Hier au soir, après que j’avais fini de rédiger mes notes, les
principaux membres de la caravane du Souf (Kouinin, Tarhzout et Guémār)
vinrent me visiter pour m’annoncer comme une chose arrangée qu’ils ne
partiraient pas le lendemain parce qu’ils venaient de recevoir la
nouvelle que nous allions passer au milieu des douars des Hammama. Ce
n’étaient pas les hommes que ces « braves » redoutaient, mais bien les
femmes, les enfants et les chiens. On allait envoyer un homme au cheikh
Moustapha, le marabout de Nefta et, selon qu’il dirait ou non d’arriver
sans crainte, on irait plus loin ou l’on s’en retournerait. Je m’opposai
net à une telle mesure, et fis demander dans la caravane quels étaient
ceux qui voulaient partir demain avec moi. La division fut très nette ;
les gens du Djérid, de Ghadāmès, ne voulaient pas rester, ceux d’El-
Oued, du Souf seuls étaient de l’avis contraire. Je décidai le départ.
Toute la nuit fut passée à se disputer dans le camp, mais quand le jour
parut, tout le monde était du même avis, qui était de me suivre.
Nous rencontrâmes beaucoup de douars, de troupeaux des Oulād Sidi ’Abid
de la Régence de Tunis, mais ils ne firent que nous donner des
nouvelles, certes peu rassurantes.
Vers le milieu de la journée, avant d’atteindre le puits d’El-
Khofch[77], toute la caravane résolut de ne pas passer par Nakhlet-el-
Mengoub, comme l’avait ordonné le kaïd. Moi, de mon côté, je m’obstinai
à prendre ce chemin, et nous nous séparâmes de très mauvaise humeur,
ayant à peine six ou sept hommes avec moi. Cependant, comme hier, mon
attitude déterminée leur fit accepter mon choix et ils nous rejoignirent
tous, sauf les Djéridiya, qui du reste ne nous étaient pas du tout
obligés. Nous continuâmes donc notre marche dans un sol de _heicha_, la
végétation de _dhomrān_[78], _zeita_, _souid_, etc., qui caractérise la
contrée de Chegga du Sud et la _heicha_ de l’Oued-Righ. Nous étions très
inquiets, les Hammama ne se trouvaient pas campés aux palmiers d’El-
Mengoub, et nous devions nous rapprocher sans cesse de leurs douars.
Vers la fin du jour, nous aperçûmes les palmiers de Nafta et plus loin,
vers l’ouest, les montagnes de Negrîn et de Tamerza. Lorsque nous
voulûmes camper quelques instants avant le coucher du soleil, nous
tombâmes sur les troupeaux des Hammama, et pûmes nous assurer que la
tribu n’était pas loin. Les bergers vinrent dans le camp demander
différentes choses, ci du feu, là de l’eau, plus loin des dattes. Ils
vinrent jusqu’à mon feu où j’étais assis et demandèrent à boire à Ahmed.
Nous entendîmes, le soir, les chants de leurs femmes, les cris des
enfants et les bêlements des troupeaux.
Cette nuit ne fut pas très agréable à passer, plusieurs hommes de la
caravane la passèrent à veiller, le « policeman » tunisien entre autres.
Je veillai, pour ma part, la moitié de la nuit, et fis de longues rondes
dedans et hors du camp, que nous avions établi en demi-cercle, mon lit
et mon bagage en formant le centre. Aujourd’hui nous n’avons pas cru
devoir dresser la tente.
J’entendis, vers le matin, le cri cadencé d’un chacal en chasse, auquel
répondit bientôt le chien d’un des troupeaux.