Nous partîmes après le lever du soleil, et entrâmes de suite dans le
chott, cependant la végétation nous suivit encore quelque temps ; nous
notâmes en particulier quelques _tarfa_, du _zeita_ et le _bougriba_.
Ensuite nous entrâmes dans le chott véritable dont la surface variait de
la terre glaise solide et glissante aux terres noirâtres détrempées et à
une surface de sol très solide. Cette dernière se trouvait couverte de
dessins circulaires en forme de damier, absolument semblables aux
dessins en relief que présentent les affleurements calcaires depuis
Biskra jusqu’à El-Guerāra.
Je pus prendre des directions de boussole vers différents points du
Djébel-Chāreb[99], qui correspondent à des points qui m’ont été indiqués
comme possédant des ruines romaines.
Le voyage sur le chott n’eut rien de remarquable jusqu’au moment où nous
arrivâmes à un puits romain, ou du moins à ce que je prends pour un
puits romain comblé. Ce sont de grandes pierres plates rangées en
rayonnant. On appelle cet endroit Oumm el Goreīnat ; une minute avant
d’y arriver, nous avions coupé une flaque d’eau formant le bas de l’oued
Zitouna[100].
Ensuite nous continuâmes notre longue route à travers cette mer
desséchée. Nous revîmes, avant d’arriver dans le Nefzāoua, la même
gradation de la végétation que nous avions remarquée en quittant le
Djérid. Les _tarfa_ se montrèrent encore.
Lorsque nous entrâmes dans le Nefzāoua, la végétation se montra
excessivement variée, et surtout nouvelle pour moi ; quantité de roseaux
et de graminées.
La première ville ou plutôt le premier village que nous y rencontrâmes
fut celui de Zaouiyēt ed Debabkha. Celui-ci et tous les autres du
Nefzāoua sont tout petits et enfoncés dans des plantations de palmiers ;
souvent ils en sont tout à fait entourés. On voit à côté des villages de
petites oasis de palmiers, qui autrefois avaient chacune leur village,
mais ils furent alternativement détruits et changèrent de place ou
furent tout à fait oubliés.
Nous n’arrivâmes que fort tard au bordj situé tout près du village de
Mansoura et non loin de Tellimīn. Le bordj est ce qui reste de
l’ancienne Tŏrra, nom qui est resté à la source qui coule au bas du
bordj.
Je suis reçu par le kaïd Si Mohammed es Saïs. A l’entrée du bordj, un
vieux « zouāoui » se mit à me fouiller pour voir si j’avais des armes,
mais je l’envoyai à tous les diables, et Ahmed ne manqua pas de lui
administrer une poussade. Je trouvai dans le kaïd un homme comme il
faut, et je prévis de suite que je n’aurais aucun désagrément dans le
Nefzāoua. Je trouvai là un juif faisant fonction de receveur des impôts.
Le kaïd ne passe dans le Nefzaoua que peu de mois avant l’arrivée de la
colonne dans le Djérid. Puis il revient à Tunis avec elle. Outre que le
séjour est peu agréable pour ce grand seigneur, il est probable que sa
vie n’y serait pas toujours sûre ; aussi prend-on même pour le court
moment de son séjour de grandes précautions ; il n’est pas permis
d’entrer dans le bordj avec des armes. On a bien soin d’étaler devant la
porte un vieux canon de fer, et il y en a un autre qui passe sa gueule à
une petite fenêtre sur la façade. — La petite garnison de zouaves passe
toute l’année ici ; les hommes sont établis dans le pays.
Je dois remarquer que, sur le chott, nous trouvâmes les traces de la
voiture de Si Ali Saci ; outre que cette voiture probablement légère
peut y passer sans difficultés, le chott dans son état actuel
supporterait la plus grosse artillerie. Ceci est un fait intéressant à
comparer avec ce que disaient les voyageurs arabes du moyen âge. Le
chott a probablement changé, comme bien d’autres sebkhas de ces
contrées[101].
Le bordj est bâti en grande partie avec des matériaux de constructions
romaines ; sur la façade, on voit même une pierre ornée de sculptures,
mais il n’y a pas d’inscriptions. La porte du petit village de Mansoura
est supportée par des pierres romaines.