Ma journée n’a pas été heureuse. J’ai eu le malheur de casser mon
dernier baromètre Fortin, cependant je pourrai le raccommoder dès que
j’aurai des tubes. Cela n’en est pas moins très fâcheux, vu que les
notes barométriques devaient être un des résultats les plus intéressants
de mon voyage[66].
Je passe la matinée à finir de copier au net l’itinéraire de l’Oued-Righ
ici.
Il arrive une caravane du Djérid qui donne les meilleures nouvelles ; il
en était venu une hier encore.
Je fais encore acheter par Ahmed différentes choses qui me manquent, et
je m’amuse à décrasser un certain nombre de monnaies romaines et
semblables que je me suis procurées ici. Elles courent comme les
« felous[67] » de Tunis.
Presque toutes sont très petites. Les principales sont de Constantin ;
d’autres portent des figures de souverains avec une couronne ressemblant
aux couronnes les plus primitives du moyen âge ; enfin j’en ai où l’on
reconnaît l’éléphant et le palmier et qui doivent venir de Carthage.
Outre cela, il y a des médailles avec des figures de saints, des anges
ailés, etc., etc., qui doivent avoir une origine chrétienne, et étaient
frappées pour accomplir un vœu, comme l’une d’elles paraît me le
prouver.
Ces médailles sont trouvées dans les ruines de Besseriani[68] et de
_Hēdra_[69] principalement.
Le soir, je vais voir trois noces. La première était à une tente dans
les sables à l’ouest de la ville. La mère du marié vint nous faire ses
excuses en nous disant que ce n’était qu’une petite fille et que, par
conséquent, on n’avait pas voulu avoir une grande fête. Cette petite
fille venait de se sauver de chez ses parents pour se réfugier dans la
tente de l’homme qu’elle aimait. On dit que demain elle sera donnée
légalement. C’est bien le moins lorsqu’il n’est plus possible de la
reprendre.
Les autres noces avaient plus d’apparat, je veux dire de bruit. Les
femmes sont rassemblées dans une cour, quelquefois en cercle et tournant
le dos, d’autres fois la figure découverte et de face. Elles
bredouillent quelques chants presque inintelligibles et font you-you aux
jeunes gens qui viennent avec beaucoup d’embarras tirer un coup de fusil
dans le sable à côté d’elles. Quelquefois les Messieurs se préparent à
la décharge par une sorte de pas (de danse) tout à fait curieux, et qui
imite le pas de la danse arabe au commencement de l’exercice.
Du reste, les femmes et les hommes ne se parlent pas. Si (et cela
arrive) une des femmes invitées a un _amant_, celui-ci vient à la fête
faire le plus de bruit qu’il peut pour se montrer dans son plus beau
jour. En revenant, je rencontrai des bandes de jeunes gens chantant en
chœur toujours la même complainte et le plus fort qu’ils pouvaient, pour
être entendus des femmes dans les maisons. — Je remarquai que ceux qui
se distinguaient le plus à la noce étaient pour la plupart de fort
jeunes gens.
Le puits est ici l’endroit des intrigues et des amours. Quand un homme
va au puits pour abreuver son cheval, et il choisit alors un puits d’eau
excellente situé dans les dunes hors de la ville, son amie choisit aussi
ce moment pour aller y puiser l’eau et ils se voient de cette manière.
Du reste, l’amant choisit toute occasion opportune. Son amie est-elle
mariée ? il saisit le moment où le mari va au marché, aux plantations,
etc... Les amants de ce pays ne peuvent pas manger l’un devant l’autre :
ils doivent paraître fuir la nourriture.
mars.
Comme tous les jours de départ, ce matin ne fut pas très gai à passer ;
c’étaient des oublis, des ordres, des contre-ordres à n’en plus finir.
Enfin, lorsque tout fut prêt de mon côté, on s’aperçut que la caravane
d’El-Oued n’était pas encore tout à fait prête à partir. Je n’en voulus
pas moins partir immédiatement, et le khalifa ainsi que deux ou trois
autres notables montèrent à cheval pour me faire un peu la conduite.
