Je fus malade toute la nuit, ayant une indigestion très douloureuse.
Aussi ce matin me fallut-il une bonne dose d’énergie pour ordonner le
départ comme d’habitude et monter en selle.
Au moment de partir, je reçus mon courrier de Tougourt, qui
malheureusement ne renfermait qu’une lettre de mon père et une d’Auer.
Je reçois la lettre du Ministre des affaires étrangères pour M. Botta.
Les gens de la caravane parurent mettre plus de soin qu’hier à se
rassembler en un seul bloc, mais les peines furent vaines, au bout de
quelque temps, les pelotons de la caravane étaient séparés par plusieurs
kilomètres. — On voulut aussi m’effrayer, je ne sais quel intérêt
avaient ces hommes à ne pas aller par la route orientale que j’avais
choisie. On voulut me faire croire qu’à un des puits nous allions
trouver 1.200 cavaliers de Nemēmcha insoumis. Je me bornai à leur
demander comment le puits pouvait abreuver tant de monde et tant de
chevaux.
Pendant que je marchais avec mes chameaux isolés, un homme assez drôle
se joignit à nous. Il était coiffé d’un turban vert et d’une calotte
rouge. Son vêtement consistait en deux burnous assez sales, et comme
arme il portait, jeté sur son dos, un immense sabre. Cet homme avait des
manières très européennes, celles d’un homme peu distingué, bien
entendu, et il parlait beaucoup. Il nous dit qu’il était depuis quarante
ans « policeman » à Tunis, que sur trois nuits il en passait une de
garde. Les policemen ne sont pas payés à Tunis et il nous raconta qu’il
ne s’était fait inscrire comme tel que pour avoir l’avantage de sortir
le soir après le couvre-feu, et d’aller dans telle et telle maison qui
lui plaisait, chez les jolies femmes qui lui convenaient, beaucoup même,
à l’en croire. Ensuite, si la police n’est pas payée, elle se fait plus
d’argent sans cela, car elle permet toutes débauches nocturnes pourvu
qu’on lui graisse la main. — Mon homme avait aussi un faible pour les
spiritueux et il avait emporté de la _mahia_ avec lui.
Pendant que nous causions ainsi, un pèlerin marocain qui nous suivait
tout couvert de guenilles nous cria : « Voilà un mouton » ; en effet, il
y avait à quelques pas de nous une brebis perdue et boiteuse. Ahmed et
le policeman tunisien fondirent dessus et, après un débat où la probité
de chacun se fit jour, l’animal fut égorgé par le policeman, qui le
considéra de bonne prise.
Le soir, on la dépèce et la distribue.
Quant au pays que nous traversâmes, ce fut une plaine uniforme, à sol
sablonneux et à végétation de _ălenda_, _semhari_, _arta_, _drīn_ et
_baguel_. De temps en temps une petite traînée de dunes en interrompait
la monotonie.
Nous touchâmes à un puits nommé Wourrāda ; actuellement il est comblé.
Voilà l’histoire de cet événement. Le puits ayant été rempli de _drīn_
pour une cause ou une autre, un pasteur y descendit dans l’intention de
le nettoyer. Comme il ne revenait pas, le frère de cet homme y descendit
aussi, mais y trouva la mort par asphyxie[75] ; enfin l’oncle des deux
jeunes gens voulut leur porter secours et faillit périr ; cependant il
put sortir. On combla le puits, qui sert de tombeau aux deux pasteurs.
Vers la fin de la marche, un habitant du Djérid, monté sur son chameau,
prit un tambour de basque et commença une longue improvisation sur un
marabout vivant de Nefta, Moustapha ben Azoūz. Il jouait admirablement
bien de son instrument, et improvisait avec tant de facilité que je crus
qu’il récitait une litanie. Les couplets, composés de quatre vers,
étaient tous terminés par la même rime, et se terminaient par le refrain
que répétaient en chœur des jeunes gens de la caravane. Malheureusement
le chant m’empêchait de juger du sens des vers. — Cela m’arrive pour les
chœurs chantés à l’Opéra dans ma langue maternelle.
Nous nous arrêtons au puits de Guettāra Ahmed ben ’Amara[76]. Je suis
dans un grand état d’épuisement et j’ai un peu de fièvre. Ce matin,
j’avais pris un peu d’huile de ricin, je prends ce soir une dose de
quinine dans du café et deux petites tasses de vin. — Une heure après je
me sens beaucoup mieux.