7 mars.

Hier au soir, après que j’avais fini de rédiger mes notes, les

principaux membres de la caravane du Souf (Kouinin, Tarhzout et Guémār)

vinrent me visiter pour m’annoncer comme une chose arrangée qu’ils ne

partiraient pas le lendemain parce qu’ils venaient de recevoir la

nouvelle que nous allions passer au milieu des douars des Hammama. Ce

n’étaient pas les hommes que ces « braves » redoutaient, mais bien les

femmes, les enfants et les chiens. On allait envoyer un homme au cheikh

Moustapha, le marabout de Nefta et, selon qu’il dirait ou non d’arriver

sans crainte, on irait plus loin ou l’on s’en retournerait. Je m’opposai

net à une telle mesure, et fis demander dans la caravane quels étaient

ceux qui voulaient partir demain avec moi. La division fut très nette ;

les gens du Djérid, de Ghadāmès, ne voulaient pas rester, ceux d’El-

Oued, du Souf seuls étaient de l’avis contraire. Je décidai le départ.

Toute la nuit fut passée à se disputer dans le camp, mais quand le jour

parut, tout le monde était du même avis, qui était de me suivre.

Nous rencontrâmes beaucoup de douars, de troupeaux des Oulād Sidi ’Abid

de la Régence de Tunis, mais ils ne firent que nous donner des

nouvelles, certes peu rassurantes.

Vers le milieu de la journée, avant d’atteindre le puits d’El-

Khofch[77], toute la caravane résolut de ne pas passer par Nakhlet-el-

Mengoub, comme l’avait ordonné le kaïd. Moi, de mon côté, je m’obstinai

à prendre ce chemin, et nous nous séparâmes de très mauvaise humeur,

ayant à peine six ou sept hommes avec moi. Cependant, comme hier, mon

attitude déterminée leur fit accepter mon choix et ils nous rejoignirent

tous, sauf les Djéridiya, qui du reste ne nous étaient pas du tout

obligés. Nous continuâmes donc notre marche dans un sol de _heicha_, la

végétation de _dhomrān_[78], _zeita_, _souid_, etc., qui caractérise la

contrée de Chegga du Sud et la _heicha_ de l’Oued-Righ. Nous étions très

inquiets, les Hammama ne se trouvaient pas campés aux palmiers d’El-

Mengoub, et nous devions nous rapprocher sans cesse de leurs douars.

Vers la fin du jour, nous aperçûmes les palmiers de Nafta et plus loin,

vers l’ouest, les montagnes de Negrîn et de Tamerza. Lorsque nous

voulûmes camper quelques instants avant le coucher du soleil, nous

tombâmes sur les troupeaux des Hammama, et pûmes nous assurer que la

tribu n’était pas loin. Les bergers vinrent dans le camp demander

différentes choses, ci du feu, là de l’eau, plus loin des dattes. Ils

vinrent jusqu’à mon feu où j’étais assis et demandèrent à boire à Ahmed.

Nous entendîmes, le soir, les chants de leurs femmes, les cris des

enfants et les bêlements des troupeaux.

Cette nuit ne fut pas très agréable à passer, plusieurs hommes de la

caravane la passèrent à veiller, le « policeman » tunisien entre autres.

Je veillai, pour ma part, la moitié de la nuit, et fis de longues rondes

dedans et hors du camp, que nous avions établi en demi-cercle, mon lit

et mon bagage en formant le centre. Aujourd’hui nous n’avons pas cru

devoir dresser la tente.

J’entendis, vers le matin, le cri cadencé d’un chacal en chasse, auquel

répondit bientôt le chien d’un des troupeaux.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 42 / 241 题