Avant de déjeuner, nous allâmes voir Tellimīn ; en descendant du bordj,
on me fit remarquer à la prise d’eau une pierre écrite « en hébreu »,
que je trouvai être une inscription en bon arabe ; comme elle est
vieille de 96 ans, je pris la peine dans la soirée d’en prendre un
estampage.
Avant d’arriver à Tellimīn, nous eûmes à tourner une assez grande mare,
qui est au moins aussi grande que la moitié de la ville.
Je suis entré dans une quantité de maisons, et je puis donner quelques
détails sur l’intérieur, quoique mon séjour y ait été peu long. La ville
est bâtie en matériaux de constructions romaines, puis en petites
pierres, le tout uni au moyen de glaise. Les maisons ne sont pas plus
hautes que celles de Tougourt et présentent un intérieur au moins aussi
sale et misérable. Les rues ne sont ni très étroites, ni trop larges, et
tout la ville est remplie d’immondices et d’ordures. La mosquée, à
moitié en plein air, est bâtie sur l’emplacement de l’ancienne église
chrétienne. Le plafond est supporté par des colonnes qui sont au nombre
de neuf dans la longueur et de trois dans la largeur. Toutes ont des
chapiteaux de dessins différents, dont j’ai essayé de représenter trois
échantillons (pl.).
J’ai trouvé deux inscriptions latines dans l’intérieur des maisons de la
ville ; la première doit se lire : « Sexto Cocceio Vibiano proconsuli
provinciæ Africæ, patrono municipii dedicavit perpetuus populus » (ou
pecuniâ publicâ).
La seconde se rétablit aisément par : « Hadriano conditori municipii
dedicavit populus perpetuus ».
Ces inscriptions enseignent qu’Hadrien fut le fondateur de la ville, et
que cette ville était assez importante pour former un
« municipium »[102].
La légende rapporte qu’autrefois le sultan de Tellimīn ne sortait pas
sans être accompagné de 5.000 cavaliers tous montés sur des chevaux
mâles ; aujourd’hui malheureusement la ville est loin de posséder autant
de forces. C’est encore d’ici, d’après une autre tradition, que seraient
sortis les habitants de Tougourt, qui auraient émigré sous la conduite
de leur chef, chassés par un conquérant. Je dois dire à ce sujet que les
vêtements, la coiffure, même le type des femmes du Nefzāoua ressemblent
beaucoup à tout ce que nous connaissons dans l’Oued-Righ. Elles
s’habillent de coton bleu et gardent sur le devant de la tête une mèche
de cheveux laineux qui sont tressés en mille petites tresses dans les
grandes occasions. Les hommes, au contraire, ont plutôt le type arabe
et, à l’exception de quelques rares sujets, donnent encore un exemple de
plus de cette singulière loi des races croisées, que les femmes
conservent plutôt le type de la race inférieure. — La langue parlée dans
le Nefzāoua est l’arabe, le berbère y est aujourd’hui inconnu.
[Illustration : Nos 1 et 2. — Inscriptions dans des murs de maisons à
Tillimīn.
No 3, _a b c_. — Chapiteaux de colonnes dans l’ancienne église,
aujourd’hui mosquée de Tillimīn. — _a b_, de face ; _c_, de profil.]
Après notre excursion de Tellimīn, nous allâmes à Kébilli[103], qui est
une ville importante et digne de beaucoup d’attention. J’ai encore ici à
faire les mêmes remarques anthropologiques qu’à Tellimīn, mais en
ajoutant que la ville et ses habitants annoncent un bien plus haut degré
d’aisance et de civilisation. On voit encore dans la ville de nombreuses
pierres romaines qui ont servi de matériaux à la construction des
maisons. Cependant la ville actuelle n’est pas très ancienne, Rhōma[104]
ayant détruit au moins en partie le Kébilli ancien. On compte cinq
mosquées, et les trois que j’ai visitées sont évidemment sur
l’emplacement d’églises, comme le témoignent les colonnes qui en
supportent le toit. Ici je n’ai pas trouvé d’inscriptions.
En revenant, je vis par la porte de la prison un homme aux fers, qui, je
le crains, n’a commis d’autre crime que de refuser de donner au kaïd une
grosse somme d’argent qu’on lui demandait par exaction. Cet homme me
supplie d’intercéder pour lui, mais je ne vois pas trop ce que je puis
faire. Il est de toutes façons très digne de pitié.