4 mars.

Ma journée n’a pas été heureuse. J’ai eu le malheur de casser mon

dernier baromètre Fortin, cependant je pourrai le raccommoder dès que

j’aurai des tubes. Cela n’en est pas moins très fâcheux, vu que les

notes barométriques devaient être un des résultats les plus intéressants

de mon voyage[66].

Je passe la matinée à finir de copier au net l’itinéraire de l’Oued-Righ

ici.

Il arrive une caravane du Djérid qui donne les meilleures nouvelles ; il

en était venu une hier encore.

Je fais encore acheter par Ahmed différentes choses qui me manquent, et

je m’amuse à décrasser un certain nombre de monnaies romaines et

semblables que je me suis procurées ici. Elles courent comme les

« felous[67] » de Tunis.

Presque toutes sont très petites. Les principales sont de Constantin ;

d’autres portent des figures de souverains avec une couronne ressemblant

aux couronnes les plus primitives du moyen âge ; enfin j’en ai où l’on

reconnaît l’éléphant et le palmier et qui doivent venir de Carthage.

Outre cela, il y a des médailles avec des figures de saints, des anges

ailés, etc., etc., qui doivent avoir une origine chrétienne, et étaient

frappées pour accomplir un vœu, comme l’une d’elles paraît me le

prouver.

Ces médailles sont trouvées dans les ruines de Besseriani[68] et de

_Hēdra_[69] principalement.

Le soir, je vais voir trois noces. La première était à une tente dans

les sables à l’ouest de la ville. La mère du marié vint nous faire ses

excuses en nous disant que ce n’était qu’une petite fille et que, par

conséquent, on n’avait pas voulu avoir une grande fête. Cette petite

fille venait de se sauver de chez ses parents pour se réfugier dans la

tente de l’homme qu’elle aimait. On dit que demain elle sera donnée

légalement. C’est bien le moins lorsqu’il n’est plus possible de la

reprendre.

Les autres noces avaient plus d’apparat, je veux dire de bruit. Les

femmes sont rassemblées dans une cour, quelquefois en cercle et tournant

le dos, d’autres fois la figure découverte et de face. Elles

bredouillent quelques chants presque inintelligibles et font you-you aux

jeunes gens qui viennent avec beaucoup d’embarras tirer un coup de fusil

dans le sable à côté d’elles. Quelquefois les Messieurs se préparent à

la décharge par une sorte de pas (de danse) tout à fait curieux, et qui

imite le pas de la danse arabe au commencement de l’exercice.

Du reste, les femmes et les hommes ne se parlent pas. Si (et cela

arrive) une des femmes invitées a un _amant_, celui-ci vient à la fête

faire le plus de bruit qu’il peut pour se montrer dans son plus beau

jour. En revenant, je rencontrai des bandes de jeunes gens chantant en

chœur toujours la même complainte et le plus fort qu’ils pouvaient, pour

être entendus des femmes dans les maisons. — Je remarquai que ceux qui

se distinguaient le plus à la noce étaient pour la plupart de fort

jeunes gens.

Le puits est ici l’endroit des intrigues et des amours. Quand un homme

va au puits pour abreuver son cheval, et il choisit alors un puits d’eau

excellente situé dans les dunes hors de la ville, son amie choisit aussi

ce moment pour aller y puiser l’eau et ils se voient de cette manière.

Du reste, l’amant choisit toute occasion opportune. Son amie est-elle

mariée ? il saisit le moment où le mari va au marché, aux plantations,

etc... Les amants de ce pays ne peuvent pas manger l’un devant l’autre :

ils doivent paraître fuir la nourriture.

mars.

Comme tous les jours de départ, ce matin ne fut pas très gai à passer ;

c’étaient des oublis, des ordres, des contre-ordres à n’en plus finir.

Enfin, lorsque tout fut prêt de mon côté, on s’aperçut que la caravane

d’El-Oued n’était pas encore tout à fait prête à partir. Je n’en voulus

pas moins partir immédiatement, et le khalifa ainsi que deux ou trois

autres notables montèrent à cheval pour me faire un peu la conduite.

