8 mars.

Nous partîmes aujourd’hui avant la pointe du jour et commençâmes à

marcher vigoureusement dans l’espoir de dépasser la « nedjă » du Hammama

avant qu’elle ne prît notre route.

Cependant, lorsque le soleil eut un peu monté à l’horizon, les yeux

perçants de mon guide découvrirent la nedjă s’avançant de notre côté sur

le sommet des _gour_ des Beni Mezab. A partir de ce moment, nous n’eûmes

pas une minute de repos. Chaque ondulation de cette immense ligne de

chameaux, de troupeaux et d’hommes était interprétée par mes trop

timides Souafa comme un signal d’attaque.

Ce ne fut guère que lorsque nous fûmes entrés dans le chott[79] que nous

pûmes bien nous rendre compte du nombre des ennemis et de leurs

mouvements. Lorsque la « nedjă », qui jusqu’alors s’était tenue sur les

hauteurs, commença à se rapprocher du chott, les fantassins souafa

s’assirent par terre, tournant le dos aux Hammama ; Mohammed le guide,

qui à cet instant aperçut les cavaliers en avant des troupeaux, s’élança

à la tête des chameaux en criant d’arrêter. Il y eut là un mouvement

rapide qui me montra qu’en cas d’attaque, je ne pouvais compter que sur

bien peu de monde. Ahmed sauta à bas du chameau qu’il montait ; ôta son

burnous et arma son fusil, d’autres suivirent son exemple. Enfin

l’incertitude dura quelques instants, et l’on crut remarquer que les

cavaliers reprenaient la direction, je fis remettre les chameaux en

marche, mais ne pus pas empêcher quelques coups de feu de fantazia de

partir, la chose la plus inconsidérée dans notre position.

J’eus là l’émotion de celui qui va être entraîné dans un combat pour son

droit, mais qui n’avait cherché de querelle à personne. Armé de mon

revolver, j’étais décidé à mesurer mes cinq coups et à démonter au moins

deux ou trois cavaliers. La lutte aurait été déplorable ; des guerriers

consommés, en nombre considérable, auraient certainement eu le dessus

sur quelques hommes déterminés mais embarrassés par une foule timorée et

inutile, par des femmes, des enfants et des chameaux chargés de sommes

considérables.

Bientôt la « nedjă » se trouva à notre hauteur ; nous voyions cette

foule de cavaliers ; les quinze douars peuvent, d’après des

renseignements précis, mettre sur pied mille hommes. Ce n’était

cependant là qu’une des neuf fractions des Hammama qui, ayant eu à se

plaindre de son kaïd, avait envoyé une plainte au bey, mais se sauvait

sans attendre la réponse, décidée à revenir si le bey lui accordait sa

demande, et à quitter son gouvernement pour toujours si on ne faisait

pas attention à son grief.

Nous marchions très vite et arrivâmes enfin près des palmiers de Ghîtān

ed Cherfā, où nous rencontrâmes deux cavaliers hammama attardés, que

nous saluâmes en passant. Ils sont bien montés, ont d’énormes étriers,

et sont surtout remarquables par leur manière de s’envelopper dans leur

haouli, ne laissant voir que le milieu du visage ; leur chachiă est

enfoncée jusqu’aux sourcils ; enfin ils n’ont pas de corde de poil de

chameau. Ahmed me dit qu’ils revêtent quelquefois des haïks de coton

bleu, comme les femmes du Souf.

Nous déjeunâmes à côté des plantations de Nafta, où nous rencontrâmes un

dernier Hammami et nous empressâmes ensuite d’entrer dans la ville ; je

descendis à la maison du Bey.

[Note 64 : Profondeur, 5 mètres. — Température, 17°,30. (Note de H.

Duveyrier.)]

[Note 65 : Le détail des observations astronomiques de Duveyrier a été

publié dans les _Les Touaregs du Nord_, p. 134-140.]

[Note 66 : Duveyrier n’en continua pas moins à observer à l’aide de

l’anéroïde. « J’ai pu, dit-il, en faire usage concurremment avec les

Fortin et pendant assez de temps, avant que ces instruments aient été

brisés, pour bien étudier les dilatations de l’anéroïde et le corriger

de ses erreurs. » (_Les Touaregs du Nord_, p. 123.)]

[Note 67 : Nom donné à la petite monnaie de cuivre en Tunisie et au

Maroc.]

[Note 68 : _Ad Majores_, au nord du chott Rharsa, à 4 kilomètres au

S.-E. de l’oasis actuelle de Négrine. (V. Masqueray, _Ruines anciennes

de Khenchela à Besseriani_, _Revue Africaine_, 1879, p. 68.)]

[Note 69 : Haïdra, au N.-E. de Tébessa ?]

[Note 70 : Djebīla (« la Grasse »), un des villages du Souf, à 22 km.

N.-E. d’El-Oued.]

[Note 71 : Gens de Ghadamès.]

[Note 72 : Zaouïa des Tidjaniya.]

[Note 73 : « Frères » disciples du marabout de Nefta dont il est

question plus loin.]

[Note 74 : Dépression.]

[Note 75 : Beaucoup de puits dégagent de l’hydrogène sulfuré, provenant

de la décomposition, dans l’eau chargée de sulfate de chaux, des

nombreuses matières organiques, tombées par l’orifice presque toujours

dépourvu de margelle.]

[Note 76 : Profondeur 6m,20. — Température 20°,2 (H. Duv.).]

[Note 77 : Profondeur 5m,50. — Température 21° (H. Duv.).]

[Note 78 : Autre forme du mot ذمران]

[Note 79 : Le chott El-Djérid.]

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 43 / 241 题