6 mars.

Je fus malade toute la nuit, ayant une indigestion très douloureuse.

Aussi ce matin me fallut-il une bonne dose d’énergie pour ordonner le

départ comme d’habitude et monter en selle.

Au moment de partir, je reçus mon courrier de Tougourt, qui

malheureusement ne renfermait qu’une lettre de mon père et une d’Auer.

Je reçois la lettre du Ministre des affaires étrangères pour M. Botta.

Les gens de la caravane parurent mettre plus de soin qu’hier à se

rassembler en un seul bloc, mais les peines furent vaines, au bout de

quelque temps, les pelotons de la caravane étaient séparés par plusieurs

kilomètres. — On voulut aussi m’effrayer, je ne sais quel intérêt

avaient ces hommes à ne pas aller par la route orientale que j’avais

choisie. On voulut me faire croire qu’à un des puits nous allions

trouver 1.200 cavaliers de Nemēmcha insoumis. Je me bornai à leur

demander comment le puits pouvait abreuver tant de monde et tant de

chevaux.

Pendant que je marchais avec mes chameaux isolés, un homme assez drôle

se joignit à nous. Il était coiffé d’un turban vert et d’une calotte

rouge. Son vêtement consistait en deux burnous assez sales, et comme

arme il portait, jeté sur son dos, un immense sabre. Cet homme avait des

manières très européennes, celles d’un homme peu distingué, bien

entendu, et il parlait beaucoup. Il nous dit qu’il était depuis quarante

ans « policeman » à Tunis, que sur trois nuits il en passait une de

garde. Les policemen ne sont pas payés à Tunis et il nous raconta qu’il

ne s’était fait inscrire comme tel que pour avoir l’avantage de sortir

le soir après le couvre-feu, et d’aller dans telle et telle maison qui

lui plaisait, chez les jolies femmes qui lui convenaient, beaucoup même,

à l’en croire. Ensuite, si la police n’est pas payée, elle se fait plus

d’argent sans cela, car elle permet toutes débauches nocturnes pourvu

qu’on lui graisse la main. — Mon homme avait aussi un faible pour les

spiritueux et il avait emporté de la _mahia_ avec lui.

Pendant que nous causions ainsi, un pèlerin marocain qui nous suivait

tout couvert de guenilles nous cria : « Voilà un mouton » ; en effet, il

y avait à quelques pas de nous une brebis perdue et boiteuse. Ahmed et

le policeman tunisien fondirent dessus et, après un débat où la probité

de chacun se fit jour, l’animal fut égorgé par le policeman, qui le

considéra de bonne prise.

Le soir, on la dépèce et la distribue.

Quant au pays que nous traversâmes, ce fut une plaine uniforme, à sol

sablonneux et à végétation de _ălenda_, _semhari_, _arta_, _drīn_ et

_baguel_. De temps en temps une petite traînée de dunes en interrompait

la monotonie.

Nous touchâmes à un puits nommé Wourrāda ; actuellement il est comblé.

Voilà l’histoire de cet événement. Le puits ayant été rempli de _drīn_

pour une cause ou une autre, un pasteur y descendit dans l’intention de

le nettoyer. Comme il ne revenait pas, le frère de cet homme y descendit

aussi, mais y trouva la mort par asphyxie[75] ; enfin l’oncle des deux

jeunes gens voulut leur porter secours et faillit périr ; cependant il

put sortir. On combla le puits, qui sert de tombeau aux deux pasteurs.

Vers la fin de la marche, un habitant du Djérid, monté sur son chameau,

prit un tambour de basque et commença une longue improvisation sur un

marabout vivant de Nefta, Moustapha ben Azoūz. Il jouait admirablement

bien de son instrument, et improvisait avec tant de facilité que je crus

qu’il récitait une litanie. Les couplets, composés de quatre vers,

étaient tous terminés par la même rime, et se terminaient par le refrain

que répétaient en chœur des jeunes gens de la caravane. Malheureusement

le chant m’empêchait de juger du sens des vers. — Cela m’arrive pour les

chœurs chantés à l’Opéra dans ma langue maternelle.

Nous nous arrêtons au puits de Guettāra Ahmed ben ’Amara[76]. Je suis

dans un grand état d’épuisement et j’ai un peu de fièvre. Ce matin,

j’avais pris un peu d’huile de ricin, je prends ce soir une dose de

quinine dans du café et deux petites tasses de vin. — Une heure après je

me sens beaucoup mieux.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 41 / 241 题