveux laineux qui sont tressés en mille petites tresses dans les

grandes occasions. Les hommes, au contraire, ont plutôt le type arabe

et, à l’exception de quelques rares sujets, donnent encore un exemple de

plus de cette singulière loi des races croisées, que les femmes

conservent plutôt le type de la race inférieure. — La langue parlée dans

le Nefzāoua est l’arabe, le berbère y est aujourd’hui inconnu.

[Illustration : Nos 1 et 2. — Inscriptions dans des murs de maisons à

Tillimīn.

No 3, _a b c_. — Chapiteaux de colonnes dans l’ancienne église,

aujourd’hui mosquée de Tillimīn. — _a b_, de face ; _c_, de profil.]

Après notre excursion de Tellimīn, nous allâmes à Kébilli[103], qui est

une ville importante et digne de beaucoup d’attention. J’ai encore ici à

faire les mêmes remarques anthropologiques qu’à Tellimīn, mais en

ajoutant que la ville et ses habitants annoncent un bien plus haut degré

d’aisance et de civilisation. On voit encore dans la ville de nombreuses

pierres romaines qui ont servi de matériaux à la construction des

maisons. Cependant la ville actuelle n’est pas très ancienne, Rhōma[104]

ayant détruit au moins en partie le Kébilli ancien. On compte cinq

mosquées, et les trois que j’ai visitées sont évidemment sur

l’emplacement d’églises, comme le témoignent les colonnes qui en

supportent le toit. Ici je n’ai pas trouvé d’inscriptions.

En revenant, je vis par la porte de la prison un homme aux fers, qui, je

le crains, n’a commis d’autre crime que de refuser de donner au kaïd une

grosse somme d’argent qu’on lui demandait par exaction. Cet homme me

supplie d’intercéder pour lui, mais je ne vois pas trop ce que je puis

faire. Il est de toutes façons très digne de pitié.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 54 / 241 题