Nous partîmes par le quartier des Oulad Hamed et entrâmes immédiatement

dans les dunes et les « Ghitan », c’est-à-dire jardins de palmiers

creusés dans le sable. Quelques-uns de ces « ghitan » étaient tellement

profonds, que le faîte des palmiers hauts de 15 à 20 mètres n’atteignait

que la hauteur de mon épaule ou de ma tête (moi étant sur la route).

Le vieux cheikh qui accompagnait le khalifa, proposa au moment de la

séparation de réciter la « fātĭha », mais le khalifa fit semblant de ne

pas comprendre ou espéra peut-être que je n’avais pas fait attention à

la proposition. Du reste, je tiens peu aux _fātĭha_ et aux bénédictions,

mais, si j’y tenais, j’aurais peut-être préféré celle-là à d’autres.

Après nous être quittés, nous entrâmes dans un océan de dunes dépourvues

de toute végétation, nous avions laissé les jardins derrière nous. —

Nous touchâmes bientôt à un four à chaux primitif ; on extrait la pierre

à chaux sur place. C’est le même type de plâtre ou de calcaire friable,

saccharoïde, que j’ai observé la première fois à Chegga du Sud.

Près de là je trouvai un peu de _lebbīn_, euphorbiacée qui croit

volontiers dans les intervalles des dunes. Je fus surpris de rencontrer

aussi deux ou trois papillons, qu’il fallut renoncer à attraper.

Après une marche assez longue dans les sables, nous entrâmes dans un

terrain uni et arrivâmes bientôt au puits de Tĕrfāoui au nord duquel il

y a une petite ligne de jardins où l’on cultive principalement des

oignons, mais où l’on paraissait tenter la culture du palmier. Deux

individus étaient en train de ramasser les crottes de chameaux pour les

enfouir autour du pied des jeunes plants.

De là nous reprîmes les dunes et eûmes de nouveau une longue et

ennuyeuse marche à fournir avant d’arriver au Sahēn, sorte de plaine

unie au milieu de laquelle est situé le puits du même nom où devait se

réunir la caravane. Nous trouvâmes déjà campés depuis hier au soir de

nombreux voyageurs comptant 60 fusils ; plus tard, dans la soirée, la

caravane d’El-Oued nous rejoignit. Je plantai ma tente près du puits

entre les deux caravanes. Un cheikh de Kouinin et un domestique du

khalifa attendaient mon arrivée ; aussitôt qu’ils se furent assurés que

j’avais rejoint la caravane, ils repartirent pour coucher à Djebīla[70].

Cette caravane est la première que j’aie vue aussi grande et aussi

complète. Il y a des Souāfa, des gens du Djérid, des Ghadamsia[71],

etc.... ; les bêtes de somme sont très variées, depuis le cheval

jusqu’au chameau et aux bourricots. Une vieille de l’Ouest (Ouled

Naīl ?) s’est adjointe à mon petit camp ; elle se rend au Djérid où sa

fille est mariée. Elle invoque tous les quarts d’heure Sidi Mohammed

el’Aïd, le saint vivant de Temassin[72]. — Je fais porter à un de mes

chameaux son modeste bagage.

Ce soir, nous entendons des Khouan[73] de Sidi Moustapha qui chantent

leur prière avec accompagnement de musique. Ceci est dans la caravane

campée au nord. Au sud nous avons une musique moins monotone, c’est le

chant et la voix des femmes qui y sont en nombre.

Je remarque que, dans les jardins au milieu des dunes, l’on a soin de

garnir la crête de ces dernières d’une haie de palmes presque

entièrement enterrées pour que les sables ne soient pas portés par le

vent dans le jardin, et, d’un autre côté, pour que les sables que l’on

déblaye ne retombent pas dans le « ghoūt »[74].

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 40 / 241 题