24 février.

Nous employâmes notre après-midi, M. Auer, un lieutenant de la légion,

et moi, à faire une partie de chasse _dans_ la Chemorra. — La Chemorra

est une vaste dépression couverte de marécages qui s’étend à l’est des

plantations de Tougourt et vers le nord.

Nous parcourûmes un des marais de la Chemorra ; nous avions, par

endroits, de l’eau jusqu’à mi-jambe, dans d’autres nous marchions

presque à sec ; enfin, lorsqu’il fallait traverser de nombreux fossés

profonds qui sillonnent les marais en divers sens, c’est à peine si de

vigoureux élans pouvaient nous les faire franchir ; nous échouâmes

chacun à notre tour, de manière à nous mettre dans l’eau jusqu’à la

ceinture.

Je dirai d’abord que notre chasse eut peu de succès ; les canards de

Barbarie qui étaient le but de notre course, se levèrent à un kilomètre

environ et ne revinrent plus. Les chiens furent mis en défaut par deux

chats sauvages qui nous échappèrent. Ces animaux sont gris avec des

raies noires ; ils sont un peu plus gros qu’un chat domestique et ont

établi leur fort dans les touffes de broussailles et de roseaux des

marais ; ils ne craignent pas l’eau, à en juger par leurs retraites

quelquefois entourées de fossés qu’ils sont obligés de traverser, et par

les nombreuses flaques d’eau qui les environnent. Ces chats viennent la

nuit dans les jardins ; ils cherchent leur pâture dans les basses-cours,

et en automne, dans les couches de melons et de pastèques. — J’espère

pouvoir m’en procurer un avant mon départ de ces contrées.

Les autres animaux des marais sont des flamants de deux espèces, me dit

M. Auer ; des bécassines, des sarcelles, des alouettes, des hérons, des

bergeronnettes, enfin un tout petit oiseau qui a la langue

prodigieusement longue.

Il y a des poissons dans les fossés et dans les mousses aquatiques et

conferves vivent les deux espèces de petits gastéropodes de Tougourt ;

les mélanies y sont aussi, dit Auer, mais je ne les ai pas trouvées. —

Il y a aussi quelques coléoptères d’eau et des libellules. J’oubliais

les cousins et les moustiques. Les cousins font une piqûre douloureuse,

les boutons qui en résultent enflent prodigieusement et gênent beaucoup.

Je suis revenu couvert de leurs piqûres au front, aux yeux, aux joues,

aux mains, jusqu’aux mollets. Le tout a été traité à l’eau sédative.

Le sol des marécages se couvre, lorsqu’il se dessèche, de concrétions de

sels, dans le genre des pétrifications qui entourent les sources à

dépôts calcaires.

La végétation du sol se compose de tamarix, quoiqu’en petit nombre, et

d’une quantité de plantes dans le genre du _baguel_ et du _belbāl_, mais

beaucoup plus grosses et juteuses ; ce sont des plantes grasses

articulées. — Il y a, en grandes quantités aussi, des joncs qui arrivent

aux genoux et qui se terminent par une pointe qui abîme les jambes dans

la marche. — L’eau contient un assez grand nombre de mousses aquatiques

et de conferves (?).

Pour ce qui concerne les fièvres si renommées de Tougourt, elles

arrivent deux fois par an et durent chaque fois un mois ; les moments du

fléau sont les mois de mai et d’octobre. Déjà, dans le mois d’avril, il

y a sept jours de fièvre[57]. A l’époque des fièvres, les fossés qui

entourent la ville et toutes les eaux stagnantes des oasis prennent une

couleur chocolat qui approche même de la couleur sang[58]. C’est le

signal de l’arrivée de la fièvre. Alors on lâche deux fois par semaine

les eaux des saguias dans les fossés qui entourent Tougourt, les

habitants préfèrent renouveler ainsi l’eau de ces fossés et laisser

leurs palmiers manquer un peu d’eau. Si on ne prenait pas cette

précaution, les fièvres seraient beaucoup plus graves[59].

Depuis trois mois que les hommes de la légion et du génie sont à

Tougourt, les santés se sont maintenues bonnes ; il n’y a eu qu’un petit

nombre de diarrhées aisées à guérir. Ces diarrhées tiennent du reste aux

eaux du pays[60] ; moi-même j’en ressens l’effet toutes les fois que je

passe ici, et Auer, qui est cependant le doyen de l’endroit, me dit être

dévoyé à état permanent. Lorsqu’il éprouve des échauffements

(relativement parlant), sa santé s’en ressent.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 32 / 241 题