Nous partîmes aujourd’hui avant la pointe du jour et commençâmes à
marcher vigoureusement dans l’espoir de dépasser la « nedjă » du Hammama
avant qu’elle ne prît notre route.
Cependant, lorsque le soleil eut un peu monté à l’horizon, les yeux
perçants de mon guide découvrirent la nedjă s’avançant de notre côté sur
le sommet des _gour_ des Beni Mezab. A partir de ce moment, nous n’eûmes
pas une minute de repos. Chaque ondulation de cette immense ligne de
chameaux, de troupeaux et d’hommes était interprétée par mes trop
timides Souafa comme un signal d’attaque.
Ce ne fut guère que lorsque nous fûmes entrés dans le chott[79] que nous
pûmes bien nous rendre compte du nombre des ennemis et de leurs
mouvements. Lorsque la « nedjă », qui jusqu’alors s’était tenue sur les
hauteurs, commença à se rapprocher du chott, les fantassins souafa
s’assirent par terre, tournant le dos aux Hammama ; Mohammed le guide,
qui à cet instant aperçut les cavaliers en avant des troupeaux, s’élança
à la tête des chameaux en criant d’arrêter. Il y eut là un mouvement
rapide qui me montra qu’en cas d’attaque, je ne pouvais compter que sur
bien peu de monde. Ahmed sauta à bas du chameau qu’il montait ; ôta son
burnous et arma son fusil, d’autres suivirent son exemple. Enfin
l’incertitude dura quelques instants, et l’on crut remarquer que les
cavaliers reprenaient la direction, je fis remettre les chameaux en
marche, mais ne pus pas empêcher quelques coups de feu de fantazia de
partir, la chose la plus inconsidérée dans notre position.
J’eus là l’émotion de celui qui va être entraîné dans un combat pour son
droit, mais qui n’avait cherché de querelle à personne. Armé de mon
revolver, j’étais décidé à mesurer mes cinq coups et à démonter au moins
deux ou trois cavaliers. La lutte aurait été déplorable ; des guerriers
consommés, en nombre considérable, auraient certainement eu le dessus
sur quelques hommes déterminés mais embarrassés par une foule timorée et
inutile, par des femmes, des enfants et des chameaux chargés de sommes
considérables.
Bientôt la « nedjă » se trouva à notre hauteur ; nous voyions cette
foule de cavaliers ; les quinze douars peuvent, d’après des
renseignements précis, mettre sur pied mille hommes. Ce n’était
cependant là qu’une des neuf fractions des Hammama qui, ayant eu à se
plaindre de son kaïd, avait envoyé une plainte au bey, mais se sauvait
sans attendre la réponse, décidée à revenir si le bey lui accordait sa
demande, et à quitter son gouvernement pour toujours si on ne faisait
pas attention à son grief.
Nous marchions très vite et arrivâmes enfin près des palmiers de Ghîtān
ed Cherfā, où nous rencontrâmes deux cavaliers hammama attardés, que
nous saluâmes en passant. Ils sont bien montés, ont d’énormes étriers,
et sont surtout remarquables par leur manière de s’envelopper dans leur
haouli, ne laissant voir que le milieu du visage ; leur chachiă est
enfoncée jusqu’aux sourcils ; enfin ils n’ont pas de corde de poil de
chameau. Ahmed me dit qu’ils revêtent quelquefois des haïks de coton
bleu, comme les femmes du Souf.
Nous déjeunâmes à côté des plantations de Nafta, où nous rencontrâmes un
dernier Hammami et nous empressâmes ensuite d’entrer dans la ville ; je
descendis à la maison du Bey.
[Note 64 : Profondeur, 5 mètres. — Température, 17°,30. (Note de H.
Duveyrier.)]
[Note 65 : Le détail des observations astronomiques de Duveyrier a été
publié dans les _Les Touaregs du Nord_, p. 134-140.]
[Note 66 : Duveyrier n’en continua pas moins à observer à l’aide de
l’anéroïde. « J’ai pu, dit-il, en faire usage concurremment avec les
Fortin et pendant assez de temps, avant que ces instruments aient été
brisés, pour bien étudier les dilatations de l’anéroïde et le corriger
de ses erreurs. » (_Les Touaregs du Nord_, p. 123.)]
[Note 67 : Nom donné à la petite monnaie de cuivre en Tunisie et au
Maroc.]
[Note 68 : _Ad Majores_, au nord du chott Rharsa, à 4 kilomètres au
S.-E. de l’oasis actuelle de Négrine. (V. Masqueray, _Ruines anciennes
de Khenchela à Besseriani_, _Revue Africaine_, 1879, p. 68.)]
[Note 69 : Haïdra, au N.-E. de Tébessa ?]
[Note 70 : Djebīla (« la Grasse »), un des villages du Souf, à 22 km.
N.-E. d’El-Oued.]
[Note 71 : Gens de Ghadamès.]
[Note 72 : Zaouïa des Tidjaniya.]
[Note 73 : « Frères » disciples du marabout de Nefta dont il est
question plus loin.]
[Note 74 : Dépression.]
[Note 75 : Beaucoup de puits dégagent de l’hydrogène sulfuré, provenant
de la décomposition, dans l’eau chargée de sulfate de chaux, des
nombreuses matières organiques, tombées par l’orifice presque toujours
dépourvu de margelle.]
[Note 76 : Profondeur 6m,20. — Température 20°,2 (H. Duv.).]
[Note 77 : Profondeur 5m,50. — Température 21° (H. Duv.).]
[Note 78 : Autre forme du mot ذمران]
[Note 79 : Le chott El-Djérid.]