Nous partîmes par le quartier des Oulad Hamed et entrâmes immédiatement
dans les dunes et les « Ghitan », c’est-à-dire jardins de palmiers
creusés dans le sable. Quelques-uns de ces « ghitan » étaient tellement
profonds, que le faîte des palmiers hauts de 15 à 20 mètres n’atteignait
que la hauteur de mon épaule ou de ma tête (moi étant sur la route).
Le vieux cheikh qui accompagnait le khalifa, proposa au moment de la
séparation de réciter la « fātĭha », mais le khalifa fit semblant de ne
pas comprendre ou espéra peut-être que je n’avais pas fait attention à
la proposition. Du reste, je tiens peu aux _fātĭha_ et aux bénédictions,
mais, si j’y tenais, j’aurais peut-être préféré celle-là à d’autres.
Après nous être quittés, nous entrâmes dans un océan de dunes dépourvues
de toute végétation, nous avions laissé les jardins derrière nous. —
Nous touchâmes bientôt à un four à chaux primitif ; on extrait la pierre
à chaux sur place. C’est le même type de plâtre ou de calcaire friable,
saccharoïde, que j’ai observé la première fois à Chegga du Sud.
Près de là je trouvai un peu de _lebbīn_, euphorbiacée qui croit
volontiers dans les intervalles des dunes. Je fus surpris de rencontrer
aussi deux ou trois papillons, qu’il fallut renoncer à attraper.
Après une marche assez longue dans les sables, nous entrâmes dans un
terrain uni et arrivâmes bientôt au puits de Tĕrfāoui au nord duquel il
y a une petite ligne de jardins où l’on cultive principalement des
oignons, mais où l’on paraissait tenter la culture du palmier. Deux
individus étaient en train de ramasser les crottes de chameaux pour les
enfouir autour du pied des jeunes plants.
De là nous reprîmes les dunes et eûmes de nouveau une longue et
ennuyeuse marche à fournir avant d’arriver au Sahēn, sorte de plaine
unie au milieu de laquelle est situé le puits du même nom où devait se
réunir la caravane. Nous trouvâmes déjà campés depuis hier au soir de
nombreux voyageurs comptant 60 fusils ; plus tard, dans la soirée, la
caravane d’El-Oued nous rejoignit. Je plantai ma tente près du puits
entre les deux caravanes. Un cheikh de Kouinin et un domestique du
khalifa attendaient mon arrivée ; aussitôt qu’ils se furent assurés que
j’avais rejoint la caravane, ils repartirent pour coucher à Djebīla[70].
Cette caravane est la première que j’aie vue aussi grande et aussi
complète. Il y a des Souāfa, des gens du Djérid, des Ghadamsia[71],
etc.... ; les bêtes de somme sont très variées, depuis le cheval
jusqu’au chameau et aux bourricots. Une vieille de l’Ouest (Ouled
Naīl ?) s’est adjointe à mon petit camp ; elle se rend au Djérid où sa
fille est mariée. Elle invoque tous les quarts d’heure Sidi Mohammed
el’Aïd, le saint vivant de Temassin[72]. — Je fais porter à un de mes
chameaux son modeste bagage.
Ce soir, nous entendons des Khouan[73] de Sidi Moustapha qui chantent
leur prière avec accompagnement de musique. Ceci est dans la caravane
campée au nord. Au sud nous avons une musique moins monotone, c’est le
chant et la voix des femmes qui y sont en nombre.
Je remarque que, dans les jardins au milieu des dunes, l’on a soin de
garnir la crête de ces dernières d’une haie de palmes presque
entièrement enterrées pour que les sables ne soient pas portés par le
vent dans le jardin, et, d’un autre côté, pour que les sables que l’on
déblaye ne retombent pas dans le « ghoūt »[74].