Nous employâmes notre après-midi, M. Auer, un lieutenant de la légion,
et moi, à faire une partie de chasse _dans_ la Chemorra. — La Chemorra
est une vaste dépression couverte de marécages qui s’étend à l’est des
plantations de Tougourt et vers le nord.
Nous parcourûmes un des marais de la Chemorra ; nous avions, par
endroits, de l’eau jusqu’à mi-jambe, dans d’autres nous marchions
presque à sec ; enfin, lorsqu’il fallait traverser de nombreux fossés
profonds qui sillonnent les marais en divers sens, c’est à peine si de
vigoureux élans pouvaient nous les faire franchir ; nous échouâmes
chacun à notre tour, de manière à nous mettre dans l’eau jusqu’à la
ceinture.
Je dirai d’abord que notre chasse eut peu de succès ; les canards de
Barbarie qui étaient le but de notre course, se levèrent à un kilomètre
environ et ne revinrent plus. Les chiens furent mis en défaut par deux
chats sauvages qui nous échappèrent. Ces animaux sont gris avec des
raies noires ; ils sont un peu plus gros qu’un chat domestique et ont
établi leur fort dans les touffes de broussailles et de roseaux des
marais ; ils ne craignent pas l’eau, à en juger par leurs retraites
quelquefois entourées de fossés qu’ils sont obligés de traverser, et par
les nombreuses flaques d’eau qui les environnent. Ces chats viennent la
nuit dans les jardins ; ils cherchent leur pâture dans les basses-cours,
et en automne, dans les couches de melons et de pastèques. — J’espère
pouvoir m’en procurer un avant mon départ de ces contrées.
Les autres animaux des marais sont des flamants de deux espèces, me dit
M. Auer ; des bécassines, des sarcelles, des alouettes, des hérons, des
bergeronnettes, enfin un tout petit oiseau qui a la langue
prodigieusement longue.
Il y a des poissons dans les fossés et dans les mousses aquatiques et
conferves vivent les deux espèces de petits gastéropodes de Tougourt ;
les mélanies y sont aussi, dit Auer, mais je ne les ai pas trouvées. —
Il y a aussi quelques coléoptères d’eau et des libellules. J’oubliais
les cousins et les moustiques. Les cousins font une piqûre douloureuse,
les boutons qui en résultent enflent prodigieusement et gênent beaucoup.
Je suis revenu couvert de leurs piqûres au front, aux yeux, aux joues,
aux mains, jusqu’aux mollets. Le tout a été traité à l’eau sédative.
Le sol des marécages se couvre, lorsqu’il se dessèche, de concrétions de
sels, dans le genre des pétrifications qui entourent les sources à
dépôts calcaires.
La végétation du sol se compose de tamarix, quoiqu’en petit nombre, et
d’une quantité de plantes dans le genre du _baguel_ et du _belbāl_, mais
beaucoup plus grosses et juteuses ; ce sont des plantes grasses
articulées. — Il y a, en grandes quantités aussi, des joncs qui arrivent
aux genoux et qui se terminent par une pointe qui abîme les jambes dans
la marche. — L’eau contient un assez grand nombre de mousses aquatiques
et de conferves (?).
Pour ce qui concerne les fièvres si renommées de Tougourt, elles
arrivent deux fois par an et durent chaque fois un mois ; les moments du
fléau sont les mois de mai et d’octobre. Déjà, dans le mois d’avril, il
y a sept jours de fièvre[57]. A l’époque des fièvres, les fossés qui
entourent la ville et toutes les eaux stagnantes des oasis prennent une
couleur chocolat qui approche même de la couleur sang[58]. C’est le
signal de l’arrivée de la fièvre. Alors on lâche deux fois par semaine
les eaux des saguias dans les fossés qui entourent Tougourt, les
habitants préfèrent renouveler ainsi l’eau de ces fossés et laisser
leurs palmiers manquer un peu d’eau. Si on ne prenait pas cette
précaution, les fièvres seraient beaucoup plus graves[59].
Depuis trois mois que les hommes de la légion et du génie sont à
Tougourt, les santés se sont maintenues bonnes ; il n’y a eu qu’un petit
nombre de diarrhées aisées à guérir. Ces diarrhées tiennent du reste aux
eaux du pays[60] ; moi-même j’en ressens l’effet toutes les fois que je
passe ici, et Auer, qui est cependant le doyen de l’endroit, me dit être
dévoyé à état permanent. Lorsqu’il éprouve des échauffements
(relativement parlant), sa santé s’en ressent.